L'accident ferroviaire de Lisieux, dit aussi, selon les versions, catastrophe de LisieuxVoir Le Rappel du 16 août 1898, p. 1, Le Temps du 16 août 1898, p. 2., de Glos-sur-LisieuxVoir Le Temps du 13 août 1899, p. 3 et Le XIXe siècle du 14 août 1899, p. 3., ou de Saint-Mards-de-FresneVoir Le Petit Parisien du 11 août 1899, p. 2. a lieu le dimanche à , sur la ligne de Paris à Caen entre Saint-Mards-de-Fresne et Lisieux, au lieu-dit Lieu Galant, situé sur le territoire de la commune de Saint-JacquesC'est pourquoi les décès qu'il a provoqués ont été enregistrés dans les registres de l'état civil de cette commune (voir Actes de décès du 16 août 1898 de la commune de Saint-Jacques, archives départementales du Calvados). Le lieu-dit est aujourd'hui partagé entre les communes de Beuvillers et Glos), dans le département du Calvados.
Altérant l'euphorie d'une fête estivale traditionnelle, il est abondamment commenté dans la presse, mais ne donne lieu qu'à une enquête sommaire aboutissant à la sanction pour la forme d'un agent subalterne.
Circonstances En 1898, la fête catholique du 15 août tombe un lundi, et à la faveur des deux jours fériés consécutifs, la compagnie de l'Ouest a mis en marche sur ses lignes desservant les plages de la côte normande, outre ses trains réguliers, de nombreux supplémentaires (dits « de plaisir »)Voir par exemple sa publicité dans Le Figaro du 12 août 1898, p. 6.. Ainsi, dès le samedi , plus de 30 000 voyageurs ont afflué vers la gare Saint-LazareL'Ouest a même dû recourir à du matériel loué à la compagnie de l'Est (Journal de Rouen du 18 août 1898, p. 2..
À 23 heures 16, le train omnibus n° 97 est parti bondéDans la presse, le nombre estimé de ses passagers variera de 1500 (selon Le Matin du 15 août 1898, p. 1 et Le Temps du 15 août 1898, p. 1) à 625 (selon La Presse du 16 août 1898, p. 1)653 (selon Le Journal du 15 août 1898, p. 2)., bien que sa composition ait été forcée à deux fourgons et dix neuf voituresLe Petit journal du 15 août 1898, p. 1., les unes pour Caen et Cherbourg, les autres pour Trouville, devant être détachées à Lisieux. Compte tenu de sa chargeDépassant les douze voitures normalement admissibles pour le modèle de locomotive utilisé, selon un ingénieur de la compagnie (voir Le Gaulois du 15 août 1898, p. 2., deux machines ont été mises à sa tête.
À Évreux, contrairement à la pratique habituelle, seule la première a été changée, et le convoi est désormais tiré par les locomotives du dépôt d’Évreux et du dépôt de Mantes. Toutes deux sont de type 120 (dit porter)Pour des photos de machines du même type, voir Les machines à deux essieux couplés du réseau de l'Ouest, rubrique « 1860 à 1875: les locomotives 744 à 897 »..
L'accident Arrivé à Saint-Mards-de-Fresne avec 24 minutes de retard sur son horaire théorique, le train en est reparti à 4 heures 01, lorsque quatorze kilomètres plus loin, au kilomètre 187,50Selon un responsable de la compagnie (Le Figaro du 15 août 1898, p. 2)., aux confins des communes de Glos-sur-Lisieux et de Saint-Jacques, dans une courbe en tranchée en pente d'environ 8 ‰Le journal L'Intransigeant donne des informations, présentées comme venant de la compagnie de l'Ouest, indiquant des taux différents, de 2‰, puis de 20‰ (L'Intransigeant du 16 août 1898, p. 2., la locomotive n° 782, placée en second, quitte la voie.
Ce changement brutal de direction provoque une rupture d'attelage avec la machine de tête, la , qui reste sur les rails, et pourra ensuite être utilisée pour les secours après avoir rejoint Lisieux.
La locomotive déraillée, entraînant dans sa dérive le reste du train, roule environ trois cents mètres sur le ballast, avant de se coucher sur le flanc du talus. Derrière, dans le fourgon de tête, le conducteur a manœuvré le frein WestinghouseLe Journal du 16 août 1898, p. 2., et sous l'effet des forces contraires engendrées par l'arrêt et par l'énergie cinétique du convoi, les wagons à caisse en bois se télescopent, et deux voitures du milieu, une de première classe et une de troisième, sont laminées par celles qui les encadrent.
Secours et bilan Blessés ou sains et saufs, les voyageurs seront unanimes à dénoncer la déficience des agents de la compagnie après l'accident, et certains s'attribueront par la suite dans la presse un rôle déterminant dans l'organisation des secours, spécialement M. Topin, conseiller municipal et trésorier de l'Harmonie d'Asnières et surtout un certain M. Watrinelle, « courageux voyageur de la ligne de l'Ouest » selon le journal La Presse, qui, à l'entendre, aurait pris en main l'ensemble des opérations de sauvetage en se substituant aux cheminots défaillantsVoir ses déclarations dans La Presse du 16 août 1898, p. 1 et La Presse du 17 août 1898, p. 1..
Si l'on en croit leur témoignage, ce sont des passagers indemnes qui gagnent à pied la gare de Lisieux, située à deux kilomètres six cents de là, pour l'avertir de l'accident. En une heure et demie, on parvient à rassembler notamment trois médecins de la ville et des soldats du d'infanterieDont un bataillon est en garnison à Lisieux (voir Journal de Rouen du 15 août 1898 p. 2). pour improviser un convoi de premier secours qui sera conduit sur les lieux par la locomotive de tête revenue en gare.
Entretemps, les voyageurs valides ont commencé à dégager des débris les morts et blessés. Dans le désarroi de la catastrophe, les cinquante jeunes musiciens du groupe de l'Harmonie d'Asnières, dont le wagon est demeuré intact, se distinguent par leur sang-froid et leur ardeur à prêter assistance aux victimesIls se rendaient au concours de musique de Vimoutiers, où ils devaient parvenir en empruntant à Mesnil-Mauger la ligne vers Sainte-Gauburge. Seuls trente trois d'entre eux poursuivront leur voyage, les dix sept autres, trop marqués par les opérations de sauvetage, y renonceront (voir Journal de Rouen du 16 août 1898, p. 2)..
Les quatre voitures du milieu du train ont été les plus touchées, et on en tirera sept morts et la plupart des blessés. Ceux-ci, au nombre d'une quarantaine, sont transportés à l'hôpital de Lisieux. Les plus légèrement atteints quittent l'établissement après avoir été pansés, et, selon le cas, poursuivent leur voyage ou rentrent chez euxLe Petit Parisien du 15 août 1898, .. Les vingt-sept plus gravement touchés sont hospitalisés, et bien que l'état de plusieurs d'entre eux ait été initialement jugé désespéré, un seul y succombera après un long séjour de plus d'un an Le Petit Journal du 6 septembre 1899, p. 4., portant le bilan définitif de l'accident à huit morts.
Grâce au concours de la troupe, les travaux de déblaiement sont menés rapidement, et la circulation peut être rétablie sur une voie unique dès midi, et sur les deux voies à 22 heures. Pour remédier à l'interception, le trafic entre Bernay et Lisieux a été provisoirement détourné par les lignes secondaires de Bernay à Échauffour et de La Trinité-de-Réville à LisieuxVoir Le Petit Parisien du 15 août 1898, p. 1., mais malgré ces palliatifs, des trains sont retardés ou annulés, et en gare de Lisieux, les turfistes mécontents de manquer les courses de chevaux de Deauville provoqueront des troubles nécessitant l'envoi des forces de l'ordreLe Petit journal du 15 août 1898, p. 2..
Dès l'annonce du rétablissement de la voie, le ministre des Travaux publics Louis Charles Tillaye, sénateur du Calvados récemment nommé à cette fonction, prend le train pour Lisieux. Arrivé sur les lieux à 17 heures 30, il en repart à 22 heures, après avoir rencontré le maire et visité les blessés de l'hôpitalLe Petit journal du 15 août 1898, p. 1. À son retour à Paris, renonçant aux habituelles nuances du discours politique, il exprime son émotion face aux graves blessures des victimes et n'hésite pas à se prononcer sur les causes de l'accidentVoir Le Temps du 16 août 1898, p. 2..
L'éventualité d'un déplacement du président de la République Félix Faure à Lisieux sera un temps évoquéeVoir par exemple Journal des débats politiques et littéraires du 16 août 1898, p.2 et Journal de Rouen du 16 août 1898, p. 2., mais, retenu au Havre par les fêtes de la villeLe Rappel du 14 août 1898, p. 1., il se bornera à entendre en conseil des ministres le mercredi 17 un compte rendu du ministre des travaux publics sur l'accidentLa Dépêche bretonne du 20 août 1898, p. 2..
Ce même jour, une imposante cérémonie d'obsèques est organisée à Lisieux par la villeSon ordonnancement est décrit en détail dans de nombreux journaux (voir par exemple Le Pays: journal des volontés de la France, du 19 août 1898, p. 2)., avec deux orphéons, et de nombreux discours. Celui du secrétaire général de la Compagnie de l'Ouest, remarqué « par son élévation et son émotion communicative »Selon l'appréciation du journal Le Gaulois (Le Gaulois du 18 août 1898, p. 2)., rend hommage aux victimes et à leurs sauveteurs, tout en imputant adroitement en termes lyriques le drame à la fatalité et à la volonté divine« La matière domptée nous laisse des mois et des années de sécurité, puis, tout à coup, elle se révolte et, trompant dans sa brutalité les prévisions les plus avisées, elle fait éclater au fond des mines, sur les mers, dans les chemins de fer et dans tant d'autres industries de redoutables catastrophes... Notre vie est entre les mains de Dieu et sa providence en dispose. La science, quel que soit son orgueil, ne peut rien contre lui » (La Croix du 19 août 1898, p. 4)..
Réactions La presse L'accident est abondamment relaté dans les journaux. Tous suscitent l'émotion de leurs lecteurs en évoquant le sort de voyageurs frappés par le destin alors qu'ils partaient passer en famille quelques moments de détente et de repos, puisque, comme l'écrit Le Gaulois, « l'immense majorité des victimes de cette catastrophe sont (...) des Parisiens et Parisiennes qui avaient profité de ces deux jours de fête et de grande chaleur pour aller soit à Trouville, soit dans les campagnes de la Normandie, se reposer de leurs travaux et respirer un air plus pur »Le Gaulois du 15 août 1898, p. 1.. On s'étend notamment sur le tragique voyage de noces d'un jeune couple dont la mariée âgée de seize ans et demi est tuée et le mari grièvement blesséVoir par exemple les paragraphes « Chez les victimes », dans Le Petit Journal du 15 août 1898, p. 2 et « Chez les blessés » dans La Presse du 16 août 1898, p. 1 (qui rend même compte des réactions de la concierge d'une famille parisienne dont certains membres ont été légèrement blessés!)..
Si le conservateur Le Gaulois trouve des excuses à la compagnie de l'Ouest« 0n doit, tout en déplorant le fatal accident de Lisieux, savoir gré à la Compagnie de l'Ouest des précautions minutieuses qu'elle ne cesse de prendre pour la sécurité et le transport rapide, dans des trains si rapprochés, de ses innombrables voyageurs » (Le Gaulois du 16 août 1898, p. 2)., Le Matin s'appuie sur l'évènement pour lancer durant plusieurs jours une campagne de violentes attaques contre ses dirigeants et les administrations qui les contrôlent.