Timofeï Nikolaïevitch Sergueïtsev (en ), né le à Tcheliabinsk, est un philosophe russe associé à l'université d'État de Moscou. Il est connu pour avoir appelé à l’extermination totale de l'Ukraine et des Ukrainiens en tant que pays et groupe distincts, ce qui est vu comme un appel au génocide.

Bibliographie Timofeï Sergueïtsev naît le .

Il intègre le club Zinoviev pour relayer l’influence culturelle russe en Europe. Il y publie à partir de 2014 de nombreux articles contre l’influence des États-Unis ou bien contre l’Organisation du traité de l'Atlantique nord..

Ayant longtemps travaillé comme consultant politique notamment pour l'ancien président de l'Ukraine, Viktor Ianoukovytch, en 2004 ou le millionnaire russe Mikhaïl Prokhorov à partir de 2012, il est connu et mis en lumière depuis 2022 comme l’un des principaux idéologues et théoriciens de la « dénazification » de l'Ukraine affichée par le président russe comme but de guerre de l'invasion de l'Ukraine.. Pour Sergueïtsev, la dénazification signifie en fait une désukrainisation, car les élites et l'armée ukrainienne sont des nazis qu'il faut éliminer, et que la population d'Ukraine a été infectée par l'idéologie nazie et doit être redressée ; ainsi l'Ukraine, invention du « totalitarisme occidental » doit être démembrée et en majeure partie incorporée à la Russie.

Idéologue

Son nom devient publiquement connu lors de la guerre russo-ukrainienne et l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022 déclenchée le sur l'ordre du président de la fédération de Russie, Vladimir Poutine.

Le , l’agence de presse officielle RIA NovostiRIA Novosti est l'une des plus importantes agences de presse de Russie avec TASS et Interfax. Officiellement sous la tutelle du ministère de la presse et de l'information de Russie depuis le 22 août 1991, son administration centrale est basée à Moscou., agence placée sous tutelle directe du ministère de l’Information russe. et chargée de la propagande, rendait public le plan d'action rédigé par Sergueïtsev lui même..

Dans ce document publié sous le titre « Ce que la Russie devrait faire de l’Ukraine », Sergueïtsev décrit comment neutraliser le gouvernement ukrainien pro-occidental et ses supporters au sein de la population civile ukrainienne en reprenant pour son compte la théorie du Kremlin selon laquelle l’Ukraine serait dirigée par un pouvoir ukrainien nazi, sans aucune preuve pour l'étayer, et manipulée par l’Occident pour nuire à la Russie.

Appelant à une répression idéologique, il écrit : ..

Le texte, bien disponible dans les archives du net, est par la suite retiré par les autorités russes du site de Ria Novosti en raison des développements du conflit russo-ukrainien et de son intensification.

Détails du programme Considérant et partant du postulat non prouvé, ni étayé, que la population ukrainienne est soit majoritairement nazie, soit ayant des liens avec l'idéologie nazie, et qu'elle est dans l'idéologie russe., passivement par son soutien aux autorités ou activement dans les forces armées, responsable d'un génocide envers le peuple russe ; il décrit les mesures devant être adoptées, à ses yeux, basées sur une rééducation politique, culturelle, et une censure..

Analyse Le programme de Sergueïtsev au sujet de l'Ukraine est exposé par le traducteur franco-russe André Markowicz au cours de l'émission la Grande Table des idées sur France Culture le ..

La notion de génocide Pour le professeur d’histoire à l’université Concordia et l’un des fondateurs de l’Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits de la personne (MIGS), Franck Chalk souligne : « Le fait que Poutine essaie d’annuler les Ukrainiens comme groupe et le fait qu’il considère englober le territoire ukrainien dans la fédération de Russie sont aussi des signaux d’avertissement d’un possible génocide futur ».

Le texte dont l'intégralité est disponible sur le site des humanités se base sur le procédé typiquement totalitaire d’une inversion méthodique du langage. Tout ukrainien refusant l'invasion russe est en effet désigné comme nazi et complice d’un génocide du peuple russe.

Le projet projeté de « désukrainifier » l'Ukraine par l’élimination physique de ses élites, la destruction de l’intégrité mentale par la rééducation des masses populaires qui refusent l’annexion par la Russie, l’éradication de toute identité européenne démocratique, et le transfert de population s'apparente clairement à un projet typiquement génocidaire, au sens de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide institué par l'Organisation des Nations unies (ONU) en 1948.

Eugene Finkel, expert spécialiste de la Shoah, a analysé le texte comme :"l'une des déclarations d'intention les plus explicites visant à détruire un groupe national en tant que el que j'ai jamais vue (...). Il ne s'agit pas d'une quelconque fantaisie intellectuelle, mais d'une déclaration d'intention claire et concrète de la part d'un organisme d'Etat. La définition de l'ONU est problématique, mais dans ce cas, elle va comme un gant".

Ici, la notion de génocide est employée par Timofeï Sergeïtsev, et par le pouvoir russe en général, pour désigner le prétendu processus qui aurait été institué par les Ukrainiens contre les Russes. La propagande russe l’emploie en réalité dans un exercice d'inversion des rôles, où la victime de l'invasion, ici la population ukrainienne, doit apparaître comme le bourreau de la population russe dont le génocide désignerait la destruction insidieuse de la Russie . En 2014, une importante campagne de communication avait été déployée par le pouvoir russe lors de l'invasion de la Crimée suivant le même procédé.

Le géographe et diplomate, Michel Foucher indique également que l'Ukraine est vue par le pouvoir russe d'un point de vue géographique et politique comme un élément du dispositif de défense russe (pour des raisons géographiques notamment) qui doit être au mieux contrôlé, ou pire neutralisé.

« La dénazification sera inévitablement aussi une désukrainisation », Timofeï Sergeivetz reprenant ici l'idée mise en avant par Vladimir Poutine d'une mise en cause du régime soviétique de l'URSS pour avoir créé une Ukraine nationale, et donc artificielle, et sans identité propre sur la base de territoires vus par le Kremlin, comme historiquement russes, à savoir la petite et la grande Russie, du temps de la Russie impériale. légitimant pour le pouvoir russe la disparition de l'Ukraine, de sa culture, de sa population, et de son territoire tout comme celui également de la Biélorussie. En effet, dans l’imaginaire et les livres d’histoire russes, l’Ukraine n’est pas une nation et ce, dans l'objectif d'éviter toute forme de séparatisme..

En outre, Michel Foucher analyse que ce conflit porte l’empreinte du conflit entre une Russie arcboutée et bloquée sur un passé en tant que puissance autocratique et impériale qui ne peut être imaginée sans l'Ukraine., et qui cherche à reconstituer sa zone d'influence perdue à la suite de l'effondrement de l'URSS et de la désintégration de l'empire soviétique. A ce sujet, la déclaration de l'ancien président Dmitri Medvedev a déclaré "L'Ukrainité est un faux. Elle n'a jamais existé et n'existe pas" exprime bien l'incapacité russe à s'imaginer aujourd'hui autrement que comme un empire et ce, malgré les accords dite Mémorandums de Budapest signés en 1994 ou les autorités russes avaient reconnu les frontières et la souveraineté de l'Ukraine après le démantèlement du Bloc de l'Est.

Or, la conception politique russe est aujourd'hui confrontée à l’Ukraine, État-nation souverain depuis 1991, après plusieurs épisodes intermédiaires d'autonomie comme république indépendante en 1917-1922, et dont le futur s'incline désormais davantage vers le monde démocratique et euro-atlantique comme l'a démontré la crise de l'Euomaïdan.

Pour Timofeï Sergeïtsev, le pluralisme démocratique en provenance de l'occident est également lui, assimilé à un totalitarisme nazi.

L'emploi du terme nazi Timofeï Sergeivetz associe le nationalisme de la nation ukrainienne résistante à l'influence russe et souhaitant se démarquer de l'influence russe au nazisme.

L'historienne franco-russe Galia Ackerman, autrice de l'ouvrage : Le régiment immortel : la guerre sacrée de Poutine, analyse sur l'instrumentalisation de l'histoire russe par le pouvoir, indique également que l'emploi de cette sémantique par le pouvoir russe n'est pas nouvelle. Elle souligne que Staline qualifiait de nazis les personnes qui demandaient davantage de libertés et de démocratie. Ce fut également le cas du maréchal Tito - dirigeant de la Yougoslavie (1892-1980), désigné sous le qualificatif de nazi lors de la rupture Tito-Staline bien qu'il eût également combattu les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale..

Elle souligne également qu'« en 1968, quand les chars russes ont envahi la Tchécoslovaquie, on ne disait pas que les Tchèques étaient des nazis, mais on disait quand même qu’il s’agissait de prévenir une invasion de la Tchécoslovaquie par les nazis allemands. On parlait très facilement des fascistes ou nazis sionistes. Bref, tous ceux qui étaient contre les Soviétiques devenaient automatiquement des fascistes ou des nazis ..

Elle rappelle aussi que dans les territoires qui furent repris et contrôlés par le pouvoir soviétique (dont notamment les Pays baltes, la Pologne, la Roumanie, la Tchécoslovaquie) il y eut des purges, des déportations, des assassinats ciblés et des procès. La dictature nazie fut remplacée par la répression du pouvoir communiste au sein de l'empire soviétique. Or, cette vision de l’histoire, partagée par l’ensemble de l’Europe qui fut occupée par les Soviétiques, est totalement intolérable pour les Russes.

Galia Ackerman rappelle également le vote d'une loi en 2015 par le parlement ukrainien de « décommunisation », en interdisant tout symbole communiste comme tout symbole nazi soulignant la faiblesse des mouvements d'extrême droite en Ukraine. En 2019, l'extrême droite ukrainienne a réalisé un score électoral de 2%.

Elle analyse également que la résistance des ukrainiens au pouvoir russe est assimilée au nazisme, toute glorification de combattants opposés à l'action de la Russie, étant perçue comme tel pour le pouvoir russe comme la loi promulguée en Ukraine valorisant la résistance contre l'armée soviétique faisant référence à l'intense résistance ukrainienne, à l'image de celle des Pays Baltes, annexés de force en 1940 par l'URSS, qui, baptisée Frères de la forêt dura jusque dans les années 1950 contre le pouvoir russe. Elle décrit ce mécanisme par un détournement de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale soulignant que les russes : « eux sont dans la logique nous avons vaincu les nazis, nous sommes le bien. Ceux qui se battent contre nous sont des nazis » passant sous silence le pacte germano-soviétique d'Août 1939, les gains territoriaux, l'expansion territoriale russe et les pertes de souveraineté pour les pays limitrophes qui en résultèrent..

Les accusations de nazisme renvoient au rôle de l'Ukraine durant la Seconde Guerre mondiale, lorsque des Ukrainiens de l'Ouest ont rallié l'Allemagne nazie pour lutter contre le pouvoir soviétique et notamment la collectivisation agricole honnie par la population . « La cause de ces ralliements n'était pas l'idéologie nazie, mais le fait que l'Allemagne leur avait promis de les aider à être indépendants de l'URSS » analyse également Carole Grimaud-Potter, professeure de géopolitique russe à l'université de Montpellier..