Le Grand Enfumage (sous-titré Populisme et Immigration dans sept pays européens) est un essai de démographie et de sociologie écrit par Hervé Le Bras. Publié en 2022, l'ouvrage traite de la sociologie politique de l'extrême droite.

Présentation générale Le Grand Enfumage est un essai de démographie qui passe en revue les réussites et échecs de partis populistes d'extrême droite dans plusieurs pays d'Europe. Publié aux Éditions de l'Aube, il est parrainé par la Fondation Jean-Jaurès.

Résumé

Introduction Hervé Le Bras part d'un paradoxe de la sociologie électorale : si la rhétorique du Rassemblement national mobilise le registre de la peur ou du rejet de l'immigré, il n'existe pas de lien entre proportion d'immigrés et vote populiste d'extrême-droite. Si les régions qui comptent le plus d'immigrés en France sont bien celles qui votent le plus pour le Front national, une étude plus fine au niveau des communes montre que les cartes d'immigration et du vote FN ne se recoupent pas, et la relation est même inversée. Ce constat paradoxal vaut pour les autres pays européens.

Chapitre 1. L'extrême droite en France et en Autriche L'auteur compare la trajectoire du Front national de Jean-Marie Le Pen et du Parti de la liberté d'Autriche de Jörg Haider. Les deux percent dans les années 1980. Leurs dirigeants originaux viennent de milieux modestes, qui étudient le droit en province et travaillent à un moment dans l'armée. Ne pouvant arriver au pouvoir par le biais de l'extrême-droite, ils pratiquent l'entrisme dans des partis conservateurs.

Le FN fait ses meilleurs scores au nord d'une ligne Saint-Malo/Genève, qui correspond à première vue à la distribution de la proportion d'immigrés d'origine maghrébine et turque au niveau de la région, mais pas au niveau communal. Le PLA fait ses meilleurs scores au nord d'une ligne allant de l'entrée du Danube à la jonction des frontières entre la Slovénie et la Hongrie au sud, ce qui ne correspondant pas du tout à la distribution des immigrés d'origine turque ou yougoslave. Ils sont quasiment absents des bastions du PLA, à savoir la Carinthie et l'ouest de la Styrie.

La localisation des immigrants obéit à une logique économique. Ils se dirigent vers les zones où il y a de l'activité économique. En Autriche, l'activité ne se situe pas dans les villes mais dans les communes voisines ; les migrants habitent plutôt au sein des agglomérations. Or, les agglomérations votent le moins pour le PLA, et les communes périphériques, le plus.

Le FN a progressé en France dans les zones où l'immigration est la plus importante, et a cru dans les zones avec la plus faible proportion d'immigrés. Le score du FN est inverse à l'importance numérique de la commune : Marine Le Pen engrange en 2017 30% des voix dans les communes de moins de 1 000 habitants, 12 % dans celles de plus de 100 000, et 5% à Paris. Lors du schisme du PLA qui donne naissance à l'Alliance pour l'avenir de l'Autriche, dans le partage des voix. Les déterminants ont été . Comme en France, la proportion de votes pour le PLA est inverse à la taille de la commune.

Les deux partis recrutent aujourd'hui dans les régions à fort chômage. Ce n'était pas le cas originellement : lorsque les populistes plaisaient aux petits entrepreneurs des régions urbaines et indépendantes, leur positionnement économique était libéral. Ils ont ensuite glissé vers un discours mettant en avant l’État social lorsque l'électorat a commencé à être dominé par les ouvriers dans les régions désindustrialisées et les employés menacés par le progrès technique.

Chapitre 2. L'Espagne entre extrême-droite et droite extrême L'Espagne a longtemps été une exception en Europe, car aucun parti d'extrême-droite n'y avait pris pied. Les nostalgiques du franquisme ont obtenu 1 % des suffrages ou moins jusqu'en 2018, lorsque le parti Vox a obtenu 11 % des voix aux élections au Parlement d'Andalousie.

L'explication la plus souvent avancée est que la mémoire de la dictature franquiste était encore forte, celle-ci s'étant éteinte en 1975. Toutefois, la dictature des colonels était aussi récente en Grèce et n'a pas empêché l'émergence d'Aube dorée, Alerte populaire orthodoxe et Solution grecque. Une autre explication est celle de la force de l'opposition entre droite et gauche, aux programmes radicalement opposés, doublée de l'opposition entre le centre centralisateur et la périphérie indépendantiste. Ces oppositions n'auraient pas laissé de marge à l'extrême-droite. Mais on trouve là aussi des contre-exemples : le consensus entre le Parti social-démocrate d'Allemagne et l'Union chrétienne-démocrate d'Allemagne n'a pas été propice à l'apparition d'un parti d'extrême-droite.

Le parti Vox s'est construit sur la logique d'opposition centre/périphérie, en soutenant le centre. Ses meilleurs scores ont ainsi été réalisés dans les métropoles du centre du pays, du cœur de l'hispanité. Vox a aussi été dynamisé par l'arrivée de Pedro Sanchez au pouvoir : ne disposant pas d'une majorité stable, il doit s'appuyer sur des petits partis régionalistes, qui demandent plus d'autonomie ; cela crée une ouverture pour le parti Vox, qui utilise l'argument du centralisme et se montre fermement opposé à l'immigration musulmane. Lors des élections de 2019, Vox perd des voix dans les grandes villes. Il n'y a pas de lien entre présence d'étrangers africains et maghrébins et vote Vox.

Vox et le FN ont des points communs. Abascal et Le Pen ont exercé des fonctions électives à droite, et ont bataillé contre un indépendantisme (basque, algérien). Après des scores faibles, ils ont dépassé 10 % des suffrages. Ils se sont dégagés des groupuscules néonazis et fascisants. Ils plaisent plus aux hommes qu'aux femmes, et aux actifs qu'aux jeunes et aux personnes âgées. Toutefois, les électeurs de Vox sont plus diplômés de la moyenne et appartiennent aux classes moyennes et sous-moyennes, là où l'électorat du FN est plus populaire. Vox attire les catholiques pratiquants séduits par un conservatisme moral, là où le FN est plutôt libéral en matière de mœurs. Vox est libéral économiquement, là où le FN a organisé un virage étatiste.

Vox semble ne pas avoir encore effectué le tournant du RN. Contrairement au RN, il n'est pas soumis à un cordon sanitaire, et s'affiche plus de la droite de la droite que de l'extrême-droite à proprement parler. Parlant de Reconquista plus de grand remplacement, il se montre aussi plus optimiste.

Chapitre 3. Suisse, patriotisme et conservatisme La Suisse . Le premier parti hostile à l'immigration est l'Union démocratique du centre, fondée en 1971. Depuis, la population étrangère est passée de 16% à 25% de la population. Sur 8,6 millions d'habitants, 2,16 millions sont étrangers en 2020, et 66% d'entre eux proviennent de l'Union européenne. Parmi les résidents étrangers, 330 000 italiens, 312 000 allemands, et 260 000 portugais. Il existe toutefois un cloisonnement des nationalités : dans le canton alémanique de Thurgovie au nord, il y a 1 Français pour 80 Allemands ; à Genève, 14 Français pour 1 Allemand. La présence d'Africains, faible, recoupe la présence française, car les résidents d'origine africaine sont principalement francophones. L'hostilité à l'islam pourrait être attribuée à l'immigration turque (87 000 personnes) ou kosovare (115 000), mais elle est modeste en proportion par rapport aux citoyens européens.

L'hostilité à l'Union européenne s'est exprimée à deux reprises au cours de référendums. En 1991, l'entrée dans l'Espace économique européen est rejetée à 50,3% des voix. Les populations romandes ont voté pour, les zones alémaniques contre, sauf dans les grandes villes (Zurich, Berne, Bâle).

En 2007, le parti de droite extrême UDC propose un référendum contre la construction de minarets, qu'il est le seul à soutenir, et l'emporte à 57% des voix. L'opposition de 1991 se maintient : les zones romandes et les grandes villes alémaniques votent contre, le centre de la Suisse et le Tessin (bastion du catholicisme dans le pays) votent pour. La répartition des votes . L'hostilité a l'islam peut être mise en rapport avec la présence de résidents venant de pays musulmans (6% des étrangers), et le fait que le pays ne comptait que quatre mosquées avec minaret, et deux nouvelles en projet. Les cantons les plus hostiles aux minarets sont ceux où la proportion de résidents africains est la plus faible.

Il n'y a pas de relation entre les résultats des votations contre l'immigration et le chômage ou le niveau de revenu. Cela est dû au fait que le chômage est très faible en Suisse. Ainsi, ; mais même cette crainte est faible en Suisse. Le ressort du vote contre les étrangers est plus profond. En réalité, le ressort du vote de l'UDC a trait au conservatisme traditionnel, car sa carte est aussi celle de l'opposition aux droits civils des femmes (votation en 1971), ou aux congés paternité (2001). Le conservatisme moral a en réalité glissé vers des fixations sur l'immigration et les étrangers.

Chapitre 4. Italie, du régionalisme à la xénophobie L'extrême droite italienne s'est construite à celle de l'Espagne. La Ligue du Nord italienne s'est formée dans un objectif indépendantiste d'autonomie de l'Italie du Nord (la Padanie). Les deux extrêmes droites ont toutefois convergé en faisant du rejet de l'immigration un de leurs axes centraux.

Durant les années de plomb, des ligues se forment au Nord pour obtenir une autonomie semblable à celle du Trentin, et sont fusionnées en 1991 par Umberto Bossi, un ingénieur issu du Parti communiste italien. La Ligue soutient un nationalisme provincial. L'électorat de la Ligue se site au nord du Pô. La vallée d'Aoste francophone est plus intéressée par l'Union européenne que par l'autonomie proposée par la Ligue. Elle n'a aucun succès dans le Trentin.

La Ligue est fondée quand peu d'étrangers vivaient en Italie. Elle rejette les travailleurs venant du sud de l'Italie pour travailler dans les usines du Nord, où ils sont méprisés et qualifiés d'. La Ligue obtient des ministres dans le premier gouvernement Berlusconi. La Ligue n'est pas alors d'extrême droite, ce créneau étant occupé par le Mouvement social italien, qui rassemble des mouvements fascisants. Bossi étant empêtré dans un scandale de détournement d'argent public, c'est l'arrivée à la tête de la Ligue de Matteo Salvini en 2012 que le parti acte un tournant xénophobe. Il s'écarte petit à petit de la ligne indépendantiste de la Padanie, et la Ligue du Nord devient la Ligue, avec une visée nationale. La Ligue et le Mouvement 5 étoiles, antisystème, concluent un accord de gouvernement et Salvini devient ministre de l'Intérieur.

L'immigration n'a pas été un thème politique jusqu'aux années 1980. L'Italie est plutôt un pays d'émigration : entre 1895 et 1905, 1% des Italiens chaque année a émigré vers l'Amérique. Après la Seconde guerre mondiale, des millions ont émigré en France et en Suisse. Ainsi, à leurs débuts, la Ligue s'en prend aux Italiens du Sud, et le Mouvement social italien – Droite nationale est plutôt tiers-mondiste.

Comme en France, en Autriche et en Espagne, les immigrés sont installés dans les zones les plus actives économiquement. Les résultats de la Ligue et du M5S sont au contraire plus faibles dans les zones métropolitaines. Les immigrés venus d'Afrique comptent pour 1 million de personnes, et les réfugiés proche-orientaux, à l'origine de la crise dite des réfugiés, comptent pour 42 000 personnes (0,07% de la population italienne, moins de 1% des étrangers).

Si l'on dresse souvent un lien entre le chômage et le vote populiste, l'électorat de la Ligue est peu sensible au chômage car constituée de petits entrepreneurs. Il y a plus de chômeurs dans les zones qui ne votent pas pour la Ligue, dans le Sud.

Chapitre 5. Les deux Allemagne