L'ancienne région administrative française du Limousin est marquée, dans la seconde moitié du , par l'exploitation de plusieurs mines d'uranium destinées à alimenter le programme nucléaire national, civil comme militaire.
Sur l'ensemble de la période productive, le Limousin compte près de 40 mines d'uranium, exploitées de manière souterraine ou à ciel ouvert. L'essentiel de cette extraction est réalisé au sein de la division minière de la Crouzille, localisée dans le département de la Haute-Vienne, à l'ouest des monts d'Ambazac, à environ au nord de Limoges. D'autres mines ont aussi fonctionné dans le nord du département, ainsi que dans la Corrèze et la Creuse. La dernière de ces mines ferme en 2001. Outre les mines, la région compte deux sites de traitement du minerai et 5 sites de stockage des résidus..
Le minerai extrait des mines du Limousin représente environ à de la production nationale d'uranium, soit d'uranium produites.. Cette activité a généré 79 millions de tonnes de stériles miniers et 20 millions de tonnes de résidus, dont la gestion suscite parfois débats et controverses..
Historique
Contexte initial Contexte géographique vignette|Paysage des monts d'Ambazac.
Contexte géologique vignette|gauche|Autunite provenant de la mine de Vénachat, près de Compreignac (Haute-Vienne).
La richesse du Limousin en matière d'uranium tient à l'association des filons aux leucogranites d'âge hercynien tardif (ou « granites à deux micas »), qui sont la variété de granite la plus riche en uranium, et qui doivent leur présence à l'appartenance du Limousin au Massif central. Ces granites sont précisément appauvris en quartz, et doivent leur forte teneur en micas à la présence de nombreuses cavités en leur sein, créées par la circulation de fluides chauds et agressifs, et où se déposent uranium et autres minerais..
En Limousin, le minerai d'uranium est essentiellement constitué d'oxydes et de silicates d'uranium, comprenant la pechblende, la coffinite et l'uraninite. Cette présence de l'uranium est liée à la dégradation du leucogranite..
Le Limousin est un territoire caractérisé par une radioactivité naturelle notable, supérieure à la moyenne, due à sa géologie, dominée par les terrains granitiques, plus riches en radionucléides (dont l'uranium et les différents produits de sa chaîne de désintégration, comme le radon).
En 1958, Jean (1922-2004) et Jacqueline Sarcia (1924-2009) produisent une étude complète du contexte géologique et une analyse pétrographique de la zone dite « Nord-Limousin »Jean A. Sarcia et Jacqueline A. Sarcia, Les gites d'uranium du Nord-Limousin, rapport CEA , 1958, 66 p. (lire en ligne).. Les deux géologues s'impliquent d'ailleurs fortement dans le développement de la division minière de la Crouzille, lui comme premier directeur de l'école de prospection, elle comme responsable du laboratoire..
Contexte historique Les études menées en France depuis la Révolution ont permis de dégager trois types de minerai uranifère : l'autunite, découverte en 1800 en Saône-et-Loire, la chalcolite découverte en 1852 dans l'Aveyron et la pechblende découverte en 1927 à Saint-Rémy-sur-Durolle, dans le Puy-de-Dôme, exploités à modeste échelle durant l'entre-deux-guerres. L'issue de la Seconde Guerre mondiale et les incertitudes nées de l'enclenchement de la guerre froide incitent l'État à faire de la France une puissance nucléaire, et en parallèle de développer la filière civile pour la production future d'électricité.
Au , la recherche de pegmatites nécessaire à l'utilisation du feldspath pour la fabrication de la porcelaine de Limoges permet déjà d'attester l'identification de minéraux uranifères (autunite, chalcolite, uranocre). Ces indices s'avèrent cruciaux dans la mise en place des prospections du siècle suivant..
Certaines sources rapportent que Pierre et Marie Curie, connus pour leurs recherches scientifiques sur la radioactivité et co-découvreurs du radium et du polonium en 1898, prospectent déjà dans la région au début du « Uranium, le scoop du Popu », dans L'Album du centenaire du Populaire du centre, 2005..
Au début du , les prospections visant le kaolin nécessaire à la fabrication de la porcelaine de Limoges, et qui aboutissent notamment à la mise en activité des carrières de La Jonchère, permettent aussi de relever des indices propices à la découverte de minerai d'uranium..
Débuts de l'exploitation Avant et après la Seconde Guerre mondiale, les travaux de recherche d'Aimé Laurent, géologue amateur à Compreignac, suscitent l'intérêt des prospecteurs professionnels.. En , le CEA diligente une première prospection structurée au village de Chabannes, au bord de l'étang de la Crouzille. Les recherches se poursuivent ensuite vers le sud-est, le long de la route reliant la Crouzille à Ambazac. Une deuxième mission est mise en place en 1948. Après approfondissement de la tranchée, un premier échantillon de pechblende massive, le premier du territoire français, est retiré le , dans le pré de Lucien Cantiant. C'est début 1949 que les prospecteurs du tout nouveau Commissariat à l'énergie atomique annoncent ainsi avoir découvert un filon de pechblende dans les monts d'Ambazac. Le de cette année-là, le quotidien régional Le Populaire du Centre se demande dans son titre si , quand Raoul Dautry, délégué du gouvernement au Commissariat à l'énergie atomique, se contente d'y voir le gisement « le plus riche de France » (.).
Dans ladite commune de Saint-Sylvestre, la mairie lance très rapidement un appel à des ouvriers terrassiers pour entamer l'exploitationLe Populaire du Centre, « Il y a des gisements d'uranium en Limousin », 21 février 1949., qui suscite une réelle effervescence médiatique. Les journalistes André-Robert Soulier et Claude Lacan sont à l'origine de cette révélation, qui suscite d'emblée l'intérêt de la Chambre de commerce et d'industrie de Limoges et de la Haute-Vienne.
Raoul Dautry permet que soit délivré un permis d'exploitation sur une superficie de ..
La découverte des filons limousins se fait en même temps que ceux des Bois Noirs, dans le Forez, et succède à celle de Lachaux, dans le Puy-de-Dôme, dont les gisements, déjà épuisés dans les années 1950, permettent la mise au point de la pile atomique Zoé...
La première mine du Limousin, à Saint-Sylvestre, est baptisée « Henriette », prénom de l'épouse du géologue Marcel Roubault. Le minerai des premières années permet de produire l'uranium des piles atomiques qui succèdent à Zoé et alimente le site nucléaire de Marcoule. Cette mine pionnière est exploitée jusqu'en 1957.
La mise en exploitation des mines laisse présager une contribution décisive du Limousin au développement économique national. En retour, en 1955, la Chambre de commerce de Limoges émet le vœu que les collectivités locales et activités régionales bénéficient de tarifs préférentiels sur l'énergie ()..
Essor vignette|Le lac de puy de l'Âge, à Bersac-sur-Rivalier, occupe une ancienne mine d'uranium. L'essor de l'activité haut-viennoise conduit le CEA à installer en 1956 le centre de formation de ses prospecteurs à Razès, au nord de Limoges. Il y reste jusqu'en 1987.
L'usine de traitement du minerai de Bessines est ouverte en 1958. Elle assure la production d'uranium concentré sous forme de yellowcake, et traite le minerai du Limousin, du Forez et des mines privées du Massif central.
En 1960, l'activité de la division minière de la Crouzille se concentre sur trois premières mines, au Brugeaud (Bessines), à Fanay et à Margnac, en plus du Centre de formation et de perfectionnement, de la laverie-pilote de Bessines et de l'usine de traitement du minerai. Elle emploie 750 agents, 400 mineurs de fond et de carrière et en surface.. Certaines installations bénéficient de la visite officielle du président Charles de Gaulle en , accompagné des ministres Gaston Palewski, Roger Frey et Raymond Triboulet.. Le poids politique et économique du bassin minier se traduit dans l'élection de plusieurs cadres aux postes de maires et conseillers généraux du secteur, comme André Gagnadre (maire d'Ambazac de 1971 à 2001 et conseiller général du canton d'Ambazac de 1973 à 2004), même si certains élus se plaignent du manque de retombées économiques locales., et du poids financier de l'entretien du réseau routier emprunté par les camions.
Parallèlement, les compagnies privées engagent elles aussi des prospections : la Compagnie minière et métallurgique d'Indochine identifie le gisement du Bernardan, à Jouac, qui s'avère l'un des plus riches de France.
Dès 1969, la demande nationale en minerai baisse. Les mines françaises sont en surproduction. Les effectifs employés baissent légèrement au début de la décennie 1970. Le premier choc pétrolier relance toutefois fortement l'intérêt de l'uranium : le nombre d'employés ( au total en cumulant les mines, le traitement et l'établissement de Limoges) et la production repartent à la hausse. La productivité des mines bénéficie aussi de la création de la Compagnie générale des matières nucléaires (COGEMA), qui remplace en 1976 la direction de la production du CEA. C'est aussi à cette époque que de premières tensions sociales naissent parmi les employés.
En 1974, la production d'uranium en Limousin représente la moitié du résultat national, pour un équivalent énergétique de 15 millions de tonnes de charbon, soit davantage que la production des bassins miniers du Nord et de Lorraine.. En 1977, la région fournit 46 % de la production nationale, de yellowcake par an, employant environ . Les pics de production sont atteints au début de la décennie 1980.
Au plus fort de son activité, l'unité de concentration chimique du minerai d'uranium de Bessines-sur-Gartempe traite de minerai par an. On estime que durant toute son histoire, elle a permis de générer suffisamment d'électricité pour alimenter la ville de Limoges durant un millénaireGeorges Landais, Entrailles : petites histoires du sous-sol limousin. De l'or des Lémovices à la fin de l'uranium, chronique d'une tradition minière, Presses universitaires de Limoges, 1997..
En 1982, le maire de Limoges et président du conseil régional du Limousin Louis Longequeue demande que l'État engage la construction d'un réacteur expérimental en Limousin, en contrepartie de la contribution de la région à l'industrie nucléaire nationale. Le président François Mitterrand déclare que conformément à l'idéal « vivre et travailler au pays », le gouvernement répondra favorablement à la suggestion si les élus locaux se mettent d'accord sur le projet. Mais l'idée reste sans suite, faute de réelle discussion engagée entre les responsables régionaux et les autorités de l'industrie..
Dans les années 1970 et 1980, des polémiques naissent de la décision d'utiliser certains sites miniers pour entreposer des déchets radioactifs issus de l'usine du Bouchet en région parisienne, et de l'usine de Narbonne-Malvézy. C'est à cette époque qu'émergent les premières réflexions et prises de position relatives à la gestion des sites et à leur impact environnemental et sanitaire.
Déclin et fermeture Dans les années 1980, certaines mines commencent à fermer, en raison d'une teneur en minerai jugée trop faible.. Le , et pendant trois jours, une centaine de mineurs de la COGEMA envahit l'enceinte du nouvel hôtel de région à Limoges, pour réclamer l'annulation du plan de licenciement annoncé par la direction de l'entreprise..