L'Exposition des morts de mars est une peinture de 1848 du peintre allemand Adolph von Menzel conservée à la Kunsthalle de Hambourg. Elle représente une foule sur le Gendarmenmarkt de Berlin. Les personnages sont témoins de la présentation des cercueils de civils morts pendant la révolution de Mars à Berlin. Menzel a personnellement assisté à la cérémonie. Pendant l'événement ou peu de temps après, il commence à travailler sur les premières études préliminaires à la peinture. Le coin inférieur gauche du tableau n'est pas réalisé à la peinture à l'huile, c'est pourquoi il est généralement considéré comme inachevé par les chercheurs. Les historiens de l'art ne sont pas d'accord sur les éventuels motifs politiques ou esthétiques du peintre à cet égard. L'image appartient au groupe des « peintures révolutionnaires », qui sont rares en Allemagne.
Avec son tableau, Menzel ne suit pas les directives de la peinture d'histoire traditionnelle ; la critique d'art le classe comme « peinture d'histoire contemporaine »" et la classification comme « peinture d'histoire » est également complètement rejetée. La présentation de l'œuvre n'a pas joué de rôle dans la perception des évènements par le public car elle est restée dans l'atelier de l'artiste. Peu avant le début du siècle, elle est vendue à une galerie privée de Zurich et ne devient la propriété de la Kunsthalle de Hambourg qu'en 1902, où elle est rendue accessible au public pour la première fois.
Description Le tableau est une peinture à l'huile sur toile de Werner Busch, Adolph Menzel, Leben und Werk, Beck, München 2004 , .. Le spectateur a une vue légèrement en hauteur au-dessus d'une foule qui s'est rassemblée devant la colonnade nord de la cathédrale allemande de Berlin sur le Gendarmenmarkt. La plupart des cercueils sont déjà installés sur les marches de l'édificeFrançoise Forster-Hahn, Das unfertige Bild und sein fehlendes Publikum. Adolph Menzels „Aufbahrung der Märzgefallenen“ als visuelle Verdichtung politischen Wandels. Uwe Fleckner (Hrsg.), Bilder machen Geschichte: Historische Ereignisse im Gedächtnis der Kunst, De Gruyter, Berlin 2014 , , ici . où ils forment une tache sombreUlrike Ruttmann, Die Tradition der Märzrevolution. Lothar Gall (Hrsg.) Aufbruch zur Freiheit. Eine Ausstellung des Deutschen Historischen Museums und der Schirn Kunsthalle Frankfurt. Nicolai, Berlin 1998, , p. 164., pyramidale et floue, légèrement décalée vers la gauche du centre du tableauMichael Fried, Menzels Realismus. Kunst und Verkörperung im Berlin des 19. Jahrhunderts (Bild und Text), Paderborn 2008, , p. 231.. Le point de fuite du tableau se trouve en son centre, à la hauteur de la ligne d'horizonWerner Busch, Adolph Menzel, Leben und Werk, p. 89.. L'axe central du tableau est souligné par un groupe de personnes en deuil à gauche et les murs de l'escalier de la salle du Konzerthaus de Berlin à droiteWerner Busch, Adolph Menzel, Leben und Werk, p. 91..
La foule au premier plan occupe la majeure partie de l'image. Elle fait place à un cercueil brun clair qui est hissé et qui doit également être déposé sur les marches de la cathédrale allemandeSusanne von Falkenhausen, „Zeitzeuge der Leere. Zum Scheitern nationaler Bildformeln bei Menzel“, Claude Keisch/Marie Ursula RiemannReyher (Hrsg.), Ausstellungskatalog Adolph Menzel. 1815–1905, das Labyrinth der Wirklichkeit, Berlin 1996, , p. 494–502, ici p. 499.. La plupart des gens ont les yeux rivés sur les cercueils, mais certains sont en pleine conversation. Comme le soupçonne l'historien américain Peter Paret, ils semblent échanger sur les événements des derniers jours et sur l'avenir. D'autres personnes sont visibles devant le mur de l'escalier du Konzerthaus, en tarin de lire les annonces qui y sont placardéesPeter Paret, Kunst als Geschichte. Kultur und Politik von Menzel bis Fontane. Beck, München 1990, , p. 115..
La Garde bourgeoise de Berlin a pris position près du cercueil marron clair qui a été hissé. Elle interdit aux spectateurs l'accès aux abords immédiats des cercueils installés sur les marches de la cathédrale allemande. Un groupe de trois personnages qui tentent de contourner la barrière depuis les escaliers du Konzerthaus est repoussé par un garde. Deux d'entre eux sont déjà sur le point de rebrousser chemin ; la troisième personne reste plantée et regarde les cercueils . Sur le bord droit du tableau, plusieurs personnages se sont installés sur les murs de l'escalier du Konzerthaus, probablement pour avoir une meilleure vue d'ensemble. En arrière-plan à gauche, des drapeaux noirs, rouges et or ornent plusieurs maisons. Ils symbolisent l'exigence d'unité nationale allemande. Les couleurs nationales apparaissent également au premier plan : à droite, sous le cercueil marron clair, une petite fille porte nonchalamment un drapeau noir, rouge et or à l'envers, et converse avec une fille plus grandeDetlef Hoffmann, Die lebendigen Toten. Zur Genese revolutionärer Toten- und Märtyrerbilder in Deutschland 1848/49, Ulrich Großmann (Hrsg.), 1848. Das Europa der Bilder (Ausstellungskataloge des Germanischen Nationalmuseums, Nürnberg), Nürnberg 1998, , p. 69–87, ici p. 78.. A côté d'elles, un gentleman en manteau vert semble affronter le spectateur : c'est le personnage qui semble être le plus grand du tableauMichael Fried, p. 232., se distinguant également de l'environnement par son aspect plus sombre. Le dôme de la cathédrale allemande n'apparait pas.
Menzel a saisi l'hétérogénéité sociale de la foule, représentant des bourgeois, des artisans, des étudiants et des membres de la garde bourgeoise, ainsi que des femmes, des enfants et un ouvrier. Selon Peter Paret, la plupart des personnes représentées peuvent être rattachées aux groupes sociaux qui ont fourni la majorité des combattants des barricades, principalement des compagnons, des maîtres de guilde et la classe sociale moyennePeter Paret, p. 118.. Bien que les uniformes soient couramment portés lors des rassemblements publics, la plupart des citoyens, à l'exception des étudiants, sont habillés en civilPeter Paret, p. 116.. Les personnages se rassemblent pour certains autour du cercueil qui est en hauteur, mais ils n'ont pas une position cérémonielleWerner Busch, Adolph Menzel, Leben und Werk, p. 90..
Dans le coin inférieur gauche de l'image, le dessin sous-jacent n'a pas été coloréKarin Gludovatz, Nicht zu übersehen. Der Künstler als Figur der Peripherie in Adolph Menzels „Aufbahrung der Märzgefallenen in Berlin“ (1848). Edith Futscher u. a. (Hrsg.), Was aus dem Bild gefällt. Figuren des Details in Kunst und Literatur. München u. a. 2007, , p. 237–263, ici p. 241.. S'y trouvent, la signature de l'artiste, « Ad. Menzel 1848 », et deux figures féminines en deuil. Leur regard est dirigé vers le sol. A leur droite, une figure masculine appartenant à la garde bourgeoise regarde le cercueil qui vient d'être transporté vers la cathédrale. Il porte un fusil sur l'épaule et prend une pose droite et fière. À sa gauche, plusieurs élèves forment un espalier autour du cercueil. Au premier plan de la scène, un homme habillé à la manière bourgeoise a retiré son chapeau haut-de-forme, rendant hommage au cercueil, mais aussi à la garde. En même temps, son regard est détourné de ce qui se passe réellement devant la cathédrale allemandeKarin Gludovatz, p. 252.. Il a sa main gauche dans une poche de son manteau et se tient dans un espace semi-circulaire videChristopher B. With, Adolph von Menzel and the German Revolution of 1848, Zeitschrift für Kunstgeschichte 24 (1979), p. 195–215, ici p. 209..
Histoire
Positionnement de Menzel vis-à-vis de l'événement historique vignette|Barricade sur Kronenstrasse et Friedrichstrasse, FG Nordmann, 1848. Le peintre, Adolph Menzel, est l'un des représentants les plus importants du réalisme, un style de représentation détaillée de scènes sans fioritures. Au cours de sa longue vie (1815-1905), l'artiste a été témoin de nombreux événements socio-politiques, dont les développements politiques du Printemps des peuples en 1848, qui sont inextricablement liés à cette représentationAlbert Boime,Social Identity and Political Authority in the Response of Two Prussian Painters to the Revolution of 1848, Art History 13/1990, p. 365–383, ici p. 369.. Cette année a vu de violents affrontements dans des capitales européennes telles que Paris et Vienne. Les 18 et , des violences urbaines ont également lieu à Berlin entre civils et soldats royalistes. Les insurgés à Berlin veulent notamment une constitution libérale en Prusse, la liberté de la presse et un État-nation allemand. Plus de 300 civils et 20 militaires sont victimes des combats. Les révolutionnaires qui sont morts sont entrés dans l'histoire comme les soi-disant morts de mars. Après que le roi Frédéric-Guillaume IV n'ait pas été en mesure de retourner militairement la situation dans les rues de Berlin en sa faveur et ait retiré ses soldats de la ville, l'enterrement de ceux qui sont morts en mars est organiséKarin Gludovatz, p. 239.. vignette|Le Gendarmenmarkt aujourd'hui, théâtre des évènements de 1848. Menzel est resté à Cassel (Hesse) pendant les combats. Il retourne dans la capitale prussienne le . Le jour même, il inspecte les restes de barricades et examine les impacts de balles dans les mursWerner Busch, Adolph Menzel, Leben und Werk, p. 86.. Le matin du , il participe probablement aux funérailles de ceux qui sont morts en mars. La cérémonie commence sur le Gendarmenmarkt : les cercueils de 183 morts, décorés de couronnes et de rubans, sont disposés sur les marches de la cathédrale allemande. Menzel observe très probablement cette scène depuis les marches de la cathédrale française de Berlin. C'est précisément cette perspective qu'il montre plus tard dans son tableau.
Les personnes rassemblées sur le Gendarmenmarkt expriment leur solidarité avec ceux qui sont morts en mars. Ils appartiennent à tous les horizons : marchands, membres de l'Association des artisans de Berlin, ouvriers de l'usine du fabricant de locomotives August Borsig, délégués d'autres villes. Il existe des déclarations contemporaines sur le fait que des milliers de personnes assistent au service funèbreRüdiger Hachtmann, Berlin 1848: eine Politik- und Gesellschaftsgeschichte der Revolution, Dietz, Bonn 1997, , p. 216.. Selon les estimations actuelles, il y a environ 20 000 participantsGünter Richter, Zwischen Revolution und Reichsgründung. Wolfgang Ribbe (Hrsg.), Geschichte Berlins. Band 2: Von der Märzrevolution bis zur Gegenwart. Beck, München 1987, , p. 605–687, ici p. 620.. A midi, le clergé protestant, catholique et juif prêche des sermons dans la cathédrale. Après la fin des offices de courte durée, le cortège funèbre se dirige vers le cimetière spécialement aménagé pour ceux qui sont morts en mars, juste à l'extérieur des portes de la ville, où ils sont enterrés dans leurs cercueils.
En tant que témoin oculaire, Menzel assiste également à un autre acte symbolique : alors que les cercueils s'approchent du palais de Berlin, la foule exige que le roi et son entourage se découvrent en l'honneur de ceux qui sont morts en mars. Menzel écrit à ce sujet : « Chaque fois qu'un nouveau convoi de cercueils arrivait, le roi sortait tête nue et restait debout jusqu'à ce que les cercueils soient passés. Sa tête brillait de loin comme une tache blanche. Cela a peut-être été le jour le plus effrayant de sa vie. » Des déclarations comme celle-ci prouvent que Menzel a pitié du roi d'une part, mais, d'autre part, est également marqué par les événements qui se produisentFrançoise Forster-Hahn, p. 271.. Comme il a également dessiné les tombes de ceux qui sont tombés en mars à Friedrichshain, l'historien de l'art Werner Busch suppose qu'il a accompagné le cortège funèbre jusqu'au bout.
Études préliminaires et travail sur la peinture vignette|Étude de Menzel pour Exposition des morts de mars , 1848, Kupferstichkabinett, Musées d'État, Berlin.