Hypatie (en grec ancien ), née entre 355 et 370 selon les sources et assassinée par des chrétiens fanatiques , est une philosophe néoplatonicienne, astronome et mathématicienne grecque d'Alexandrie. Femme de lettres et de sciences, elle est à la tête de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie, au sein de laquelle elle enseigne la philosophie et l'astronomie. C'est la première mathématicienne dont la vie soit bien documentée.

Hypatie est reconnue de son vivant pour être une professeure de renom et une sage conseillère. La seule source listant ses œuvres, la Souda, lui attribue un commentaire sur les Arithmétiques de Diophante d'Alexandrie, qui aurait peut-être partiellement survécu en s'incorporant au texte original de Diophante parvenu jusqu'à nous, et un autre, perdu, sur le traité d'Apollonios de Perga portant sur les sections coniques. Elle participe par ailleurs au commentaire ou à l'édition de lAlmageste de Ptolémée par son père. Elle est capable de construire des astrolabes et des hydromètres.

Bien que non chrétienne, Hypatie est connue pour sa tolérance à l'égard des premiers chrétiens. Elle enseigne ainsi à de nombreux étudiants chrétiens, dont Synésios de Cyrène, futur évêque de Ptolémaïs. Jusqu'à la fin de sa vie, Hypatie conseille Oreste, alors préfet d'Égypte, qui est en conflit ouvert avec Cyrille, évêque d'Alexandrie. Des rumeurs colportant qu'elle entretient le conflit entre Oreste et Cyrille poussent une foule de moines chrétiens, en , à l'assassiner, à la démembrer et à brûler son corps. Ils sont notamment incités à tuer Hypatie par un meneur spirituel nommé Pierre, sous l'influence de Cyrille d'Alexandrie.

Sa mort sous les coups des chrétiens choque l'Empire et fait d'elle une , menant les futurs néoplatoniciens comme Damascios à devenir de fervents opposants au christianisme. Pendant le Moyen Âge, le symbole d'Hypatie est récupéré et déformé pour en faire une incarnation des vertus chrétiennes ; elle pourrait être à l'origine de la légende de Catherine d'Alexandrie.

Pendant le siècle des Lumières, elle redevient un symbole de l'opposition au catholicisme. Elle intègre la littérature européenne sous l'impulsion de Charles Kingsley en 1853, qui rédige un ouvrage romancé sur la vie de la mathématicienne, puis, au , elle devient une icône du mouvement pour les droits des femmes et du féminisme.

Plusieurs descriptions associent sa mort à l'incendie de la grande bibliothèque d'Alexandrie ; les faits démontrent cependant que les deux événements sont distincts.

Biographie Éducation vignette|droite|alt=Avers d'une pièce de monnaie représentant le profil en buste d'un homme en toge et à la tête ceinte de lauriers.|D'après la Souda, Hypatie connaît la célébrité durant le règne de l'empereur Flavius Arcadius (représenté sur ce solidus).

Hypatie est la fille du mathématicien Théon d'Alexandrie (env. 335 - env. 405).. Rien n'est actuellement connu au sujet de sa mère, qui n'est jamais mentionnée dans les sources existantes. Concernant l'existence éventuelle de frères ou de sœurs, Athanasios est le seul frère d'Hypatie positivement connu. Cependant, Théon a écrit sur son commentaire de l’Almageste de Ptolémée, au livre IV, que son travail était dédié à un individu nommé Epiphanius, auquel il s'adresse par la formule , laissant supposer que ce dernier pourrait être aussi un frère d'Hypatie. Toutefois, le mot grec qu'utilise Théon () ne signifie pas uniquement « fils » au sens biologique du terme, mais peut aussi s'utiliser dans le cadre d'une relation intime, semblable à une relation père-fils.

La date exacte de la naissance d'Hypatie est encore débattue, mais les sources s'accordent sur la possibilité qu'elle soit née entre 350 et 370. De nombreux universitaires se rangent à l'avis de Richard Hoche, qui suggère qu'elle est née aux alentours de 370. D'après la Souda, elle vit sous le règne de l'empereur Flavius Arcadius. Richard Hoche précise que la description faite par Damascios, qui souligne sa beauté physique, correspond à celle d'une femme d'une trentaine d'années, et arrive de ce fait à remonter à la date de naissance approximative d'Hypatie. A contrario, les théories qui privilégient une naissance au début des années 350 s'appuient sur les écrits de Jean Malalas, qui indique qu'elle est âgée lors de sa mort en 415J. C. Wensdorf (1747-1748) et S. Wolf (1879), cités par .. Robert Penella indique que les théories sur sa date de naissance ne reposent que sur des indices faibles, et que cette date devrait être considérée comme inconnue.

Un modèle probabiliste pour sa date de naissance a également été proposé, fournissant comme année la plus probable 355 (avec environ 14,5 % de probabilité), et - plus généralement - entre 350 et 360 (avec environ 90 % de chance)..

Théon, son père, est à la tête d'une école dénommée « Mouseion », dont le nom est un hommage à l'ancien Mouseîon d'Alexandrie de l'époque hellénistique. L'école dirigée par Théon est jugée sélective, de haute renommée et de doctrine conservatrice. Ainsi, Théon rejette les enseignements de Jamblique et s'attache à enseigner un néoplatonisme plotinien pur.

Aucune source n'indique clairement qu'Hypatie ait jamais quitté Alexandrie ; un passage équivoque de la Souda« », signifiant que , soit , soit plus vraisemblablement . a autrefois été interprété comme une indication d'un possible séjour à Athènes, mais même si cette interprétation était exacte, elle indiquerait qu'Hypatie était déjà célèbre lors de ce séjour. Cette information reste présente dans certaines notices biographiques romancées affirmant que Théon l'aurait envoyée étudier en Italie et à Athènes, auprès de Plutarque d'Athènes et de sa fille Asclépigénie..

Carrière vignette|alt=Photo d'une lettre écrite en grec.|Une des sept lettres existantes de Synésios à Hypatie (photo de la première édition imprimée de 1553 par Adrian Turnèbe, archives du MIT).

Les ouvrages écrits par Hypatie dont les titres nous sont parvenus concernent les mathématiques et l'astronomie. S'inscrivant comme son père dans le cadre de l'École néoplatonicienne d'Alexandrie, une branche du mouvement néoplatonicien développée au , elle rejette elle aussi les enseignements de Jamblique et privilégie le néoplatonisme original formulé par Plotin. Alexandrie est perçue à cette époque comme la deuxième capitale philosophique mondiale du monde gréco-romain après Athènes. Hypatie enseigne les mathématiques et la philosophie à des étudiants de toute la zone méditerranéenne., dont des païens, des chrétiens et des étrangers, pour lesquels elle conçoit notamment des manuels à but pédagogique.. D'après l'historien et néoplatonicien Damascios (né vers l'an 460 et mort après 537), elle donne des conférences sur les écrits de Platon et d'Aristote. Il précise par ailleurs qu'elle arpente les rues d'Alexandrie vêtue d'un himation, et donne des conférences publiques improvisées.

Deux formes principales du néoplatonisme sont enseignées à Alexandrie à la fin du quatrième siècle. La première est le néoplatonisme religieux enseigné au Sérapéum d'Alexandrie, qui est fortement influencé par les enseignements de Jamblique. La seconde forme de néoplatonisme est plus modérée et moins polémique, et repose sur les écrits de Plotin ; c'est ce type d'enseignement qui a les préférences d'Hypatie et de son père Théon. Bien qu'Hypatie ne soit pas de religion chrétienne, elle montre un grand esprit de tolérance envers ces derniers. Ses étudiants identifiés sont d'ailleurs chrétiens, à l'image de Synésios de Cyrène, qui devient par la suite évêque de Ptolémaïs (actuellement situé dans l'est de la Libye) en 410. Après avoir suivi les enseignements d'Hypatie, il continue à échanger des lettres avec son ancienne professeure, dont sept adressées par lui à Hypatie ont survécu ; il la mentionne par ailleurs dans des lettres adressées à d'autres personnages. Ces lettres sont les principales sources d'informations concernant la carrière d'Hypatie.

Personnalité Damascios décrit Hypatie comme une femme mais rien de plus n'est connu de son apparence physique et aucune autre description de la philosophe n'a survécu. L'historien chrétien Socrate le Scolastique, contemporain d'Hypatie, ne s'intéresse pas à ses traits physiques mais offre une description de sa personnalité dans son Histoire Ecclésiastique :

Damascios note qu'Hypatie est restée vierge toute sa vie et que, lorsque l'un des hommes venu pour entendre ses enseignements tente de la séduire, elle s'efforce d'apaiser sa convoitise en lui jouant de la lyre. L'usage de la musique pour soulager les pulsions sexuelles est un « remède » décrit par Pythagore, ce dernier affirmant que, lorsqu'il rencontre des jeunes hommes ivres essayant de pénétrer dans la maison d'une femme vertueuse, il chante une mélodie solennelle avec de longs spondées et qu'alors la rage virile des garçons est réprimée. Quand l'homme continue malgré tout ses avances, elle le rejette catégoriquement, lui montrant du sang qu'elle dit venir de ses règles menstruelles et déclare : . Damascios relate ensuite que les jeunes hommes sont alors si traumatisés par cette expérience qu'ils abandonnent leurs avances immédiatement. Michael A. B. Deakin émet l'hypothèse que les règles d'Hypatie sont une preuve de son célibat, puisqu'à cette époque, la ménarche arrive généralement à l'âge où les femmes se marient et que, la grossesse et l'allaitement inhibant l'ovulation, en l'absence de méthode fiable de contraception la menstruation était en fait un événement relativement rare.

Assassinat Contexte vignette|alt=Fragments de papyrus portant des dessins et du texte.|Représentation datée de 391 de Théophile d'Alexandrie, évangile à la main, se dressant triomphalement au-dessus du Sérapéum d'Alexandrie.

Entre l'an 382 et l'an 412, l'évêque d'Alexandrie est Théophile d'Alexandrie, qui est farouchement opposé à l'enseignement du néoplatonisme de Jamblique et qui ordonne en 391 de faire démolir le Serapeum. Dans le même temps, il n'agit pas à l'encontre de l'école dirigée par Hypatie et semble la considérer dans un premier temps comme une alliée. Effectivement, Théophile s'est assuré du soutien d'un des principaux élèves d'Hypatie, Synésios de Cyrène, qui décrit dans ses lettres l'amour et l'admiration qu'il porte à Théophile. Théophile n'intervient donc pas dans les relations étroites établies entre Hypatie et les préfets romains ou d'autres hommes politiques de premier plan. Il en résulte qu'Hypatie, très populaire auprès du peuple d'Alexandrie, peut disposer d'une influence politique majeure.

Théophile meurt de façon inattendue en 412. Il est alors en train de former son neveu, Cyrille d'Alexandrie, mais ne l'a pas encore nommé officiellement comme successeur. Une violente lutte de pouvoir s'engage alors pour savoir qui dirigera le diocèse entre Cyrille et son rival Timothée. Cyrille l'emporte finalement et fait immédiatement punir sévèrement ceux qui ont pris le parti de Timothée ; puis, il fait fermer les églises gérées par les soutiens de Timothée, les novatianistes, et confisque toutes leurs propriétés. L'école d'Hypatie semble avoir immédiatement suscité la méfiance du nouvel évêque, notamment du fait que Synésios de Cyrène, l'élève d'Hypatie qui entretient une large correspondance avec de nombreux acteurs importants à Alexandrie, n'ait écrit qu'une seule lettre à Cyrille, dans laquelle il lui indique qu'en tant que jeune évêque, il peut être inexpérimenté et dans l'erreur. Dans une lettre adressée à Hypatie en 413, Synésios demande d'intercéder en faveur de deux individus impliqués dans des litiges d'ordre civil à Alexandrie, déclarant à propos de la philosophe : . Il indique aussi dans sa lettre qu'elle lui a enseigné qu'un philosophe néoplatonicien devait introduire les plus hautes valeurs morales au sein de la vie politique, et qu'elle doit agir pour le bien de ses concitoyens.