vignette|300 px|L'usine-pensionnat Bonnet et sa chapelle à Jujurieux, dans l'Ain vers 1910 L'usine-pensionnat (également dénommée usine-internat, voire quelquefois d'usine-couventSite france3-regions.francetvinfo.fr, article de Franck Grassaud, "Théâtre de Bourg : "Les Soyeuses" ou le destin des filles des usines-pensionnats".car ces établissements hébergèrent essentiellement des jeunes femmes) présente la particularité d'associer un bâtiment ou un ensemble de bâtiments destinés à la production industrielle à au moins un bâtiment accueillant les employé(e)s de cette usine afin que ceux-ci ou celles-ci puissent rester sur le site de façon permanente.
La partie consacrée à l'hébergement peut se présenter sous la forme de dortoirs, de chambres collectives et plus rarement de chambres individuelles. Cette forme d'association entre le travail et l'hébergement fut largement utilisée en France durant le et le début du , notamment dans le centre-est du pays, correspondant à l'actuelle région Auvergne-Rhône-Alpes et liée à l'industrie textile.
Des usines du même type ont également existé dans d'autres régions d'Europe et dans les grands pays industrialisés où la présence d'une importante main d'œuvre sur site était nécessaire.
Description
Les usines-pensionnats sont des sites industriels regroupant les unités de production et les logements des ouvriers et plus particulièrement des ouvrièresSite fabulgone.com, page "Les Usines-Internats, la condition féminine en 1905".le plus souvent de très jeunes femmes non mariées et sans enfant, plus souples et plus dociles et acceptant de faibles rémunérations dans un ou plusieurs bâtiments, l'ensemble étant très souvent situé en dehors des grandes agglomérations.
Durant le , période de son apparition, ce type d'usine flanquée d'internat hébergeant des personnels très jeunes, totalement démunies et non qualifiées, fortement encadrées par un patronat, très paternaliste et l'église qui en assure la surveillance et la prise en charge sociale par l'intermédiaire de religieuses assermentées et forméesSite aouste-a-coeur.com, page "Les couvents soyeux". ne doit pas être confondus avec les phalanstères de type coopératif et non contraignant et les cités ouvrières, zones essentiellement résidentielles exclusivement destinées aux ouvriers (et leurs familles) d’une même usine mais avec des logements de nature plus spacieuse, souvent agrémentés de jardins et situés à proximité des unités de production mais en dehors de l'enceinte des usines.
Contexte historique vignette|Jeunes filles dans la cour du pensionnat de leur usine à Orges Même si la pratique de loger une partie du personnel existait déjà au , ce système a pris de l'ampleur au cours du siècle suivant avec l'essor de l'industrie textile. Si les premiers sites furent laïcs, la plupart d'entre eux sont inspirés par des institutions religieuses telle que les maisons de « La Providence » qui géraient la protection et le placement de jeunes filles issues de familles ouvrières. Vers 1840, jeunes filles étaient hébergées dans une quarantaine de foyers de « La Providence » à Lyon, la plupart travaillant dans des métiers à tisser installés dans l'institution. Cette pratique entraina ensuite la création d'usines-couvents, gérées et dirigées par des religieuses et accueillant des nombreuses jeunes filles mais aussi des garçons dans des unités de production textile. L'usine de la Sauvagère, produisant essentiellement des châles et créée par Berna, est installée au bord de la Saône dans le quartier Saint-Rambert au nord de Lyon en 1817Google Livre "Religion et enfermements ()" de Bernard Delpal, Olivier Faure, éditions presses universitaires de Rennes, 2005..
C'est durant la seconde moitié de la première moitié du que l'installation d'unités de fabrication associées à des lieux d'hébergement est devenue une pratique industrielle. Celle-ci est le corollaire de la mécanisation des métiers à tisser pour des raisons de rapidité de production mais aussi afin de faire baisser les coûts de production face à la concurrence étrangèrenotamment la concurrence des entreprises suisses et prussiennes en regroupant les opérations du travail de la soie était celle de l’usine, où furent logés les ouvriers et les ouvrières dans des dortoirsSite patrimoine.auvergnerhonealpes.fr, page "Tissage, usine pensionnat Claude-Joseph Bonnet dite Manufacture de soierie C.-J. Bonnet".theses.univ-lyon2.fr, thèseid=lyon2.2007.mas_g&part=201682 Site theses.univ-lyon2.fr, page "Les origines : de la fabrique-dortoir à l’usine-internat"..
Socialement, ces usines-pensionnats ou usines-internats constituent de véritables boucliers de l’ordre social. L'entreprise commerciale, soutenue et financée par la grande bourgeoisie locale, fonctionnant sur le principe du paternalisme, permet de faire travailler, tout en « l’éduquant moralement », une jeune main-d’œuvre féminine sous-qualifiée, souvent d'origine rurale, voire étrangère, peu cultivée et strictement encadrée et dont le patronat suppose qu'elle est bien plus facilement malléable et adaptable à ses conditions de travail très strictes malgré son manque de qualification et la faiblesse des rémunérationsSite cairn.info, texte de Caroline Douki, "Entre discipline manufacturière, contrôle sexué et protection des femmes" dans Migrations Société 2010/1 (N° 127), pages 87 à 120..
Sites remarquables Présentation
De nombreuses usines-pensionnats, liées à l'industrie des tissages et du travail de la soie, sont installées dans la campagne autour de Lyon, en dehors des grandes agglomérations de l'époque. Au , ces entreprises emploient et hébergent très majoritairement des jeunes filles, la plupart issues du monde rural et d'origine modesteSite lamarseillaise.fr, article "Dans les usines-internats"..
Un grand nombre d'entre elles sont construites dans le département de l'Isère et notamment dans la région naturelle des Terres froides, autour de Bourgoin-JallieuSite lessor38.fr, article "Bourgoin-Jallieu : sur les traces des usines pensionnat"., proche des lieux de sériculture. D'autres usines furent également fondées dans le département du Rhône, dont celles du val de Brévenne à L’Arbresle mais aussi à Jujurieux dans le département de l'Ain ainsi que celles de Taulignan ou Montboucher-sur-Jabron, toutes deux près de Montélimar, dans le département de la Drôme.
D'autres usines-pensionnats ou usines-internats furent également installées dans différentes régions de France mais de façon moins concentrée que dans la région lyonnaise et sans rapport avec l'activité du textile, telle que les Papeteries Montgolfier-Canson située près d'Annonay dans le département de l’Ardèche qui comprenait notamment un internat de cent cinquante jeunes filles réparties en chambrées de trois à six lits, placées sous l’autorité de contremaîtresses et, au niveau scolaire, de religieuses.
Le musée de Bourgoin-Jallieu retrace dans son exposition dénommée le « Parcours textile », l'histoire de l'industrie textile de cette partie du département de l'Isère et présente la cloche de la chapelle du pensionnat de l'usine de Diederichs qui permettait de faire l'appel des ouvrières.
Au Royaume-Uni et aux États-Unis, grande nations industrialisées dès le milieu du , il existait également des usines de ce type, notamment celle de Pacific Mills, immense tissage de laine et de coton qui occupait 3 600 personnes. À la filature de lin de Gildford-Mills en Irlande, les jeunes filles étaient logées dans des familles recommandablesSite theses.univ-lyon2.fr, chapitre "La géographie des usines-internats"..
Les usines du val de Brévenne à L’Arbresle (Rhône) Durant la seconde moitié du , le val de Brévenne, du nom d'un affluent de l'Azergues qui traverse la ville de L'Arbresle, au nord de Lyon, abrite de nombreuses usines-internats, dont l'entreprise Gonin, créée par Philippe Auguste Gonin en 1849 qui produisait des peluches et des velours à poils longs, l’usine Binder, créée à la même époque et qui fut rachetée vers 1904 par l’école Sainte Thérèse sans oublier l'entreprise Fichet de tréfilerie d’or et d’argent et passementerie qui s'est installée vers 1877 au confluent de la Brévenne et de la Turdine, sur le territoire de la commune de Fleurieux-sur-l'ArbresleSite le-pays.fr, page "500 ans de tissage : les Usines-Internats".Site patrimoineaurhalpin.org, page "Les usines du val de Brévenne à L’Arbresle (69)"..
Les soieries Bonnet de Jujurieux (Ain)
Durant plusieurs décennies entre 1835 qui marque l'arrivée des premières pensionnaires et la fin de la première moitié du , l’usine-pensionnat des Établissements Bonnet de Jujurieux, dans l'Ain, créé par l'industriel lyonnais Claude-Joseph Bonnet, accueille des ouvrières originaires des régions environnantes (Savoie, Bresse, Bugey) et même de Suisse.
Certaines de ces jeunes femmes, orphelines, sont directement placées à l’usine par l’Assistance publique, ancêtre de l'actuelle aide sociale à l'enfance. Autour de 1900, des ouvrières arrivent de Montceau-les-Mines, du Creusot et d’Italie du nord avant d'être rejointes par des jeunes Polonaises dans les années 1920. L’internat de cet établissement se particularise par sa capacité d’accueil et sa grande longévité durant plus d'un siècle.
Les registres du personnel et les recensements de population de Jujurieux ont permis de retracer le passage de plus de Site patrimoines.ain.fr, page "Mémoire ouvrière : Sur les traces des Pensionnaires des soieries Bonnet.. Cette usine qui a inspiré la création de la filature de soie de Tomioka au Japon est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco depuis ..
Les usines de Boussieu et du Vernay à Nivolas-Vermelle (Isère) Boussieu
L'entreprise est créée en 1851 à Nivolas-Vermelle, fondée par Louis Gindre dont elle va prendre le nom de son gendre et associé Victor Auger. Elle est située sur le territoire de la ville de Bourgoin, au pied des Terres froides. En 1853, le personnel de l’usine comptait déjà cent-vingt ouvrières de plus de seize ans. Ce sont essentiellement des jeunes femmes même s'il existe d'autres unités accueillant des hommes mais hors du site de Nivolas-Vermelle. En 1854, deux cents ouvrières travaillent dans l’usine ; sept ans plus tard pour un même effectif, on dénombre également deux jeunes filles de moins de 12 ans et soixante d'entre elles sont âgées de 12 à 16 ans. Elles sont recrutées comme apprenties pour une durée de quatre ans et ne touchent aucun salaire mais une dot qui leur était remise après leur départ. Vers 1880, le salaire moyen d’une tisseuse était de 1,70 francs par jour, alors que le kilo de pain coûtait 0,36 franc et le kilo de pommes de terre s'élevait à 5,60 francs. La journée de travail était de quatorze heures jusqu’en 1870 puis douze heures avant d'être ramenées à dix heures à compter de 1904. Le personnel ouvrier est encadré par six religieuses qui assurent les devoirs religieux et prodiguent des soins éventuels. Les ouvrières doivent donc assister aux offices servis par un aumônier attaché à l’établissement dans une chapelle dédiée dans l'usine-pensionnat.
L'ensemble architectural est constitué de bâtiments pour le tissage et la préparation de la soie, des dortoirs, des réfectoires ainsi que plusieurs autres bâtiments pour héberger les religieuses, les loges du gardien et du contremaître, des serres, des volières, une orangerie sans oublier des jardins, des potagers, un vivier, des écuries, des granges et un garage pour ranger les « galères », de grandes voitures tirées par des chevaux qui amenaient les ouvrières lors de leur recrutementsite nivolas-vermelle.fr, page "L'usine pensionnat de Boussieu"..
Le Vernay