Dès les débuts de l'indépendance, le clergé de Belgique prend l’initiative de fonder une université catholique à Malines. La jeunesse libérale manifeste son mécontentement à travers de nombreuses émeutes dans les grandes villes universitaires de Gand, de Liège et de Louvain, percevant ce projet comme une tentative des catholiques d’augmenter leur influence sur l’enseignement supérieur. Les libéraux créent l’Université libre de Bruxelles en réaction. Contexte historique

La rédaction de l’article 17 de la Constitution L’indépendance de la Belgique est proclamée le 3 octobre 1830. Le Congrès national, dont les membres sont majoritairement catholiques, se réunit le 10 novembre de la même année en vue de délibérer sur un projet de Constitution. Le mot d’ordre de cette nouvelle Constitution est la liberté, « en tout et pour tous »E. DE LAVELEYE, “La Belgique et la crise nouvelle : le parti catholique et le parti libéral”, Revue des deux mondes, Paris, 1864, p.638..

L’article 17, qui, dans la Constitution de 1831, proclame la liberté de l’enseignement, est le résultat d’un compromis difficile entre les libéraux et les catholiques. Les catholiques revendiquent la liberté de culte, qu’ils obtiennent (article 19), avec l’indépendance de l’Église par rapport à l’État (article 16), mais ils ne peuvent concevoir la liberté de culte sans la liberté de l’enseignement. Dans une lettre dont il fait la lecture devant l’assemblée constituante, le prince-évêque de Méan affirme en effet que « comme la religion a une connexion si intime et si nécessaire avec l’enseignement, elle ne saurait être libre si l’enseignement ne l’est aussi »A. SIMON," Le cardinal Sterckx et son temps (1792-1867)", t. 1 : l’Église et l’État, Scaldis, Wetteren, 1950, p.143..

La liberté de l’enseignement a été vivement débattue. Les libéraux craignent « qu’en s’emparant de l’âme des enfants, en s’immisçant dans la conscience des citoyens, l’Église ne conquière le pouvoir tout entier et ne modèle la nation à son image »B. GROESSENS, “Laïcité, anticléricalisme et école catholique au XIXe siècle”, L’enseignement en catholique en Belgique. Des identités en évolution, 19e-21e siècles, J. De Maeyer et P. Wynants (dir.), Erasme, Namur, 2016, p.499.. La question d’une éventuelle surveillance de l’État dans l’enseignement confessionnel a ainsi pu soulever quelques difficultés. Finalement, les catholiques obtiennent gain de cause : la liberté de l’enseignement est totale, l’article 17 disposant que « l’enseignement est libre ; toute mesure préventive est interdite ; la répression des délits n’est réglée que par la loi ». Cette liberté bénéficie tant à l’Église qu’à l’État, avec la particularité, s’agissant de ce dernier, que l’instruction publique donnée à ses frais doit être réglée par la loi, pour éviter l’arbitraireA. SIMON, "Le cardinal Sterckx et son temps (1792-1867)", t. 1 : l’Église et l’État, Scaldis, Wetteren, 1950, p.146 et D. GROOTAERS, “Histoire de l’enseignement en Belgique”, Courrier hebdomadaire du CRISP, CRISP, Bruxelles, 1998, p.21 et 22..

Une œuvre inachevée, une interprétation ambivalente Il faut toutefois constater que les constituants se sont contentés d’une œuvre incomplète, en ce que de nombreuses questions méritaient encore leur réflexion. Parmi celles-ci, les rapports entre l’État et le culte, là où il pourrait y avoir collision entre eux, devaient encore être approfondis, notamment sur le plan de l’enseignement. Les législatures se succèdent l’une après l’autre et il faut attendre plusieurs années avant qu’une loi soit édictée à ce sujetA. SIMONS, "Le cardinal Sterckx et son temps (1792-1867)", t.1 : l’Église et l’État, Scaldis, Wetteren, 1950, p.152 et 153..

Dans un premier temps, l’unionisme et un idéal commun de liberté ont engagé les Belges à donner aux termes relativement vagues de l’article constitutionnel une interprétation qui saurait sauvegarder la concorde entre les catholiques et les libérauxA. SIMONS," Aspects de l’unionisme. Documents inédits (1830-1857)", Universa, Wetteren, 1958, p.82.. Il était pourtant prévisible que, très rapidement, cette liberté allait faire l’objet d’interprétations diverses et contradictoires, correspondant aux attentes respectives des tendances libérale et catholique. Selon les catholiques, en effet, l’instruction fait partie des missions naturelles de l’Église et en matière d’offre scolaire, l’État doit se borner à jouer un rôle supplétif, « idéalement en subsidiant des écoles catholiques, et non en ouvrant des écoles publiques qui viendraient concurrencer les premières »C. SAGESSER, “Les cours de religion et de morale dans l’enseignement obligatoire”, Courrier hebdomadaire du CRISP, CRISP, Bruxelles, 2012, p.5.. Du point de vue des libéraux, au contraire, « l’État se doit d’assurer une formation intellectuelle au plus grand nombre possible de citoyens » et « il lui incombe de développer son propre réseau d’enseignement »P. WYNANTS et H. BYLS avec la coll. de A. VAN LAER, “Le cadre législatif et institutionnel. De la liberté d’enseignement aux débats actuels”, L’enseignement catholique en Belgique. Des identités en évolution, 19e-21e siècles, Erasme, Namur, 2016, p.35 et 36..

Faisant usage de la nouvelle liberté que leur accordait l’article 17 de la Constitution et devant le silence des Chambres, les catholiques multiplient les institutions confessionnelles à tous les niveaux et rétablissent une influence majeure sur tous les secteurs de la vie sociale, instaurant quasiment un monopole dans un domaine aussi crucial que l’enseignement, dont les libéraux commencent doucement à s’inquiéter. L’annonce de l’érection d’une Université catholique à Malines suscitera de la part de ceux-ci un certain mécontentement, qu’ils manifesteront par des émeutes dans les grandes villes universitaires de Gand, de Liège et de Louvain en 1834B. GROESSENS, “Laïcité, anticléricalisme et école catholique au XIXe siècle”, L’enseignement catholique en Belgique. Des identités en évolution, 19e-21e siècles, J. DE MAEYER et P. WYNANTS (dir.), Erasme, Namur, 2016, p.502..

Contexte politique

Les émeutes de 1834 s’inscrivent dans le clivage philosophico-religieux opposant la pensée catholique à la pensée libérale.

Le clivage philosophico-religieux Le clivage philosophico-religieux désigne une profonde division autour de la question de la place de l’Église dans l’organisation de l’État, notamment en matière d’enseignement. Il conduit libéraux, se sentant dominés par l’influence catholique, à s’organiser en vue de réduire cette domination. Leur volonté de s’organiser crée davantage de tensions avec les catholiques. Ces derniers défendent la prééminence de l’Église alors que les libéraux veulent un État neutre et laïqueV. DE COOREBYTER, “Clivages et partis en Belgique”, Courrier hebdomadaire du CRISP, Bruxelles, CIRP, 2008, p. 12 et 33..

Les libéraux jugent la place de l’Église dans l’État trop importante. Ils y voient un déséquilibre profond. Une opposition durable et frontale naît entre eux car cet enjeu touche à la vie des citoyens. Les libéraux dénoncent cette situation et aspirent à la transformer, tandis que les catholiques en sont satisfaitsV. DE COOREBYTER, “Clivages et partis en Belgique”, Courrier hebdomadaire du CRISP, Bruxelles, CIRP, 2008, p.28..

S’appuyant sur la liberté d’association, les libéraux s’unissent et se constituent en un pilier libéral. Ils s’adonneront dès lors à l’élaboration d’une presse libérale et anticléricale très active et à l’organisation de charivaris et d'autres actes violents contre les bâtiments liés à l’ÉgliseV. DE COOREBYTER, “Clivages et partis en Belgique”, Courrier hebdomadaire du CRISP, Bruxelles, CIRP, 2008, p.29 et 54. E. DE LAVELEYE, “La Belgique et la crise nouvelle : le parti catholique et le parti libéral”, Revue des deux mondes, Paris, 1864, p.639..

Le clivage philosophico-religieux s’inscrit dans la vie politique quand les mouvements se forment en partis politiques. Les libéraux, exaspérés et se sentant comme dominés, sont les premiers concernés. Les catholiques en prendront l’initiative plus tard, pour répondre aux contestations des libéraux. Ils s’appuieront sur des structures déjà existantes, où leur autorité est établie. La société est traversée par ce clivage car il affecte leur vie quotidienneV. DE COOREBYTER, “Clivages et partis en Belgique”, Courrier hebdomadaire du CRISP, Bruxelles, CIRP, 2008, p.29 à 32..

La pilarisation La Belgique est une société “pilarisée” dans la mesure où elle se divise selon des clivages religieux et idéologiques dans lesquels les familles politiques s’enracinent. La vie de la population s’inscrit dans un pilier qui reflète une idéologie politique particulièreP. PASTURE,” Le pilarisme belge : les fruits doux et amers du succès des mouvements sociaux en Belgique”, Histoire des mouvements sociaux en France, Paris, La Découverte, 2014, p. 229 à 237..

Le clivage philosophico-religieux traverse également la question de l’enseignement. L’influence cléricale semble augmenter de plus en plus, ce qui suscite la crainte des libéraux, d'autant plus que le pape Grégoire XVI condamne en 1832 le pluralisme d’opinions et les libertés modernesV. DE COOREBYTER, “Clivages et partis en Belgique”, Courrier hebdomadaire du CRISP, Bruxelles, CIRP, 2008, p.48 à 50..

Fondation de l'Université catholique

Un travail difficile Les évêques de Belgique déplorent les universités existantes. Ils regrettent ne pas pouvoir trouver d’hommes formés selon la foi et la moralité catholiques capables de siéger à la chambre ou au sénat et se préoccupent ainsi, dès les premières années de l’Indépendance et dans la mesure où une interprétation généreuse du texte constitutionnel leur en donne le droit, d’une meilleure organisation des études ecclésiastiques, dans le but, notamment, d’assurer le catholicisme des classes dirigeantes. La création d’une Université catholique est décidée en octobre 1832, à l’initiative de Monseigneur Van de Velde, l’évêque de GandA. SIMMONS, "Le cardinal Sterckx et son temps (1792-1867)", t.1 : l’Église et l’État, Scaldis, Wetteren, 2015, p.260 à 263..

Le projet des catholiques, qu’ils savent eux-mêmes très risqué, se heurte cependant à plusieurs obstacles. L’alliance avec les libéraux est tellement fragile qu’il leur semble presque incorrect de se saisir si rapidement de l’arme de la liberté. Ils craignent que leur geste soit interprété comme une volonté de domination cléricale trop nette par les libéraux. Qui plus est, la promulgation par le pape Grégoire XVI, qui désapprouve les consonances trop libérales de la Constitution belge, de l’encyclique Mirari Vos, contribue à rendre encore plus conflictuelles leurs relations avec le camp libéral. C’est dans l’adversité générale que les catholiques avancent petit à petit, menés par l’archevêque de Malines, Engelbert Sterckx, sur lequel a reposé l’essentiel du travail relatif à l’organisation et la mise sur pied de l’UniversitéA. SIMMONS, "Le cardinal Sterckx et son temps (1792-1867)", t.1 : l’Église et l’État, Scaldis, Wetteren, 1950, p.268 à 271..

Les émeutes de 1834