Moïse Landeroin (né le à Pouillé et mort le à Saint-Romain-sur-Cher) est un officier-interprète et un administrateur colonial français. Il mène une carrière coloniale en Afrique, notamment en Tunisie, au Niger, au Tchad et au Gabon. Il est connu pour sa participation à la mission Marchand (dite Congo-Nil), à la mission Tilho, ainsi que pour son travail linguistique sur la langue haoussa et pour la rédaction de la notice historique des Documents scientifiques de la mission Tilho.
Biographie
Enfance et formation Moïse Landeroin naît à Pouillé dans le département du Loir-et-Cher en France, le , de Sylvain et Joséphine Landeroin (née Place).. Son père est instituteur dans la région, et sa mère femme au foyer. Il est le deuxième de six enfants. Le dernier de la fratrie, Joseph Landeroin, fait lui aussi une carrière coloniale comme instituteur à Madagascar, entre 1903 et 1920 ; il est également compositeur de musique classique et membre de la SACEM, la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique..
Après des études secondaires à l'École normale de Blois, Moïse Landeroin suit les traces de son père en devenant instituteur à Saint-Romain-sur-Cher en 1886, à l'âge de 19 ans.. Dès l'année suivante, en 1887, il est affecté à un poste d'enseignant à Tunis, à l'École normale et collège Alaoui. Au cours des sept années qui suivent, il occupe divers postes dans plusieurs établissements scolaires de Tunisie : il est directeur de l'École de Tebourba, puis enseignant au lycée Carnot de Tunis, et enfin directeur de l'école franco-arabe de Sousse entre 1890 et 1895. Au cours de son séjour en Tunisie, il étudie la langue arabe et obtient un certificat d'arabe parlé ainsi que le brevet d'arabe littéraire. En 1893, il obtient à Alger le diplôme qui lui permet d'entamer une carrière d'interprète-militaire, auxiliaire de classe.
Le rôle des interprètes-militaires est central dès le début de l'occupation coloniale française en Afrique et notamment lors de la conquête de l'Algérie dès 1830.. La question de l'origine des recrutés fait débat dès le départ : s'il est considéré pertinent de recruter des interprètes issus des communautés colonisés, ceux-ci sont en même temps l'objet de suspicion et de mépris de la part des européens.. L'historien Alain Messaoudi constate qu'à partir de 1850, cette suspicion entraîne la volonté de réserver l'interprétariat à des Français, la formalisation du rôle de l'interprète entrainant une « francisation » du métier.
C'est dans ce contexte que Moïse Landeroin devient interprète. Il est souvent le seul Français à parler l'arabe et des langues africaines dans les endroits où il est en poste, et il considère son rôle comme essentiel pour contrebalancer l'influence des interprètes africains qu'il décrit comme souvent peu fiables et corrompus. Il est d'abord affecté à Médenine, dans le sud de la Tunisie. Au sein du système colonial, les interprètes militaires étaient tenus de passer des examens bisannuels afin de pouvoir prétendre à l'avancement ; lors de l'un de ceux-ci, en , Landeroin arrive premier de sa promotion. Ce succès contribue à sa sélection comme membre de la mission Marchand, à titre d'interprète.
Mission Marchand vignette|345x345px|Itinéraire de la mission Marchand (1896-99) La Mission Marchand, également connue sous le nom de Mission Congo-Nil, se déroule entre 1896 et 1899 en Afrique centrale et orientale. Sous la direction de Jean-Baptiste Marchand, cette expédition a pour objectif officiel d'étendre l'influence coloniale française sur le continent africain, dans un contexte de rivalité avec les Britanniques, notamment sur le contrôle du Nil.. En , Moïse Landeroin quitte Marseille pour rejoindre la mission, dont les autres membres sont Charles Mangin, Victor Emmanuel Largeau et Albert Baratier, ce dernier étant le photographe de la mission.
Ils partent de Loango en en direction de Brazzaville.. Leur avancée est confrontée dès le départ à des difficultés de transports et à la nécessité de devoir mener des négociations politiques complexes avec les autorités des régions traversées. Les carnets de notes tenus par Landeroin tout au long de la mission témoignent de la lenteur de la progression, des retards et de tensions avec les populations locales et leur souverains. Ils sont ainsi empêchés de rejoindre Brazzaville en raison de l'instabilité de la région.. Leur progression est également ralentie par le transport d'une quantité considérable de caisses de matériel et de vivres, les porteurs ayant jusqu'à 30 kg de charge chacun, avec des armes, de la nourriture pour les Européens, ainsi que des biens destinés à être offerts aux souverains africains, tels que des perles et de la monnaie. Les conditions de travail et de déplacement extrêmement difficiles entrainent des désertions, des maladies et des décès chez les membres africains de la mission qui, depuis Brazzaville, poursuit néanmoins sa route, vers Bangui, puis Rafai, Zémio et Tumbura. Landeroin est chargé d'utiliser ses compétences linguistiques en langue arabe pour dialoguer avec les souverains afin de faciliter la progression de l'expédition ; c'est au cours de cette mission qu'il aurait reçu de ses interlocuteurs le surnom de Moussa ben Abdallah..
En , la Mission Marchand est impliquée dans la crise de Fachoda, un important incident diplomatique entre la France et le Royaume-Uni, point culminant de la rivalité entre les deux puissances pour le contrôle colonial du continent africain.. La France cherche à s'assurer le contrôle du bassin du Haut-Nil afin d'exclure le Royaume-Uni du Soudan, tandis que ce dernier visait à relier ses possessions d'Afrique australe et orientale à l'Égypte. Pendant plusieurs semaines, le commandant Marchand s'oppose au chef des troupes britanniques Horatio Kitchener, chacun revendiquant la souveraineté sur Fachoda.. Finalement, le gouvernement français ordonne à ses soldats de se retirer afin d'éviter un conflit armé, et en , la Convention anglo-française est signée. Elle établissait que les fleuves Nil et Congo délimitent respectivement les zones d'influence britannique et français. Après cette défaite, la mission reprend néanmoins la route vers la côte orientale, à Addis-Abeba ils sont reçus par l'empereur Ménélik, avant de se rendre à Djibouti le , et de repartir peu après vers la France. vignette|439x439px|Jules Emily (gauche) et Moïse Landeroin (droite) pendant la mission Marchand. Photographe prise par Charles Mangin. Dans ses Souvenirs de la Mission Marchand, publiées en 1925, Albert Baratier évoque la passion de Landeroin pour le jardinage, qui se manifeste dans les différents postes occupés par l'expédition tout au long de la route. :
Tout au long de la mission, Landeroin tient des carnets de notes dans lesquels il relate, au jour le jour, les événements de l'expédition. Ces carnets ont été publiés, en 1996, par le Centre d'études sur l'histoire du Sahara sous le titre Mission Congo-Nil (Mission Marchand) : Carnets de route. Landeroin noue des liens d'amitié avec plusieurs membres de la mission, notamment Albert Baratier et Jules Emily, avec lesquels il continue à correspondre dans les années qui suivent. Lors de son retour en France, Landeroin reçoit une "réception patriotique" par ses anciens camarades d'école et d'autres membres de la communauté locale du Loir-et-Cher... Il est le dernier survivant de l'expédition, et assiste en 1949 à l'inauguration du monument commémoratif de la mission Marchand situé à Porte Dorée, à Paris.
Séjours au Niger De 1900 à 1909, Landeroin est affecté comme officier-interprète d'arabe dans ce qui est aujourd'hui le Niger et qui est alors le Territoire militaire de Zinder. Il arrive dans cette région au sein de la troupe qui, sous les ordres du colonel Péroz, est chargé d'occuper Tahoua, Tessaoua et Zinder, et de là, de « faire la liaison avec le Tchad ». Parmi les officiers membres de cette troupe, figurent Henri Gaden, Octave Meynier et Henri Moll. La troupe traverse la savane en direction de la ville de Zinder, où stationnent déjà des militaires français suite aux missions Cazemajou, Voulet-Chanoine, Joalland-Meynier et Foureau-Lamy. En chemin, Landeroin se distingue auprès de ses supérieurs pour avoir négocié avec un groupe de Touaregs avec lequel il parvient à obtenir un accord de coopération. Il est pour cela proposé à une promotion. Mais cette victoire est de courte durée, car les militaires français sont en réalité dans une situation de grande faiblesse et redoutent constamment une attaque de la part des Touaregs. Pour cette raison ils se déplacent de nuit, les colonnes levant le camp chaque soir au crépuscule et marchant trois ou quatre heures dans l'obscurité avant de camper en pleine brousse, sans feu, ni lumière.
La troupe dirigée par Péroz arrive à Zinder au début de l'année 1901, avec pour objectif de prendre le contrôle de la ville, des régions environnantes et d'encadrer l'autorité du sultan du Damagaram. Henri Gaden est alors nommé résident de Zinder et s'emploie à réformer ce qu'il perçoit comme des pratiques corrompues du sultan et de ses partisans. Landeroin reçoit pour mission d'apprendre les langues de la région, notamment le haoussa et le tamasheq, afin de faciliter la communication entre les autorités françaises et les populations locales. Landeroin réside avec Gaden au cœur de la ville dans le quartier fortifié du birni de Zinder.. Dans ses lettres, Gaden évoque la chaleur étouffante des nuits, l'obligeant à dormir à l'extérieur malgré la présence de rats et de cafards.
En 1906, le sultan de Zinder et plusieurs notables de la ville sont accusés par les autorités coloniales françaises d'avoir fomenté un complot contre eux dans le but d'inciter à la révolte.. En raison de son expertise et de sa connaissance des communautés locales, Landeroin – alors en poste à Niamey – est envoyé à Zinder pour mener une enquête. Bien que les enquêtes précédentes aient déjà jugé le sultan et ses co-accusés coupables, Landeroin a rapidement des doutes et suspecte que certaines des preuves clés avaient été fabriquées. Il est toutefois sommé par son supérieur, le capitaine Lefebvre, convaincu de la culpabilité des accusés, de clore son enquête. Landeroin fait part de ses réserves à son officier supérieur à Niamey, le colonel Lamolle, qui les ignore et les accusés sont condamnés. L'un d'entre eux, Mallam Yaro, un commerçant et lettré musulman influent de Zinder, écrit par la suite une lettre à Landeroin proclamant son innocence. Plus tard, lorsqu'il est en poste au Tchad en tant qu'administrateur, Landeroin connait de nouveau des tensions avec sa hiérarchie.
Membre de la mission Tilho De 1906 à 1909, Landeroin participe à la mission Tilho, une mission militaro-scientifique, en marge de la mission de délimitation frontalière Tilho-Oshee dont l'objectif principal est de tracer la frontière entre le Niger sous contrôle français et le Nigeria sous contrôle britannique, suite à la signature d'un nouveau traité frontalier le . Cet accord avait été conclu avec un faible niveau de connaissances, ce qui rendait nécessaire une mission sur le terrain pour établir un tracé précis tenant compte des circonstances locales.. La mission cherche également à recueillir un grand nombre d'informations scientifiques. Landeroin est choisi pour en faire partie en raison de son expérience antérieure au sein de la mission Marchand, ainsi qu'en raison de son intérêt personnel pour les langues, les cultures et l'histoire de cette région. La mission comprend entre 16 et 18 Européens, accompagnés de 170 à 440 auxiliaires africains, et est divisée en petits groupes, chacun chargé d'un objectif spécifique, Landeroin dirige le groupe chargé des « recherches sur le langage, l'histoire, les mœurs et les productions » dans la région. La mission s'achève à Kano en , et quelques mois plus tard, Landeroin rentre en France.
Carrière administrative