Jean Ennemond Barbier, de son nom d'usage Joannès Barbier, né le à Lyon et mort le dans la même ville, est un homme d'affaires et photographe français. Il est actif dans le dernier quart du au Sénégal.
Deux de ses photographies, reproduites par L'Illustration en , suscitent une crise médiatique et politique. Il s'illustre ensuite comme promoteur de lors des expositions coloniales de Lyon en 1894, de Paris en 1895, et de Rouen en 1896.
Au début du , l'analyse de ses images et de leur impact contribue à renouveler l'historiographie de la photographie en contexte colonial.
Biographie
Installation à Dakar Joannès Barbier naît dans le second arrondissement de Lyon le . Son père est droguiste..
On connaît relativement mal la vie de Joannès Barbier, mais on peut l'approcher à partir d'articles qu'il a rédigés pour Lyon-Exposition en 1894. Entre 1884 et 1889, il effectue trois séjours au Sénégal, dont l'un est marqué par un naufrage.
Originaire de Lyon, il forme en 1884 le projet de faire du commerce au Sénégal, alors colonie française. Il s'installe à Rufisque, mais est contraint à la liquidation de ses marchandises, en raison de la concurrence des colis postaux. Il se reconvertit comme photographe à Dakar. Son adresse professionnelle porte la signature . Il photographie le l'inauguration de la statue du général Louis Faidherbe à Saint-Louis.. Ses clichés, pour la décennie 1890, couvrent à la fois le Sénégal, la Guinée et la côte occidentale d'Afrique. Barbier voyage trois mois au Soudan français sur l'aviso La Cigale, mais contracte une maladie et retourne en métropole.
Lors de son second séjour au Sénégal, invité à Foundiougne, il assiste à l'arrestation d'un chef rebelle. S'apprêtant à retourner en France, il perd dans un naufrage en vue de Rufisque .
Lors de son troisième séjour, il descend jusqu'à Conakry, et assiste . L'Ardent, le navire militaire sur lequel il voyage, incendie en représailles le proche village de Béréyiré.
Le colonel Louis Archinard gouverne alors le territoire avec une large autonomie. Il promeut une guerre dure contre l’empire toucouleur d’Ahmadou Tall, et favorise le recours aux supplétifs bambaras. Dans un contexte tendu, Joannès Barbier obtient en 1891 du gouverneur du Sénégal, Henri de Lamothe, l’autorisation de s’embarquer sur un aviso de guerre pour documenter une crue du fleuve Sénégal.
Photographe du massacre de Bakel en 1891 En 1891, Joannès Barbier, qui accompagne des officiers français lors du conflit contre l’empire toucouleur, arrive à Bakel au moment où ont lieu les exécutions de Toucouleurs. Il réalise plusieurs vues de cadavres entassés ou décapités ., probablement pour les albums privés des militaires. Cependant, quelques tirages sont envoyés au frère du photographe en France, et ce dernier les vend au journal L'Illustration. Alors que ce journal est habituellement peu critique envers la politique coloniale, sa rédaction publie le un article polémique intitulé .
Selon l’historien Daniel Foliard, , et l'image emprunte les codes de vues exotiques : . Alors que le commandant du cercle de Bakel lui fait observer que la vente de ces images serait immorale, Barbier promet de ne pas en faire commerce, mais les diffuse rapidement auprès des officiers et coloniaux présents autour de Bakel.
Scandale médiatique et politique vignette|Émile Tilly, « Cadavres de prisonniers exécutés après le combat de Nioro », gravure d’après photographie, in « L’œuvre de la civilisation en Afrique », L’Illustration, , 11 avril 1891.|alt=Gravure présentant dans un paysage de savane plusieurs cadavres allongés au sol, ainsi que des têtes décapitées. Louis Barbier, le frère de Joannès, vend cependant les photographies à L’Illustration pour , en dépit de la promesse de son frère, car il existe bien un marché pour les images de décapitation, ou pour l'évocation de l'anthropophagie. Afin de protéger Joannès d'éventuelles retombées, Louis Barbier envoie les images à Lucien Marc, le directeur du journal, sans la signature de son frère : .
Le journal prend nettement position contre les pratiques de l’armée en Afrique de l'Ouest. Les photographies très sombres de Barbier inspirent plusieurs gravures qui accompagnent l'article. Pour Daniel Foliard, la juxtaposition dans l'article des gravures des massacres, de celle du populaire tirailleur sénégalais Mamadou Racine et d'une dernière montrant des officiels français .
Trois jours avant la publication de ce numéro de L’Illustration, Eugène Étienne, alors sous-secrétaire d’État aux Colonies, communique par télégramme avec les autorités à Saint-Louis. Le gouverneur De Lamothe indique craindre les retombées de ce scandale médiatique pour l'avenir du Soudan français. Le soutien de l'opinion de la métropole reste crucial pour le parti colonial. Rapidement, il n'est plus possible de nier toute responsabilité, car .
À l'initiative d'Eugène Étienne, un démenti des autorités est diffusé par l'agence Havas ; il est rapidement contredit par le directeur de L'Illustration. Le gouvernement est interpellé à la Chambre. Georges Montorgueil publie dans le journal Paris un article critique, qui sera diffusé à nouveau en 1903 dans une anthologie anticoloniale préfacée par Élisée Reclus. Dans L'Intransigeant, on critique tant la censure que les massacres de prisonniers ; et des anarchistes impriment, illégalement, des affiches qu'ils placardent dans Paris juste avant le . Rapidement, cependant, l'impact médiatique de la fusillade de Fourmies, le , permet d'éteindre l'affaire de Bakel, et Louis Barbier, le frère du photographe, note que . Le Gaulois, La Croix, puis Le Figaro publient en juillet une lettre d'Achinard qui justifie la nécessaire rigueur des exécutions ; Le Figaro ajoute à ce texte sa propre appréciation : .
Les images de Barbier alimentent la vigueur du parti anticolonial jusqu'en 1894 : Georges Clemenceau y revient dans La Justice du : .
Analyse vignette|« Indigène venant d'apporter à Bakel des têtes de prisonniers capturés parmi les fuyards des bandes d'Ahmadou » (L'Illustration, , samedi 11 avril 1891).|alt=Gravure présentant un homme assis devant quatre têtes humaines coupées, sur le sol, et une cinquième sur un billot de bois dressé. Daniel Foliard revient en 2020 sur , en se fondant largement sur l'analyse de cette photographie et de la crise médiatique qu'elle a suscitée. Il indique que et, plus généralement, transformé le rapport des sociétés aux guerres lointaines, comme le rapport des autorités politiques à ce média.. La crise médiatique est également l'occasion d'une autre prise de conscience, celle de la fluidité des images, car .
L'analyse de la photographie est riche d'enseignements, d'abord pour traduire les différents niveaux de sensibilité entre la métropole et la colonie : . De même, l'adaptation en gravure pour L’Illustration révèle des choix qui indiquent bien que les définitions de l'intolérable varient nettement selon le contexte.
Au-delà du scandale médiatique en métropole, Foliard estime que les photographies ont été réalisées d'abord pour un premier public, en Afrique, et qu'elles se rapprochent de la collecte des : il s'agit d'un , dans un contexte où les exécutions sommaires, sous la direction d'Achinard, sont fréquentes. Mathilde Benoistel indique l'ambivalence des photographies d'atrocités, qui jouent un double rôle : .
Le scandale suscité par la reproduction des photographies crée un précédent : pour un temps, si des photographies de violences dans un contexte colonial sont prises, elles ne , en raison à la fois d'une certaine indifférence de l'opinion aux drames lointains, mais aussi parce que les autorités ont pris conscience de l'importance de la communication par les images.
Joannès Barbier fait don d’une partie de ses photographies en 1892 à la Société de géographie.. Il prend soin, en 1894, dans son entretien à Lyon-Exposition, de déclarer à propos des photographies du massacre de Bakel en 1891, qu'il , que les photographies de ces scènes de carnages étaient , et que les troupes auxiliaires ne faisaient que suivre .
Promoteur de vignette|Plan de l'exposition de Lyon. Légende du 120 : .|alt=Plan en couleurs de l'exposition coloniale de Lyon de 1894. L'historien Gilles Manceron remarque le rôle joué par Barbier dans le développement des populaires zoos humains, expositions d'ethnographie coloniale ou villages indigènes. En 1894, la chambre de commerce de Lyon organise la première Exposition de France, et charge Joannès Barbier . Félicité, encensé par Le Nouvelliste qui loue de ses Noirs, il est même remercié par le chef de cabinet du Ministère des Colonies. Le Guide Bleu indique à l'occasion : .
En dépit des louanges de la presse, et des probables ambitions ethnographiques de Barbier, un conflit l'oppose à la municipalité de Villeurbanne : celle-ci refuse de reconnaître le caractère scientifique de l'exposition et entend percevoir les de taxes dues au titre d'un spectacle forain. Barbier ne s'associe pas non plus à l'ensemble des festivités : il proteste contre le fait qu'on ait fait venir à Lyon, sans l'en avertir, dix Sénégalais mal logés et mal nourris pour un misérable .vignette|Joannès Barbier, Portrait d'un noir albinos du Sénégal, à l'occasion de l'exposition coloniale de Lyon, en 1894.|alt=Portrait photographique en pied d'un homme assis, croisant les bras.Le , le Président de la République Sadi Carnot est assassiné à Lyon. Une délégation de Sénégalais citoyens français assiste à ses obsèques à Paris le .
En 1895, Joannès Barbier est à nouveau officiellement missionné pour l'installation à Paris de , (alors Soudanais et Sénégalais) qui sont . La Revue Illustrée indique que Louis, le frère de Joannès Barbier, dont l'épouse a dessiné les plans du village, fait partie des directeurs de ..
Barbier s'inspire directement de l'exemple d'Ernest Noirot ; il est cependant le premier directeur privé à reprendre la formule des , et l'étend à Rouen lors de l'exposition nationale et coloniale en 1896. En , il est à Dakar.. Pour Jean-Michel Bergougniou, il est peu probable que Barbier soit retourné au Sénégal après 1896, car on ne trouve aucune trace de sa production dans l'industrie contemporaine de la carte postale, alors en plein essor ; les photographes présents au Sénégal se livrent par ailleurs à cette époque de rudes guerres commerciales.
En 1896, Joannès Barbier est domicilié au avenue Rapp à Paris et est conseiller municipal de Dakar de 1896 à 1898.Archives départementales de la Seine-Maritime, 4E13822, état civil de Rouen, acte de naissance de Biram Pinda N'Diaye, ...
Il est lieutenant au d'infanterie territoriale..
Joannès Barbier meurt à Lyon le à l’âge de 55 ans et est inhumé à Trévoux..
Historiographie Les photographies de Barbier donnent lieu, depuis 2019, à des questionnements historiographiques. Daniel Foliard y voit l'occasion d'étudier les différents registres de sensibilité, par exemple entre la métropole et les colonies.
Selon Mathilde Benoistel, les photographies de Joannès Barbier s'inscrivent dans un contexte colonial, dans lequel la photographie porte plusieurs sens, et questionne la notion d'objectivité : .
Pour Julie d'Andurain en revanche, . Contre un risque d' de la violence coloniale, Julie d'Andurain indique que la violence est avant d'être .
Bibliographie
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Notes et références
Notes
Références
Liens externes
16 phot. de Guinée portugaise et française, du Sénégal et du Soudan français en 1891, par Joannès Barbier, don 1892, sur le site Gallica. Exposition ethnographique de l'Afrique occidentale, Champ-de-Mars, 1895, Musée du Quai Branly - Jacques-Chirac. Photographies de Joannès Barbier, Musée du Quai Branly - Jacques-Chirac. L’Illustration, 2511, 11 avril 1891, sur le site Projet Gutenberg.
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