La manufacture de porcelaines Dihl et Guerhard, également appelée « manufacture du duc d'Angoulême » ou « manufacture de Bondy » jusqu'en 1789 puis « manufacture du Temple », est un atelier de porcelaine créée en 1781 à Paris, rue de Bondy puis rue du Temple. Ayant survécu avec succès à la Révolution, au Consulat et au premier Empire, elle a fermé ses portes en 1828 sous la seconde Restauration.
Fabricant des marchandises porcelaines toujours raffinées et souvent luxueuses, elle a été la plus prestigieuse des manufactures de porcelaine parisiennes et a en son temps détrôné la manufacture de Sèvres.
Histoire
La manufacture est créée par un acte de société signé le entre Christophe Erasmus Dihl, Antoine Guérhard et Louise-Françoise-Madelaine Croizé, épouse de ce dernier.. Le notaire chargé de l'établissement de l'acte est Guéret.
Les fondateurs Christophe Erasmus Dihl
Dihl naît en 1756 à Lammshein près de Neustadt (rive gauche du Rhin) et de Mannheim dans le Palatinat. Il est modeleur et connaît de surcroît les procédés chimiques nécessaires pour la fabrication de porcelaine. Il émigre en France en 1778.
Étranger et en particulier non parisien, Dihl n'a pas le droit d'établir un quelconque commerce ou une fabrique dans Paris. Pour la future entreprise, ce droit vient par le couple Guérhard, officiellement bourgeois parisiens, avec qui il s'associe pour créer une société. Selon l'acte de société, Dihl apporte « son industrie, son talent, sa peine et ses soins pour la fabrication des ouvrages et marchandises, les travaux nécessaires pour y parvenir… et généralement tout ce que doit faire un maître de pareille manufacture ». Outre son talent, Dihl apporte aussi à la société un grand nombre de moules.
Mais surtout c'est un chercheur, en témoigne l'environnement qu'il a choisi pour son portrait par Le Guay, réalisé en 1797 sur une plaque de porcelaine à pâte dure, avec les nouvelles peintures émaillées pour porcelaine qu'il a créées : il est assis à un secrétaire dont les compartiments sont remplis de pots contenant des matériaux utilisés créer les couleurs qui sont la marque de la compagnie, avec devant lui une palette montrant ces couleurs. La surface plane du secrétaire porte des pièces de choix créées par l'entreprise : une statue en biscuit par Lemire représentant un enfant en train de lire ; un vase élégant avec glacis imitant l'écaille de tortue et une bande décorée en grisaille par Sauvage ; et une tasse à deux anses avec le même fond jaune typique de la manufacture — on le retrouve par exemple sur la paire de vases du Metropolitan museum (voir plus bas la section « Quelques pièces remarquables »). Ce portrait de Dihl montre sa conception de l'entreprise comme espace commercial mais aussi comme un endroit d'expérimentation scientifique et d'innovation technologique. Cette double nature d'œuvre d'art en soi mais aussi de véhicule de démonstration d'un produit manufacturé, est reflétée dans la double signature de « Dihl et Guérhard » et de « Étienne Le Guay » sur le côté du secrétaire. Bien accointé avec le marché anglais, Dihl a vraisemblablement eu connaissance du portrait sur plaque de porcelaine de Josiah Wedgwood par le peintre George Stubbs ; ce dernier, cherchant pour ses peintures émaillées des surfaces plus spacieuses que celles des supports habituels, en fait part à Wedgwood qui se met à expérimenter avec des plaques de céramique dès 1777. Il découvre que le processus est particulièrement difficile à mettre en œuvre : plus les plaques de céramique sont grandes, plus grand est le risque qu'elles se déforment à la cuisson. Dihl a peut-être voulu émuler cette approche. Son portrait par Le Guay est au musée de Sèvres.
En 1800, Drölling exécute un autre portrait de Dihl (signé en bas à gauche « Drölling pinxit 1800 », H x L 62 x env. 50 cm). Dihl a 44 ans et dirige la manufacture depuis 19 ans. Outre la question des peintures inaltérables, ce tableau relève avec succès le défi de cuire une large plaque de céramique sans qu'elle se déforme à la cuisson..
Après la mort du sieur Guérhard, Dihl épouse veuve Guérhard le , avec comme témoins les meilleurs peintres de la manufacture : Sauvage, Le Guay, et Marie Victoire Jacquotot la nouvelle épouse de ce dernier et elle-même peintre de grand talent.
Couleurs inaltérables à la cuisson
Les couleurs sur porcelaine sont faites d'oxydes métalliques réduits en poudre et mélangés avec des substances vitrifiables comme le verre, le nitre (aussi appelé salpêtre) ou le borax, additionnées d'huile de térébenthine ou de lavande qui servent de liant. Jusque là, la plus grande difficulté dans ce domaine est la différence de couleur avant et après la cuisson ; seul un œil expérimenté peut jauger avant cuisson la nuance que va prendre la couleur après cuisson..
Dihl fait des recherches sur les couleurs, les variétés de fonds obtenus, imitant l'agate, le lapis, le jaspe, l'écaille, le vermeil ou le bronze patiné à l'antique…
Le (13 vendémiaire an 6) ou le 1797 Dihl présente à l'Institut national des sciences et des arts un rapport sur des couleurs inaltérables à la cuisson — rapport qui fait sensation, accompagné d'un bas-relief peint dans son atelier avec les nouvelles peintures. Les résultats sont publiés en dans le Journal de physique, de chimie, d'histoire naturelle et des arts. Jean Darcet, Antoine François Fourcroy et Louis Bernard Guyton de Morveau, de la section « Chimie » de l'Institut, ont la charge d'examiner le produit de Dihl. Ils visitent la manufacture pour voir l'expérience en direct. Leur rapport note que la difficulté de peindre en couleurs sur de la porcelaine, similaire à la peinture émaillée sur d'autres supports tels que le cuivre, provient de ce que le peintre ne peut pas savoir ce que les couleurs, faites de minéraux et de verre pulvérisés et pigmentés, vont devenir après cuisson. De plus, en général les peintres sur porcelaine devaient utiliser deux palettes, une pour les « couleurs dures », qui supportent les températures élevées ; et une autre pour les « couleurs tendres », aux tons plus délicats qui ne supportent que les températures moyennes ou basses. La formule de Dihl permet de peindre de la porcelaine à pâte dure avec une peinture suffisamment stable pour supporter les hautes températures de cuisson sans changer de couleur, et qui « permet aux peintres d'immortaliser leur travail et de transmettre à la postérité, sans altération, les choses les plus intéressantes que l'histoire et la nature puissent offrir ».
Noter que son succès est partiel et qu'il a dû omettre les teintes rose, pourpre et violet, produites par le précipité de pourpre de Cassius, qui ne sont pas stables et changent sous l'action de la chaleur. Par ailleurs, l'action de la surface traitée et le type de vernis ne sont pas pris en compte.
Mastic Dihl Le mastic Dihl est un mélange d'huile de lin asséché par ébullition avec du litharge puis mélangé avec de la poudre fine d'argile à porcelaine jusqu'à une consistance de mortier épais ; l'argile à céramique convient également si elle est bien sèche. Une petite dose d'huile de térébenthine le rend un peu plus fluide et facilite l'adhésion aux surfaces en bois, en pierre ou en brique. Il peut être coloré avec de la brique ou de la poterie réduites en poudre.. Appliqué à du grillage fin, il peut être utilisé pour étanchéifier des surfaces (terrasses, etc) ; il est cependant à peine moins cher que le plomb. Il peut aussi être utilisé pour coller des pierres ou comme enduit d'apprêt pour des peintures murales.. Dihl invente ce nouveau mastic en 1809. ; il dépose le brevet en 1817., et en 1818 en Angleterre.. La technique est alors tout à fait innovatrice. En 1988 ce produit est encore appelé « mastic miracle ».
Antoine Guérhard
Bourgeois parisien, il est probablement l'auteur d'un mémoire sur l'extraction du cobalt destiné à la porcelaine de Saxe en Silésie.
Il meurt le - environ 4 mois avant le début de la Terreur, qui amène l'arrivée des ouvriers de Niderviller.
Louise-Françoise-Madelaine Croizé
Née en 1751 à Paris, elle va officiellement diriger l'entreprise.
Ensemble, les époux Ghérard apportent livres pour démarrer la société ; ils s'engagent également à payer « sur leurs deniers personnels les gages et appointements de l'ouvrier le plus cher que Dihl jugera nécessaire d'employer pendant le cours de ladite société ». Ils sont responsables de la tenue de la caisse ; mais seule Catherine Croizé est chargée de la vente et de la tenue des livres de comptes.
Antoine Guérhard et Madelaine Croisé sont tous deux officiellement bourgeois de Paris, ce qui permet à l'entreprise d'être située dans Paris intra muros.
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Monopole, privilèges et parrainage
Le premier obstacle et le plus grand, est l'ensemble des privilèges exclusifs en faveur de la manufacture de Sèvres.
Depuis le privilège octroyé le , elle seule a le droit de fabriquer la porcelaine « façon de Saxe » (c'est-à-dire de représenter des figures humaines. et d'utiliser la polychromie et l'or pour la décoration, ce pour une période de 20 ans. Les peines sont sévères : confiscation des objets fabriqués et trois mille livres d'amende. Ce privilège inclut aussi une clause punissant de prison les ouvriers qui quitteraient la manufacture sans un congé en bonne forme de son directeur Charles Adam ; et l'interdiction aux autres manufactures d'embaucher aucun ouvrier sorti de Vincennes sans l'agrément de la manufacture de Sèvres. Ces menaces ne restent pas vaines paroles. Par exemple Barbin, établi rue de Charonne, reçoit défense de construire un four, et dans la foulée Machault (Contrôleur général des finances depuis 1745) décrète que « Il ne sera fait d'autres sortes d'ouvrages en porcelaines que celles qui peuvent servir pour la poterie, ou la platerie, lesquelles ne pourront être ornées de fleurs et de.sculptures, ni « peintes autrement qu'en façon de Japon sans, sous aucun prétexte, y mêler des-paysages, figures ou dorures dont Sa Majesté entend que le travail soit exclusivement réservé à la Manufacture de Charles Adam, ainsi que de toutes sortes et espèces d'ouvrages de porcelaine « en fleurs et en sculptures ».
Ainsi pour les décors, depuis 1766 Sèvres a le monopole des porcelaines colorées et dorées : elle seule a le droit d'utiliser la polychromie et l'or pour la décoration de ses porcelaines, et depuis l'arrêt de 1784 elle seule a le droit d'utiliser des décors autres que les jetés de fleurs au naturel.
En 1782 la manufacture obtient la protection du jeune duc d'Angoulême Louis-Antoine d'Artois (1775-1844), fils du futur Charles X et neveu de Louis XVIII, qui n'a que 6 ans en 1781. Ce parrainage est purement politique, visant à contrebalancer l'influence de la manufacture de Sèvres et à contourner son monopole. Ainsi à partir de 1782 trouve-t-on des pièces Dihl et Guérhard estampillées « Manufacture de Monsieur le duc d'Angoulême », souvent plus ou moins abrégé (parfois « Manufre de le duc d'Angoulême », parfois « Mre de le duc d'Angoulême »).
L'entreprise Les débuts, rue de Bondy Selon l'acte de société, l'entreprise est établie dans une maison au de la rue de Bondy, prise à bail pour 9 ans à partir du , pour un loyer de livres par an. Le contrat prévoit la construction d'un four et d'ateliers dans le jardin, et autorise la tenue d'un magasin dans une ou plusieurs pièces de la maison.
Dès le , Dihl dépose la marque AG (Angoulême) devant le lieutenant général de police Lenoir qui, le , confirmait la protection du duc d'Angoulême.. Les lettres AD sont alors surmontées d'une couronne.
Les handicaps
Le premier obstacle et probablement le plus grand, est l'ensemble des privilèges exclusifs en faveur de la manufacture de Sèvres (voir plus haut la section « Monopole, privilèges et parrainage »).