L'histoire de la CIA retrace l'évolution de la Central Intelligence Agency, le principal service de renseignement des États-Unis, de sa création en 1947 jusqu'à aujourd'hui.

vignette|Le Memorial Wall de la CIA honorant la mémoire des officiers de la CIA morts durant leur service, une étoile représente une personne. En 1997, il y avait 70 étoiles, 79 en 2002, 83 en 2004, 102 au 1er juin 2010, 137 en mai 2021, et 140 en août 2024.

Histoire

Présidences de Franklin Roosevelt et Harry Truman : genèse

Nécessité d'un service de renseignement en temps de paix Lorsque la Seconde Guerre mondiale s'achève, les États-Unis ne disposent pas d'une culture de renseignement en temps de paix. L'attaque de Pearl Harbor a toutefois montré qu'il était nécessaire pour le pays de s'informer, même en situation de paixCIA - Guerres secrètes (reportage), Arte, 2003, http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/CIA/387266.html.. Pendant la guerre, le président des États-Unis Franklin Delano Roosevelt a créé l'Office of Strategic Services, dont l'organisation est calquée sur le Secret Intelligence Service britannique, qui mène des activités de renseignement, notamment en Europe et en Asie de l'Est.

Le directeur du service, William Donovan, suggère en 1944 à Roosevelt de créer un service de renseignement pour temps de paix. Le président décède avant que la décision ne puisse être prise. Donovan réitère sa proposition au successeur de Roosevelt, le président Harry S. Truman, qui est acquis à l'idée de réformer le renseignement américain.

Création et mise en place L'OSS est dissoute en . La décision est mal reçue dans les milieux du renseignement : le département de la Défense des États-Unis craint qu'un nouveau service marche sur ses plates-bandes ; le département d'État redoute que le nouveau service interfère avec la diplomatie américaine. En plus de cela, J. Edgar Hoover, qui dirige le Federal Bureau of Investigation, n'apprécie pas la concurrence potentielle d'un service chargé de collecter du renseignement. Il s'emploie à discréditer le projet dans les plus hautes sphères du pouvoir.

Donovan a toutefois gain de cause, et Truman met en place le Central Intelligence Group, chargé de collecter, analyser et synthétiser du renseignement à l'attention du président, en . Le climat de la guerre froide, qui se fait plus pesant, incite le président à réformer à nouveau le monde du renseignement l'année suivante. Le National Security Act du donne naissance à la Central Intelligence Agency. Sa compétence initiale est de collecter et évaluer des renseignements afin d'informer le président. La National Security Agency (NSA) sera créée peu de temps après, en 1952.

La mise en place de la CIA est cependant lente. Elle doit attendre 1949 pour obtenir l'autorisation d'utiliser des procédures fiscales et administratives confidentielles ; c'est alors qu'elle obtient des exemptions aux restrictions légales usuelles dans l'utilisation du budget fédéral. Elle obtient l'autorisation de dissimuler son organisation, ses fonctions, sa hiérarchie, ses salariés et la taille de son personnel, c'est-à-dire d'échapper aux exigences de transparence des administrations classiques. Cette même année, la CIA, inquiète de sa légitimité et de son image, cherche à se créer un sceau officiel. Le , la CIA émet un avis à l'intention de ses employés demandant d'envoyer des idées de sceau..

Présidence de Harry Truman : premières années

Premières missions anticommunistes : Italie, Grèce, Europe de l'Est Sous la présidence de Harry Truman, la CIA acquiert sa lettre de mission qui est, dans le contexte de la guerre froide, de prédire quand, comment et à quel endroit l'Union soviétique allait attaquer les États-Unis. Toute l'action de l'agence (aussi bien le renseignement que les opérations clandestines) est initialement dirigée contre l'Union soviétique et le bloc communiste, considérés comme les principaux adversaires des États-Unis. Truman fait de la CIA le principal instrument de sa doctrine, à savoir l'endiguement du communisme par tous les moyens.

La CIA n'est pas dirigée par un directeur spécifique à cette époque, mais par le Directeur central du renseignement, l'amiral Roscoe Henry Hillenkoetter. Pendant ses deux premières années, elle n'a pas de siège ni de budget officiels. Les premières opérations sont décidées en . Une directive du Conseil de sécurité nationale donne son autorisation aux premières opérations clandestines (non revendiquées) de l'agence. Pour les mener à bien, la CIA crée en son sein le Bureau des opérations secrètes. L'objectif d'endiguement est réaffirmé par une directive du Conseil de sécurité nationale en .

Les premières missions de la CIA consistent à soutenir les partis anticommunistes en Europe du Sud. On demande à la CIA d'agir en Italie, dont les élections législatives de 1948 pourraient permettre l'accès au pouvoir du Parti communiste italien, le premier parti du pays. L'agence mobilise 75 millions de dollars pour financer le parti Démocratie chrétienne, ainsi que la propagande chrétienne-démocrate, et assurer une aide logistique. L'opération, dirigée par le chef de poste de la CIA à Rome, James Jesus Angleton, est un succès, les chrétiens-démocrates obtenant 48,5 % des voix, rendant le PCI minoritaire. Angleton peut s'appuyer sur les services de renseignement italiens, qu'il avait pénétrés si profondément que, selon Tim Weiner, .

Aussi, la CIA fournit des armes aux militants anticommunistes en Grèce à l'occasion de la guerre civile grecque. La CIA manque toutefois de budget. Le futur directeur Allen Dulles, aidé du diplomate George F. Kennan et du secrétaire à la Défense James Forrestal, mettent en place un montage financier pour détourner des fonds du plan Marshall. L’État crédite ainsi la CIA de 685 millions de dollars (5 % des fonds totaux).

Le premier directeur de la CIA, Hillenkoetter, est légaliste et est réticent à l'idée d'impliquer ses services dans des actions clandestines de contre-insurrection en Europe. La CIA décide de sous-traiter certaines de ces opérations à l'Office of Policy Coordination, un bureau rattaché au département d’État, dirigé par des anciens de l'OSS. Ces missions, qui visaient à envoyer des espions derrière le rideau de fer, sont réalisées avec l'appui du SIS britannique. Elles sont toutes un échec du fait de fuites organisées par l'agent double Kim Philby.

Renseignement en Allemagne La CIA s'implante immédiatement à Berlin, qui est déjà au cœur des tensions entre l'URSS et les Alliés occidentaux. Elle recrute rapidement des sources de haut niveau, de telle manière que lorsque, le , le général Lucius D. Clay sur place envoie un télégramme au Pentagone pour alerter d'une invasion soviétique qu'il pressent comme imminente, la CIA peut rassurer le président en lui assurant que les soviétiques n'ont rien prévu.

L'agence se fait également offensive. Frank Wisner propose à la CIA et au Pentagone un plan pour repousser les soviétiques hors de Berlin. Le stratagème consisterait à ce que les États-Unis proposent une nouvelle monnaie pour l'Allemagne, proposition qui serait à coup sûr refusée par Moscou. Cela mènerait les soviétiques à rompre l'accord de partage du pouvoir qui avait été accepté à la fin de la guerre. Ce plan est mis à exécution le , conduisant Staline à mettre en place le blocus de Berlin.

L'agence s'aide, en Europe, d'anciens nazis comme ceux enrôlés par le général Reinhard Gehlen, issu de la Wehrmacht. Gehlen est particulièrement important car il dirige la Gehlen Organization, qui deviendra plus tard le Service fédéral de renseignement, et qui coopère dans la recherche de plans militaires d'invasion soviétique de l'Europe. La CIA recrute ainsi des criminels de guerre nazis, qui échappent aux poursuites judiciaires en échange de leur coopération active, dans le cadre de l'.. Elle met en place des réseaux d'exfiltration de nazis pour leur permettre de fuir. Les services anglais, français et soviétiques font de même, sans que leurs secrets ne soient jamais révélésQuand l'Amérique recrutait des officiers SS, Le Nouvel Observateur, , semaine du 11 au 17 juillet 2002.. La CIA cherchant à mobiliser tous les réseaux disponibles contre le communisme, elle ne craint pas non plus d'utiliser des réseaux mafieux. Comme le remarque l'universitaire Christian Parenti, ..

Lutte anticommuniste en Europe de l'Ouest Une fois les premières missions organisées, il devient clair que les actions de la CIA concerneront, pendant les premières années de la guerre froide, le continent européen. Il est considéré comme le champ de bataille de la future Troisième Guerre mondiale. La CIA peut bénéficier à ce titre des documents et de l'expertise de l'ancienne OSS, qui était présente sur le continent avant la création de la CIA.

La CIA s'intéresse particulièrement à la France, où le Parti communiste français est le premier parti politique en nombre de voix. Elle cherche à lutter contre l'influence des syndicats, tels la Confédération générale du travail, qui sont d'obédience communiste. L'agence utilise la Fédération américaine du travail pour faire transiter deux millions de dollars par an aux dirigeants syndicats anticommunistes, et notamment à Léon Jouhaux afin qu'il crée Force ouvrière, un syndicat non communiste.. Au bout de quelques années, la CIA finance plus directement FO. La CIA crée également le Congrès pour la liberté de la culture, situé à Paris, qui recrute des intellectuels tels que Raymond Aron et Denis de Rougemont.

La situation du stratégique port de Marseille, dont les dockers sont affiliés à la CGT, inquiète particulièrement. La CIA, qui a établi des relations avec le Parti socialiste dans le cadre du soutien à FO, appuie Gaston Defferre. Elle envoie des spécialistes des opérations de guerre psychologique dans la cité phocéenne pour aider la mafia corse, et notamment les frères Guérini, auxquels elle fournit des armes et des fonds. Ils s'occupent de lutter contre les actions des communistes.

et recrutement d'anciens nazis L' est mise en place par la communauté du renseignement américain ainsi que par l'armée, dès la fin de la guerre en Europe, afin de se préparer à la guerre froide. Dans le cadre de la lutte anticommuniste, la CIA participe à des recrutements d'anciens nazis, dont des criminels de guerre, qui disposent de connaissances pointues dans le renseignement.

Outre Reinhard Gehlen, la CIA recrute ainsi Klaus Barbie, par le biais de Joseph Merck, qui anime un réseau de renseignement en Allemagne pour le compte d'une branche de la CIA. L'agence fait dire à l'armée américaine, questionnée par la France, qu'elle ignore où se situe Barbie, quand ce dernier est en réalité exfiltré en Amérique du Sud en . Elle recrute également Otto von Bolschwing, une des têtes pensantes de la Shoah.

Réseaux stay-behind en Europe de l'Ouest À la demande de James Forrestal, la CIA coopère avec l'OTAN pour créer des cellules stay-behind. Il s'agit de réseaux de résistance en Europe de l'Ouest qui peuvent être activés immédiatement en cas d'invasion soviétique, afin notamment d'exfiltrer les dirigeants des pays concernés et assurer la continuité de l’État. La plupart des pays de l'Ouest auront une telle cellule : la France dispose du réseau Arc-en-ciel, hébergé par la direction générale de la Sécurité extérieure, et qui sera désactivé par Pierre Marion sous François Mitterrand. Le plus célèbre est le réseau Gladio en Italie, en liaison avec la loge maçonnique P2, qui sera révélé dans les années 1980.

Propagande et opérations d'influence en Europe de l'Est