Au Bonheur des Dames est un roman d’Émile Zola publié en 1883, prépublié dès dans Gil Blas, onzième volume de la suite romanesque Les Rougon-Macquart. À travers une histoire sentimentale, le roman entraîne le lecteur dans le monde des grands magasins, l’une des innovations du Second Empire (1852-1870).
Contexte historique La parution du roman se situe au début de la Troisième République, sous la présidence de Jules Grévy. Les travaux haussmanniens du Second Empire ont conduit à une grande transformation de la capitale. Un nouveau système de vente dans le domaine textile naît, favorisé par une concentration importante d'une population bourgeoise. La mise en place de la Troisième République laisse espérer un progrès social dont les bénéficiaires seraient les petits employés.
Genèse et sources Dès l'automne de l'année 1868, le projet d'Émile Zola d'écrire une grande fresque sur l'ascension sociale d'une famille est clairement établi. Il projette d'y présenter des personnages évoluant dans quatre mondes : le peuple, les commerçants, la bourgeoisie, le grand monde. Il ajoute aussi un monde à part, celui des militaires, des prêtres et des prostituées.. Les personnages y seront mus par . Dans ce corpus, qui deviendra Les Rougon-Macquart, il projette d'écrire un roman sur . Ce sera Au Bonheur des Dames.. En , à la fin de la parution de Nana, il fait annoncer que son prochain roman parlera du grand commerce dans Paris et surtout des grands bazars modernes qui naissent dans la capitale.. Mais l'année 1880 est une année noire pour Zola (mort de ses amis Edmond Duranty et Gustave Flaubert, mort de sa mère, état dépressif et ennuis de santé). et il sursoit à son projet.
Lorsqu'il écrit Pot-Bouille en 1881, il le conçoit comme le premier épisode du roman suivant.. Le premier roman met l'accent sur l'adultère et l'éducation sentimentale d'un jeune homme ambitieux, le second mettra l'accent sur le triomphe des grands magasins et aura pour dominante principale les femmes : les clientes des grands magasins et le triomphe de Denise Baudu.. Zola a le désir de faire de ce roman un roman optimiste, un , célébrant le triomphe du siècle, .
vignette|droite|Manuscrit d’Au Bonheur des Dames.
Sa documentation sur le sujet commence dès 1881 : article du Figaro du sur les grands bazars, la faillite du petit commerce, la folie des achats et le problème du vol ; article de de Jean Richepin dans Gil Blas sur le calicot dans les grands magasins ; article de dans Gil Blas sur les demoiselles des grands magasins. Il visite des après-midis entiers des grands magasins (le Bon marché, les Grands Magasins du Louvre, la Place Clichy), en observe l'organisation, interroge les dirigeants. et note tout dans ses Carnets d'enquête. Il parcourt le livre nouvellement sorti de Pierre Giffard, Paris sous la République. Les grands bazars, dont il se servira finalement peu.. Il a également lu les romans de Balzac, La Maison du chat-qui-pelote et Grandeur et décadence de César Birotteau, ainsi que l'étude de Charles Fourier de 1829, Le Mouvement industriel et sociétaire.. Puis il s'enferme pendant huit mois dans sa résidence de Médan pour écrire son roman (-). Son travail commence par une ébauche, résumée en style télégraphique, agrémentée de notes, puis par un plan d'ensemble où Zola décrit le contenu de chaque chapitre, suivi d'un premier puis d'un second plan plus détaillé ; ce n'est qu'ensuite qu'il se lance dans la rédactionDossier sur Zola, Ébauche et plans sur le site de la Bibliothèque nationale de France..
Parution et réception En , Émile Zola fait paraître un extrait du roman dans Le Panurge et le Gil Blas l'annonce dans ses colonnes. La veille de la parution du premier épisode, le , le Gil Blas sort un grand papier sur , destiné à allécher le lecteur mais un peu loin du réel contenu d’Au Bonheur des Dames.. Le roman paraît en , du au .. Il est favorablement accueilli par la critique : on applaudit la délicatesse et la grâce de ses tableaux, son caractère moral, la simplicité attendrissante de son dénouement.. Huysmans écrit à Zola en pour lui faire part de son admiration pour avoir su bâtir un tel édifice et décrire les rouages d'un tel colosse. Il loue la puissance de ses descriptions et la fraîcheur singulière des amours de Denise et Mouret..
Situation L'action se déroule entre 1864 et 1869.. Arrivée à Paris avec ses frères pour travailler dans le petit magasin de son oncle, Denise Baudu prend rapidement conscience que l'emploi n'existe que dans les grands magasins. Denise se fait embaucher au Bonheur des Dames, un grand magasin de prêt-à-porter féminin, découvre le monde cruel des petites vendeuses, la précarité de l'emploi et assiste au développement exponentiel de ce magasin et à la mort des anciens petits commerces. Elle suscite l'intérêt du directeur du magasin, Octave Mouret, qui lui confie de plus en plus de responsabilités. Elle refuse de devenir sa maîtresse mais finit par accepter sa demande en mariage.
Découpage Débuts au grand magasin vignette|Affiche de Gil Blas annonçant le roman Au Bonheur des Dames.
Chapitre premier. Denise Baudu, jeune Normande de vingt ans originaire de Valognes, arrive à Paris avec ses frères Jean et Pépé, âgés respectivement de seize et cinq ans. Leur père, dont ils portent le deuil, est mort il y a un an environ de la même maladie qui a emporté leur mère un mois auparavant. Elle découvre place Gaillon le magasin Au Bonheur des Dames qui la fascine et, lui faisant face, la boutique Au vieil Elbeuf, propriété de son oncle. Celui-ci lui avait écrit un an plus tôt qu’il y aurait toujours une place pour elle dans sa boutique à Paris. Mais, depuis un an, les affaires ont périclité et il ne peut embaucher Denise. Il tente, sans succès, de la faire embaucher dans un petit commerce ami. Là, Robineau, commis au Bonheur des Dames, lui suggère de postuler un emploi dans ce magasin. M. Baudu décrit à Denise l’histoire du bazar : Au Bonheur des Dames est à ce moment dirigé par Octave Mouret, fils de François Mouret et Marthe Rougon. Ce grand magasin prospère aux dépens des petites boutiques du quartier. Les Baudu, tenant le Vieil Elbeuf qui se trouve en face du Bonheur, sont exaspérés par les agrandissements successifs opérés par Mouret. Ils ont en effet connu la boutique, fondée par les frères Deleuze, à l’époque où elle avait une taille modeste. Mouret est devenu propriétaire de la boutique en épousant, dans Pot-Bouille, veuve Hédouin, qui mourut peu après des suites d'une chute sur le chantier du magasin. Denise, ne trouvant pas de place dans les petites boutiques, décide d’aller chercher du travail au Bonheur des Dames, et ce malgré l’avis défavorable de son oncle. Ce premier chapitre d'exposition permet de présenter un des thèmes principaux du roman : la lutte entre le petit commerce et les grands magasins..
Chapitre II. Denise, arrivée trop tôt au Bonheur des Dames, patiente à l'entrée tandis qu'à l'intérieur tout le personnel prend place et subit l'inspection de Mouret et Bourdoncle, qui donnent les dernières directives commerciales. Lorsque Denise se présente à l'embauche, sa mine pauvre et son origine provinciale ne plaident pas en sa faveur, mais l'avis favorable de Mouret, qui l'a remarquée et lui trouve un charme caché, lui permet d'être engagée. Ce second chapitre d'exposition permet à Zola de présenter le fonctionnement du magasin, la personne de Mouret et sa politique commerciale..
Chapitre III. Mouret se rend chez sa maîtresse Henriette Desforges pour y rencontrer un investisseur potentiel, le baron Hartmann. Mouret lui fait part de son projet : agrandir son grand magasin en bouchant la rue du Dix-Décembre. Le salon est également fréquenté par de nombreuses femmes du monde, clientes du Bonheur des Dames. Mouret retrouve un compagnon d'études, Paul Vallagnosc. Son ami, qui était premier de la classe, gagne moins d’argent que lui. Mouret avoue au baron Hartmann que c’est la femme comme Mme Desforges qu’il cherche à épater avec son magasin. Mouret finit par dévoiler la nouvelle collection aux femmes présentes qui sont enchantées. Le baron Hartmann, d'abord réticent à risquer des fonds, est finalement convaincu en voyant la fièvre d'achats qui s'empare des dames à la vue de quelques dentelles.
Chapitre IV. Première étape dans la croissance spectaculaire du Bonheur des Dames.. C'est le premier jour de travail de Denise, engagée au rayon des confections. Mais elle doit subir les railleries des vendeuses qui, se moquant de sa robe trop large et de sa chevelure difficile à coiffer, ne lui laissent aucune vente importante. Elle est affectée au rangement des affaires dépliées et devient la risée du magasin lors de la vente ratée d'un manteau. Mouret, d'abord inquiet du peu d'affluence du matin, assiste triomphant aux ventes records de l'après-midi.
Chapitre V. Denise est convoquée par Mouret qui veut la conseiller sur sa tenue. Encouragée par sa mansuétude, elle se lance dans un labeur acharné, supportant pendant des mois le travail pénible et les persécutions des vendeuses, qui s'accentuent quand elle se révèle une vendeuse remarquable. Mal nourrie, mal payée, elle doit encore couvrir les dettes de son frère et payer la pension de Pépé. Pauline, une de ses rares amies au Bonheur des Dames, lui suggère de prendre un amant, ce à quoi elle se refuse. Mais elle découvre que cette pratique est courante parmi les vendeuses et que la direction ferme les yeux tant que cela ne se passe pas dans le magasin. Elle prend connaissance des affaires de cœur du comptoir, surprend le secret de Colomban, commis chez Baudu et fiancé à sa cousine mais amoureux transi de Clara, vendeuse au Bonheur des Dames. Touchée par la galanterie hypocrite de Hutin, premier vendeur au Bonheur des dames, qui se moque d’elle dans son dos, elle s'en croit amoureuse. Mais, lors d'une sortie à Joinville, elle découvre la vraie nature de celui-ci, hypocrite et coureur. Deloche, un timide commis du Bonheur des Dames, lui avoue son amour qu'elle repousse gentiment. En rentrant, elle croise Mouret, qui échange avec elle quelques mots amicaux, mais qui sent une jalousie poindre en lui à l'idée qu'elle puisse avoir un amant.
Chapitre VI. . C'est le début de la morte saison, le personnel vit dans la crainte des licenciements. Chaque année, à cette époque, le Bonheur des Dames se débarrasse du tiers de son personnel sous le moindre prétexte. Des rumeurs courent sur Denise : on lui prête, malgré ses dénégations, un enfant (Pépé) et un amant (Jean). Denise, constamment sollicitée par Jean pour des questions d'argent, accepte un travail de confection de nœuds de cravate proposé par Robineau, qu'elle effectue le soir mais dont la source se tarit pour banqueroute. L'inspecteur Jouve, dont les rapports sont à l'origine de nombreux renvois, surprend des bavardages entre Pauline et Denise et pense en tirer avantage pour obtenir des faveurs de Denise. Une fronde, orchestrée par Hutin, est menée par les commis contre Robineau, et l'affaire des cravates sert de prétexte à son licenciement. Les employés se plaignent en vain de la mauvaise qualité de la nourriture. Denise repousse les avances de Jouve mais celui-ci la surprend avec Jean, venu la solliciter une fois de plus. Jouve et Bourdoncle organisent le licenciement de Denise sans en référer à Mouret, dont ils connaissent la faiblesse. Denise aimerait aller se justifier auprès de Mouret, en expliquant que Jean et Pépé sont ses frères, mais elle ne s'y résout finalement pas. Mouret, apprenant le licenciement de Denise, s’énerve contre Bourdoncle car il voit là une tentative d’échapper à son pouvoir, parle de la réembaucher mais finit par se résigner à cet état de fait.
Passage par les petites boutiques vignette|Bourras devant son magasin proche de la destruction.