vignette|upright=1.5|A Harvest of Death, 1863.|alt=Photographie en noir et blanc montrant, du premier plan jusqu'à l'horizon, des corps jonchant le sol. (ou La Moisson de la mort en français) est le titre d'une photographie de Timothy O'Sullivan. Réalisée pendant la guerre de Sécession, entre le et le , elle montre les corps de soldats tués lors de la bataille de Gettysburg, étendus sur une partie du champ de bataille.

Elle résulte du projet photographique singulier de l'entrepreneur Mathew Brady, qui souhaite rendre compte avec réalisme du conflit. Cependant, lorsque Timothy O'Sullivan photographie les conséquences de la bataille de Gettysburg, l'engagement le plus meurtrier de la guerre de Sécession, il a récemment pris ses distances avec son commanditaire.

La photographie suscite des analyses et interprétations diverses, qui portent sur le réalisme de l'image, l'usage de la mise en scène, la représentation de la violence et du cadavre.

Le discours de Gettysburg, prononcé par le président Lincoln quatre mois après la bataille, contribue à la notoriété de la photographie : elle atteint progressivement, en dépit de l'échec commercial des photographes, une grande célébrité voire un statut de symbole de la guerre de Sécession, et elle est à ce titre à la fois célébrée et critiquée.

Description D'une dimension de , l'épreuve sur papier albuminé (réalisée par Alexander Gardner), d'après un négatif en verre au collodion (O'Sullivan est l'auteur de la prise de vue), montre des cadavres en décomposition, sur le champ de bataille. Elle compte parmi les représentations les plus fameuses de la guerre de Sécession.. Publiée dans la première anthologie américaine de photographies, le d'Alexander Gardner, en 1865, elle fait partie d'une série de dix planches photographiques de la bataille de Gettysburg, dont huit ont été réalisées par Timothy H. O'Sullivan..

La composition de l'image montre un premier plan de prairie herbeuse, immédiatement interrompu par une ligne horizontale de cadavres. Ceux-ci, gonflés, ont été dépouillés de leurs chaussures, l'un d'entre eux conserve la bouche grande ouverte. Les cadavres s'accumulent au centre de l'image, la perspective encadrée par la brume ou les fumées amène le spectateur à ne plus pouvoir les distinguer ni les compter. Le point de fuite indistinct indique l'ampleur du champ de bataille et, en conséquence, celle de cette moisson de la mort. Que ce soit un hasard, ou un choix délibéré du photographe, l'image répond par sa composition aux caractéristiques de la peinture de paysage, héritées de la Renaissance.. gauche|vignette|Légende de la photographie, par Alexander Gardner.|alt=Texte dactylographié, de belle facture. La photographie est accompagnée d'une longue légende, qui indique :

Contexte vignette|Alexander Gardner, Cadavres de confédérés rassemblés avant leur inhumation, à proximité de la ferme Rose, , bibliothèque du Congrès.|alt=Photographie en noir et blanc de format carré, montrant des corps jonchant le sol. On aperçoit à gauche un chariot.

Technique Lors de la guerre de Sécession, le temps d'exposition des plaques de verre au collodion humide va de cinq à vingt secondes ; son développement doit s'effectuer rapidement après l'exposition. Ces contraintes nécessitent de transporter à l'endroit de la prise de vue un matériel important, dans un chariot. Celui d'O'Sullivan apparaît incidemment dans l'extrémité gauche de la photographie Cadavres de confédérés rassemblés avant leur inhumation, à proximité de la ferme Rose, sur le champ de bataille de Gettysburg. La prise de vue s'effectue alors que les cadavres des soldats débutent leur processus de décomposition, et que les milliers de chevaux abattus sont empilés et brûlés à proximité.

La technique photographique ne permet pas encore de saisir l'action ou l'instant et la photographie ne propose pas non plus une synthèse, telle que la réalise la peinture d'histoire..

Projet photographique gauche|vignette|Portrait de Timothy H.O'Sullivan par Philp & Solomons, vers 1870.|alt=Photographie en noir et blanc d'un homme moustachu, accroupi, portant un large chapeau à sa main gauche. La biographie d'O'Sullivan est lacunaire. Adolescent, il est recruté par Mathew Brady, un photographe et portraitiste qui s'est également fait connaître pour ses photographies de la guerre de Sécession. Au début de la guerre, en 1861, il est vraisemblablement nommé premier lieutenant dans l'armée de l'Union. Alexander Gardner travaille alors comme photographe au sein de l'état-major du général George B. McClellan, commandant de l'armée du Potomac. O'Sullivan devient photographe rattaché aux ingénieurs topographes : il copie des cartes et des plans, et prend des photographies pendant son temps libre. De à , il suit avec Gardner les forces de l'Union..

Pour l'essayiste et romancière américaine Susan Sontag, la photographie de O'Sullivan s'inscrit dans . Les photographes nordistes Alexander Gardner et Timothy O'Sullivan recueillent pour leur employeur Mathew Brady , mais surtout des soldats morts de l'Union et des Confédérés gisant sur le sol brûlé de Gettysburg et d'Antietam. L'accès au champ de bataille est un privilège accordé à Brady et à son équipe par Lincoln lui-même, mais les photographes ne sont pas pour autant commissionnés...

Brady s'avère un patron autoritaire : s'il a réuni afin de documenter l'ensemble du front, plusieurs d'entre eux, dont Gardner et O'Sullivan, quittent le groupe en 1863 et forment leur propre équipe, en raison de la volonté de Brady de s'attribuer tout le mérite de l'expédition..

La photographe Sophie Delaporte rapproche le travail de Mathew Brady de celui de Roger Fenton en Crimée. Pour l'historien du cinéma Jérôme Bimbenet en revanche, l'expédition de Brady, Gardner et O'Sullivan s'en détache nettement :

Bataille de Gettysburg vignette|Carte de Gettysburg en .|alt=Carte montrant la toponymie, le relief et les cours d'eau environnant Gettysburg.

La bataille de Gettysburg, qui se déroule du au à Gettysburg (Pennsylvanie) se conclut par la défaite des Confédérés qui laissent le terrain aux Unionistes. Souvent considérée comme le principal tournant de la guerre, elle est également la bataille de la guerre de Sécession qui suscite le plus de pertes militaires : pour les Confédérés, pour le camp adverse, soit bien plus du quart des effectifs engagés.. Le relief et le terrain boisé sont, pour l'historien John Keegan, les facteurs explicatifs de cette surmortalité, .. La bonne position des Unionistes, retranchés sur les hauteurs et fortement armés, laisse peu de chances aux assauts des Confédérés.

Elle marque l'échec de l'offensive de l'armée de Virginie du Nord, commandée par le général Lee, face à l'armée du Potomac du général Meade et met fin à l'invasion par les troupes confédérées des territoires contrôlés par l'Union.

Analyse et interprétation

Réalisme et histoire Pour Brady, la photographie renvoie à un devoir moral : il indique que . L'exigence de réalisme permet, voire exige de montrer des faits désagréables et durs. Ainsi, . Parce qu'il a financé seul son entreprise, Brady espère aussi d'importantes rentrées d'argent. Pour l'historien du cinéma Jérôme Bimbenet, c'est vraisemblablement l'initiative privée qui a permis aux images d'O'Sullivan d'être réalistes et novatrices.

Cependant, les photographes n'ont pas nécessairement photographié leurs sujets tels qu'ils les avaient trouvés. Photographier reste une œuvre de composition. Avec des sujets vivants, on prend la pose ; avec des cadavres immobiles, comme l'indique Susan Sontag, le photographe reste celui qui dispose les éléments dans l'image. De même, le spécialiste des États-Unis André Kaspi indique que pour attirer les acheteurs de photographies, le photographe de la guerre de Sécession devient un metteur en scène, qui recourt au trucage.

Mise en scène La photographie devient, par la mise en scène, un élément que l'on manipule à des fins esthétiques, commerciales, ou propagandistes.

et sont les planches 36 et 37 du , paru en 1865. Leur sujet semble différent : Or l'historien américain William Frassanito a pu démontrer qu'il s'agissait d'une seule et même scène, prise sous deux angles différents par Timothy O'Sullivan....

Ainsi, selon l'historien François Cochet, si , c'est parce que, selon lui, .. Pour Héloïse Conésa, témoigne d'une pionnière, puisque O'Sullivan cherche à .

Dans l'album de Gardner, on trouve d'autres formes de mise en scène, notamment pour le cliché représentant le corps d'un tireur d'élite. William Frassanito a étudié six photographies de ce soldat mort, prises par les photographes Alexander Gardner et Timothy O'Sullivan sur le champ de bataille de Gettysburg en juillet 1863. Quatre d'entre elles sont situées sur le versant sud de Devil's Den, l'emplacement original du corps du fantassin, probablement tué alors qu'il montait à l'assaut :

Toujours selon Frassanito., le type d'arme que l'on voit sur ces photos n'était pas utilisé par les tireurs d'élite, mais probablement un accessoire apporté par le photographe lui-même..

Pour l'historien François Cochet, cette mise en scène pose la question de la place et du rôle de la photographie, car elle montre .

Rejet de la violence La légende de l'image donne lieu à des interprétations parallèles. Pour Monique Sicard, chargée de recherches au CNRS, .. Le site du festival international de photojournalisme Visa pour l'image indique une filiation dans le rejet de la violence, car Gardner et O'Sullivan ..

L'historien de la photographie François Brunet montre que cet qui communie dans la foi en la véracité de l'image, le pacifisme et la capacité des images à transformer le monde, est durable jusqu'aux années 1930 aux États-Unis.

Mutation des représentations : la figure de la bataille Pour Hélène Puiseux, directrice d'études à l'École pratique des hautes études, les photographies de la guerre de Crimée, et plus nettement encore celles de la guerre de Sécession contribuent à redéfinir la figure de la bataille, dont elle fait la généalogie :

Les photographes de la guerre de Sécession, qui n'ont pas les appareils adéquats pour saisir, ni l'instant, ni l'ampleur géographique de la bataille, sont donc amenés à opérer des découpages temporels et spatiaux, à valoriser l' et l' de la bataille : Gardner et O'Sullivan .

Postérité

Cimetière et discours de Gettysburg alt=Photographie en noir et blanc montrant une foule d'hommes : face à lui, de dos, se tiennent de nombreux soldats et spectateurs.|vignette|Abraham Lincoln inaugure le cimetière national de Gettysburg le .

La création, à proximité du champ de bataille, du cimetière national de Gettysburg, et le discours de Gettysburg du président Lincoln constituent un jalon essentiel de l'histoire américaine.. Quatre mois après la bataille, le , le cimetière est inauguré. Lors de la cérémonie, le président Lincoln rend hommage aux soldats tombés au combat et prononce un discours historique, connu sous le nom de « discours de Gettysburg ». Celui-ci marque une évolution dans la pensée de Lincoln et dans les objectifs de la guerre, car il ne s'agit plus seulement de défendre l'Union et de restreindre l'esclavage, mais aussi de fonder une nouvelle Union qui accomplirait le rêve des pères fondateurs de n'être composée que d'hommes libres..

Le cadavre photographié, jalon de l'histoire de la photographie gauche|vignette|Sur le champ de bataille d'Antietam, Mathew B. Brady, ..|alt=Photographie en noir et blanc montrant plusieurs cadavres de soldats sur le sol, le long d'une clôture en bois. La représentation photographique de cadavres de soldats pose des enjeux inédits.