L’histoire du papyrus se déroule sur quatre millénaires durant lesquels ce support de l'écriture a fortement contribué à l'établissement et la diffusion des grandes cultures du bassin méditerranéen dans l’Antiquité et le Haut Moyen Âge.
C’est une invention égyptienne qui remonte à environ , soit presque trois millénaires avant l’invention du papier de fibres végétales fabriqué par une nouvelle technique d’origine chinoise, bien plus compliquée à mettre en œuvre mais utilisant des sources de fibres végétales plus abondantes et plus diversifiées, pouvant être mobilisées partout dans le monde. Le papyrus fut utilisé en Égypte et autour de la mer Méditerranée pendant plus de , du plus ancien témoin trouvé dans une tombe de la première dynastie égyptienne jusqu’aux dernières bulles papales sur papyrus du Georges Jean, L'écriture, mémoire des hommes, Gallimard, 2007, ..
D'abord véhicule de la culture pharaonique, le papyrus assura par la suite la large diffusion des cultures grecque, romaine, byzantine et arabe dans tout le bassin méditerranéen et au-delà. Il fut adopté par l’administration hors d’Égypte, en Grèce, au Proche Orient, en Italie, en France et jusqu'en Afghanistan moyennant l’importation de rames de papyrus (carta tomi) d’Égypte. Il servit aussi de véhicule de diffusion à la littérature philosophique, scientifique et religieuse de cette aire culturelle et c’est en général sur papyrus que les plus anciennes copies de ces œuvres nous sont parvenues. Le parchemin supplanta le papyrus en France dans les années 670 et plus de trois siècles plus tard à Rome, avec le dernier acte pontifical sur papyrus du pape en 1051.. Des actes royaux rédigés sur des papyrus et portant la signatures de rois mérovingiens tels que sont ainsi conservés aux Archives nationales de France.
Le point faible du papyrus qui allait causer sa disparition était sa complète dépendance d’une unique source végétale poussant naturellement et étant cultivé dans une seule zone connue (par ses utilisateurs de l’époque), limitée de la vallée du Nil en Égypte (jamais concurrencée par les cultures en Sicile ou en Mésopotamie). Son autre grande faiblesse était sa fragilité en régions humides.
Du point de vue terminologique, papyrus est un mot français emprunté en 1562 au latin , qui a donné par ailleurs papier. Le mot latin est lui-même emprunté au grec ancien papyros, désignant la plante Cyperus papyrus et aussi ce qui est fait avec elle. Dans l’Égypte gréco-romaine, les textes écrits en grec réservaient papyros pour la plante et nommaient byblos/biblos, tomos ou chartès le rouleau de papyrus (et volumen en latin).
Préliminaires: papyrus et papier
Le papyrus est un support d'écriture fabriqué à partir des tiges d’une plante africaine, appelée également papyrus (ou souchet à papier, Cyperus papyrus), réalisé sous forme d'une surface souple, lisse, de couleur beige clair, de plusieurs mètres de longvoir ci-dessous la statistique des longueurs des rouleaux trouvés dans la Bibliothèque d’Herculanum (), facile à replier en rouleau, qui a servi de support à l’écriture et à la peinture, pendant bien plus longtemps que les autres supports (tablette, ostracon, parchemin, papier etc., ou en Asie orientale, soie, latte de bambou etc.).
En revanche, si le papier d’origine chinoise est aussi composé de fibres végétales, celles-ci ne gardent pas leur organisation naturelle comme dans le papyrus, mais subissent une profonde réorganisation. Le papyrus est fait de deux couches de fibres orthogonales, gardées dans leur disposition géométrique naturelle. Le papier est fait à partir d’une pâte à papier constituée de fibres végétales soigneusement pilonnées, dispersée dans une cuve d’eau par agitation et prélevée feuille à feuille avec un tamis (nommée forme). Après ce traitement de choc, les fibres se trouvent complètement entremêlées les unes aux autres.
Papyrus et papier se présentent comme deux matériaux d’origine végétale, majoritairement composés de cellulose, qui servent à former des feuilles rectangulaires, flexibles, légères et d’une couleur beige clair, utilisées comme support d’écriture.
L’Égypte pharaonique
Le premier témoignage de papier de papyrus remonte au début de l’histoire de l’Égypte : il s’agit de fragments d’un rouleau vierge trouvés sur le site de Saqqarah, près du Caire, dans la tombe d’Hémaka, un haut dignitaire de la dynastie, datant des environs de Les premiers exemples connus de papyrus inscrits apparaissent plus tard sous Khéops ( à ). Les premiers rouleaux de papyrus sont pour l’essentiel des documents économiques (de comptabilité et le journal d’activité d’un fonctionnaire exhumés sur le site d’un port de la mer Rouge).
À partir du Moyen Empire (-2020 ; -1991) commencent à se multiplier les témoignages archéologiques de papyrus religieux, littéraires et scientifiques. C’est aussi à cette époque qu'apparaissent les premières bibliothèques conservant des livres religieux et magico-religieux, et des livres de littérature profane comme le Conte de Sinouhé.
Sous le Nouvel Empire (-1550 ; -1069) se développe l’habitude de mettre, dans les tombes, le Livre des morts, permettant au défunt de surmonter les embuches sur le chemin de l’au-delà.
L’Égypte gréco-romaine et byzantine
Si le papyrus est une invention de l’époque pharaonique, son usage intensif commence seulement après l’invasion de l’Égypte par Alexandre le Grand en 332 Les Gréco-Macédoniens imposent le grec comme langue de l’administration, ce qu’elle restera même après que l’Égypte fut devenue une province romaine. La période romaine commence en 30 quand l’Égypte tombe sous la domination de Romelorsqu’Octave défit son rival, Marc Antoine, déposa Cléopâtre alors pharaonne, et annexa le royaume ptolémaïque.. À la suite du déclin de l’Empire romain et de sa division en Empire d’Occident et Empire d’Orient en 395, l’Égypte se trouve rattachée à la partie orientale, connue aussi sous le nom d’Empire byzantin.
Le peuple égyptien continua à parler l’égyptien, une langue chamito-sémitique, et à l’écrire en démotique, forme cursive des hiéroglyphes. Avec le déclin de cette écriture au , les laïcs égyptiens se tournent vers l’alphabet grec bien plus simple à maitriser, et élaborent une nouvelle écriture qui prit la suite du démotique. Ce fut le copte égyptien, écrit avec les lettres grecques et quelques signes complémentaires issus du démotique. En 641, la conquête arabe, qui marque la fin de la domination byzantine, hâtera l’émancipation du copte. Mais à partir de la première révolte des Coptes en 831, les Égyptiens chrétiens sont soumis par les Arabes à une assimilation plus rude, et l’abandon du copte au profit de l’arabe s’accéléra. La disparition du copte comme langue usuelle semble être achevée au milieu du . Nombre de papyrus exhumés du au Époque - - - ... Nombre de papyrus 370 230
Alors que quelques centaines de papyrus datent des , au , le nombre de papyrus explose sous les cinq premiers Ptolémées jusqu’à atteindre un pic au C’est donc pour l’Égypte de l’époque gréco-romaine et de début de l’époque arabe que nous avons la quantité la plus considérable de papyrus écrits (environs livres et documents jusqu’à aujourd’hui publiés – ce qui représente 10 ou 20 % des papyrus découverts). thumb|Papyrus en grec contenant un charme d'amour () thumb|Papyrus Bodner VI, texte des Proverbes écrit en copte thumb|Papyrus de Stockholm, l’alchimie grecque
Les conditions climatiques de chaleur et de sécheresse ont fait de l’Égypte une des rares régions où les papyrus pouvaient très bien se conserver pendant des siècles. Ce qui ne sera plus le cas quand ils arriveront en Europe.
L’augmentation spectaculaire de la production de papyrus est essentiellement l’œuvre d’un appareil étatique très centralisé et très bureaucratique qui produit d’innombrables actes liés à la fiscalité, d’actes de mariage, divorce, prêt, vente, location, etc. Ces textes sont principalement écrits en grec, devenu la langue de l’administration après la conquête macédonienne et qui le restera même durant la période romaine. En outre, les rouleaux de papyrus étaient relativement faciles à confectionner, avec une matière première abondante, et selon le témoignage d’un artiste calligraphe contemporain, Brody Neuenschwander, spécialiste des procédés d’écritures, ce support était une surface sur laquelle il était facile d’écrireil déclare .
Alors que durant la période pharaonique, l’écrit était l’apanage d’une caste de scribes dans une société largement analphabète, l’arrivée massive durant la dynastie lagide, de populations grecques, donna un impact décisif à la diffusion de l’alphabétisation, qui n’était désormais plus dépendante des scribes cléricaux ni freinée par un système d’écriture complexe (hiéroglyphes, hiératique et démotique).
Les immigrés grecs ont apporté aussi leur riche culture avec d’innombrables œuvres littéraires. Leur arrivée correspond avec une brusque augmentation des textes littéraires sur papyrus : 4 pour le , 37 pour le puis 240 pour le , d’abord en égyptien puis très majoritairement en grec. Ces papyrus transmettent le patrimoine littéraire (Homère, Hésiode, Sophocle, Platon etc.) et des œuvres contemporaines (Callimaque, Théocrite, Apollonios de Rhodes, etc.). Après le , le copte apportera des œuvres chrétiennes.
La fondation de la bibliothèque d’Alexandrie attribuée à Ptolémée II Philadelphe (-282 ; -246) marque l’attachement à la culture du livre grec. Le développement d’un milieu de bibliothécaires et de savants qui y travaillaient, entraina la naissance de la science des textes, la philologie, qui chercha à endiguer le désordre et la désinvolture qui régnaient jusqu’alors en matière de copie et de transmission des textes.
Si on fait un saut en avant de neuf siècles, à la fin de la période de domination gréco-romaine, l’examen de la bibliothèque de Dioscore d’Aphrodité (né env. +520, mort après 573) montre que les idéaux de l’hellénisme portés par les premiers Gréco-Macédoniens ont su se maintenir en s’adaptant et gagner une frange de la population égyptienne. Dioscore, qui était un descendant d’une famille copte (un égyptien de souche), possédait une bibliothèque qui comportait, en plus de sa composante chrétienne, les deux auteurs phare de l’hellénisme, l’épique Homère et le comique Ménandre. Ses poèmes et ses lettres sont truffés d’emprunts à Homère et Ménandre, montrant ainsi qu’ils étaient devenus des modèles de rhétorique, de beau langage et de sagesse.
Une autre belle réalisation de l’hellénisme est sa contribution aux premiers pas de la pensée scientifique, comme dans les domaines des mathématiques, de la géométrie, de l’astronomie, de la médecine et de l’alchimie.
Par exemple le problème du calcul de l’aire d’un triangle est abordée dans le papyrus Rhind et le papyrus de Moscou. Les Papyrus alchimiques de Leyde et de Stockholm comportent de nombreuses recettes chimiques et des articles décrivant des minéraux. Zosime de Panopolis (aux alentours de +300) a jeté les bases de ce qui constituera l'alchimie de langue arabe et l'alchimie médiévale européenne, pendant près de quinze siècles. Son œuvre n’est connue que par des copies tardives sur parchemins et papiers (du ). Les premiers pas de l’art de la distillation initiés par Zosime allaient être appropriés par les médecins-alchimistes de langue arabe puis par les apothicaires européens (de Hieronymus Brunschwig à Nicolas Lémery) et permettre à Lavoisier de fonder la chimie moderne.
L’Égypte a une longue tradition de spéculations religieuses. Après avoir renoncé à ses anciennes écritures (hiéroglyphes, hiératique et démotique) et abandonné la religion de ses ancêtres, elle s’est réinventée une écriture dans un monde christianisé.