Le Cap 44 est une ancienne minoterie industrielleLes “moulins” sous-entendent une production artisanale à l’aide d’une paire de meule, tandis que les “minoteries” produisent de manière industrielle à l’aide de cylindres. Cette distinction n’est pas visible de l’extérieur du bâtiment. situé sur le quai Saint-Louis du port de Nantes dans le quartier de Chantenay, à Nantes. Il a été construit en 1894 en béton armé, par le procédé de François HennebiqueCité de l’architecture & du patrimoine - Archives d’architecture contemporaine, Fonds : Bétons armés Hennebique (BAH) : bureau technique central, Dossier : 076 Ifa 289., alors révolutionnaire pour l’époque.
Témoin de l’histoire de ce quartier industrialo-portuaire, il a été soumis aux évolutions du travail au long des et . Sa position en bord de Loire est évocatrice de l’histoire qui lie Nantes à son fleuve : son activité était liée à une filière « amont » constituée des exploitations céréalières qui fournissaient le blé et d’une filière « aval » qui était celle de la diffusion de la farine pour l’alimentation et la fabrication de produits alimentaires (pâtes, pains, biscuits etc.,).
Aujourd’hui, le quartier de Chantenay est l’objet d’un projet urbain qui passe notamment par une reconquête des rives. Une concertation citoyenne portant sur l’avenir du bâtiment entraîne actuellement une réhabilitation de ce lieu. Les habitants du quartier ont été amenés à répondre à deux questions : « Quels usages imagineriez-vous sur le site CAP 44 – les grands moulins de Loire ? Et quel niveau de transformation du bâtiment ces usages induiraient-ils, en cohérence avec l’aménagement du secteur de la carrière dans sa globalité ? ».
Historique
1871-1886 Le site avant le bâtiment actuel Minoterie et raffinerie de sucre En 1781, à l’emplacement de l’actuel CAP 44, se trouve la minoterie de Mr Beconnais, et dès 1818, dans un second bâtiment une raffinerie de sucre de canne est installée . Celle-ci fut reprise par la société Louis Say et Compagnie entre 1825 et 1830.
Minoterie des Sècheries Avant 1830, Chantenay est un quartier fortement rural, mais de nombreuses implantations industrielles s’installent et le transforment progressivement en un espace urbain dès 1830. En 1842, la société Thebaud et Compagnie devient propriétaire des deux bâtiments. Elle les transforme alors en une minoterie, la minoterie des Sècheries, et en une boulangerie. Cette dernière, produit des biscuits de mer - les papiers à en-tête précisant « biscuit de luxe » - et du pain. La minoterie, par ses nombreux dépôts à Nantes et la grande quantité de farines produites, régule alors le prix du pain dans la ville. Mais, le , un incendie détruit entièrement la minoterie. Les murs s’écroulent et le bâtiment n’est pas reconstruit .
1895-1897 L'usine de la piperie (bâtiment actuel) En 1895, Paul Perraud, meunier entreprenant originaire d’Issé, en Loire-Atlantique, achète le terrain et implante une nouvelle minoterie ; l’usine de la PiperieArchives Municipales de Nantes, Série Commerce et Industrie, côte F2C21D17. Celle-ci est alors à la pointe de la technologie puisqu’elle utilise des machines à cylindres qui remplacent les meules en France, dès 1887. Plus performantes, elles entraînent une augmentation considérable de la production de farine. Cette nouvelle minoterie est placée sur la rive droite de la Loire dans le quartier de Chantenay. Elle alimente en farine la biscuiterie LU et les nombreuses boulangeries avoisinantes. Son emplacement est stratégique.
Effectivement, le fort développement industriel des années 1850, entraîne une amélioration des réseaux de circulation pour le transport des matières premières et des produits manufacturés. En 1851, la ligne de chemin de fer d’Orléans à Nantes est achevée. En 1857, elle est prolongée jusqu’à Saint-Nazaire en passant par Chantenay. Placée le long des quais, la voie ferroviaire est un facteur d’implantation des usines le long des bords de Loire puisqu’elles sont ainsi reliées au fleuve et au transport maritime et desservies par le train. Par ailleurs, les pouvoirs publics nivellent, macadamisent les chemins et procèdent à des alignements de rues. L’usine de la Piperie, du nom de la rue qu’elle borde, est donc implantée en 1895, aux croisements de ces trois voies de circulation : La Loire, la voie ferrée Paris-Le Croisic et une voie routièreVincent Brisou, Nolwenn Dulieu, Emily Pichat, Guillaume Rachez, Caroline Vigneron, Chantenay sur Loire, Étude et diagnostic, DESS, 2002, 100 p.
Le bâtiment François-Hennebique Au , l’usage du métal est omniprésent dans la construction, cependant la recherche pour des planchers incombustibles en vue de diminuer les risques d’incendies entraîne François Hennebique à associer le fer et le béton ; ce qui a aussi l’avantage de réduire les dépenses. Le bâtiment est donc construit en béton armé suivant le procédé Hennebique, du nom de son inventeur. Il est dessiné par les architectes nantais Léon Lenoir, Paul Etève et Louis Albin Raoulx, associés aux ingénieurs Sée de Lille, concessionnaires du procédé Hennebique. Ce procédé permet de répondre aux problématiques d’incendies, récurrents dans les minoteries.
Hennebique développe fortement son réseau d’influence en réalisant des constructions majeures dans les régions dans lesquelles il souhaite s'implanter. Il s’aide de la presse en reprenant les chantiers qui font suite à des incendies. Concernant l’usine de la piperie, il confie : « Voici la construction qui m’amena un peu de notoriété »., en 1899, lors du troisième Congrès du béton armé. Les Moulins de Nantes constituent le premier prototype d’une réalisation à grande échelle et lui permettent de s’implanter en Bretagne. Le bâtiment est ambitieux par ses dimensions ; il mesure de long pour de large et compte 6 niveaux selon une trame régulière de cinq travées. Le procédé Hennebique n’est pas une technique d’assemblage mais permet de relier les poteaux porteurs, poutres et dalles continûment les uns aux autres. C’est un bloc monolithique léger qui est livré. Au deuxième étage, les bureaux étaient signifiés par la présence d'un balcon filant.
Le fonctionnement de la minoterie Le bâtiment ainsi constitué pouvait supporter des charges importantes et recevoir les aménagements nécessaires à la machinerie complexe de la minoterie mais aussi permettait le passage d’une ligne de chemin de fer passant derrière les docks. Ainsi, la façade nord repose sur des consoles en porte-à-faux de . Cette rue couverte en rez-de-chaussée est raccordée au train et bordée par un quai. « Cette rue permettait le chargement de la production dans des camions hippomobiles, puis routiers, depuis les trémies du premier étage, voire du deuxième étage à l’angle nord-ouest du bâtiment. Ces trémies étaient reliées aux silos occupant verticalement quatre étages".
La position des machines induit des étages hauts qui alternent avec des étages plus bas. Deux machines à vapeur pesant chacune par mètre carré sont placées au deuxième étage dans la partie est du bâtiment. Elles sont alimentées au charbon et produisent l’énergie qui entraîne une roue à inertie de de diamètre qui permettait aux nombreux systèmes de transport et de distribution du grain aux étages de fonctionner.
Dans un premier temps le grain est débarrassé de ses impuretés par des passages successifs dans une série de machines (laveur-épierreur, puis, nettoyeurs-séparateurs, et enfin trieur et brosses) avant d'être stocké. Il est ensuite transporté par un système de chaîne à godets qui le fait passer entre des cylindres cannelés qui le broient. Par la suite, le blutage dans un plansichter sépare les sons et classe par taille les produits tamisés. Ceux-ci sont ensuite rebroyés de plus en plus finement jusqu'à passer dans des cylindres lisses.
1897-1912 Silo et estacade En 1897, Paul Perraud ajoute pour faciliter la production, un silo à grains et une estacade. Ceux-ci, construits en béton armé par les ingénieurs Sée sont situés sur l’emplacement actuel des entrepôts Saint-LouisSite Nantes Patrimonia, , plus loin à l’ouest de la minoterie. Ainsi, les blés acheminés par voie fluviale sont stockés avant d’être transformés ou transportés vers d’autres minoteries de Nantes par petits bateaux. L’usine de la piperie est située dans une région productrice de blé. Sa situation près du fleuve permet aussi l’apport de blés exogènes. Elle fournit ainsi le sud Loire en céréales par sa capacité à moudre jusqu'à de blés par jour. Enfin, un transporteur souterrain mû par l’électricité dans le sous-sol de la rue de Luzançay assure la communication entre l’usine et le magasin de la Piperie.
Cet ensemble de bâtiments constitue la Société Anonyme des Moulins de Nantes. Paul Perraud endetté, la cède ; la liquidation est prononcée en 1897. La Société anonyme des Moulins Nantais est créée en 1899 en remplacementArchives départementales de Loire-Atlantique, Fonds du cabinet d'architectes Ferronnière et Atelier 44, côte 168 J 956 - 957.
1912-1934 Déclin de la minoterie En 1912, les magasins et silos de la rue de la Piperie deviennent la Société anonyme des Magasins et Silos Nantais dont les actionnaires sont entre autres, la Société anonyme des Moulins Nantais. La Société anonyme des Magasins et Silos Nantais loue alors les magasins pour l’entrepôt des grains, farines et céréales et autres marchandises.
En 1921, par le regroupement des principales firmes de meunerie du département, la Société anonyme des Grands Moulins de Loire est constituée. Elle est dirigée par Auguste Laraison propriétaire des Moulins de Machecoul et de Pornic (aujourd’hui intégré au Groupe Soufflet), et rassemble les Moulins de Louis Guihot, propriétaire des Moulins de Bouvron et de Nort-sur-Erdre et celui du Quai Saint-Louis et du boulevard Victor Hugo, à Nantes, acheté en 1920. En 1922, 210 personnes travaillent dans les six usines, produisant quotidiennement de blé. Ceci représente alors de la fabrication du département de la Loire-Inférieure. La société possède alors de terrains industriels dont bâtis. Ainsi, le blé est débarqué au quai Saint-Louis et repart vers les minoteries par petits bateaux (Pornic) ou par wagons (Bouvron, Machecoul).
En France, dans les années 1920, les établissements les plus importants ont une capacité de production de à ( à ) de blé par jour et emploient de 6 à 10 personnes.
Cependant, Les Grands Moulins de Loire sont un échec sur le plan économique. Par sa surcapacité de production, il ne survit pas à la crise de mévente de farine de 1927 à la suite d'une trop fructueuse récolte de blé, puis à la crise économique des années 1930 qui entraîne une importante dépression économique. Par ailleurs, l’échec s’explique aussi par le nombre et la capacité des moulins qui augmentent considérablement pendant les années 1920, alors que la consommation de pain a diminuéMaurice Chabanon, La meunerie française. Une expérience d'économie dirigée, Paris, 1955, 297 p . Enfin, en 1932, le gouvernement décide d’instaurer des coopératives et de stocker la production pour échelonner les ventes et avoir le contrôle sur le cours du blé. Une mesure de contingentement fixe alors la quantité de blé à moudre pour chaque minoterie en fonction de son équipement et interdit la création de nouveaux établissementsPhilippe Martin, Histoire de l'industrie des engrais dans l'estuaire de la Loire à l'époque contemporaine, Thèse de doctorat, Université de Nantes, 2018, 727 p. En 1934 l’activité de la minoterie s’arrête définitivement.
1939-1972 L’entrepôt En 1939, le matériel est démonté. En 1940, les bâtiments sont loués à la coopérative Agricole de Nantes, une centrale d’achat et de vente de 150 syndicats agricoles pour devenir des entrepôts.