Roswitha Scholz, née en 1959 en Allemagne, se définit comme une théoricienne sociale de gauche. Elle œuvre comme éditrice indépendante pour la revue EXIT! qu'elle a fondée en 2004, après avoir participé au groupe et revue Krisis (fondés en 1986 à Nuremberg par Robert Kurz, Ernst Lohoff, Klaus Braunwarth et Udo Winkel).
Inspirée par la théorie sociale de Theodor W. Adorno, elle a révolutionné le courant théorique de la critique de la valeur en 1992 avec son article « La valeur, c'est le mâle. Thèses sur la socialisation par la valeur et la relation entre les sexes » initiant le courant théorique de la critique de la valeur-dissociation (Wert-Abspaltungskritik) qui non seulement enrichit la critique de la valeur (première manière) de la question féministe, mais la transforme de fond en comble, tant au niveau du contenu que de la méthode.
Roswitha Scholz est, avec Robert Kurz et des membres de la revue EXIT!, l'une des principales théoriciennes du courant de la critique de la valeur-dissociation. Elle s'attache à théoriser une question qui demeure, selon elle, « un problème non résolu » dans le féminisme, le lien interne entre capitalisme et patriarcat moderne ainsi que ses métamorphoses, et à dépasser les féminismes de l'égalité et de la différence, les féminismes déconstructionnistes, matérialistes, écoféministes et de la « lutte des classes ».
Ses axes théoriques sont le féminisme, le capitalisme, la « race », la classe, le genre et le sujet.
Ses écrits portent sur le racisme, l'anti-tziganisme, la critique de l'idéologie, l'épistémologie, la théorie critique, les marxismes et les rapports entre les sexes dans le capitalisme.
Biographie Roswitha Scholz est née le en Allemagne, dans un milieu populaire. Adolescente, elle suit un apprentissage d'assistante en pharmacie et travaille quelques années chez un grossiste en produits pharmaceutiques. Puis, elle fait l'école de la chance et reprend des études en éducation spécialisée à l'Université, où elle assiste à des séminaires de sociologie, philosophie, phénoménologie et sur l'École de Francfort.
Dans les années 1970, elle lit de la littérature existentialiste (Sartre, Beauvoir, Camus), psychanalytique (Freud, Adler, Jung et Reich), des essais féministes (Alice Schwarzer, Carla Lonzi, Shulamith Firestone, Klaus Theweleit) et de l'antipsychiatrie (Basaglia, Szasz, Laing, etc). Elle se situe du côté de la gauche anti-autoritaire.
« Au début raconte-t-elle, j'ai identifié Marx au marxisme des pays de l'Est et aux K-Gruppen, et tout cela me semblait extrêmement suspect. Ma position m'a placé sans aucun doute au sein de la gauche anti-autoritaire ». Mais au printemps 1984 elle rencontre Udo Winkel, un proche du cercle de Robert Kurz, et comme elle avait assisté à un séminaire sur l'École de Francfort qui exigeait des connaissances de base sur Marx et Le Capital, elle s'est donc inscrite à un cours d'introduction proposé par l'Initiative Marxistische Kritik fondée en 1984 et qui fut l'embryon du groupe Krisis. À partir des années 1984-1986, elle participe alors à ce qui va devenir le groupe Krisis (Robert Kurz, Peter Klein, Klaus Braunwarth, Achim Bellgart, Ernst Lohoff, Franz Schandl, Norbert Trenkle, Udo Winkel, Petra Harmann, Karl-Heinz Wedel, et d'autres) qui va renouveler la critique marxienne de l'économie politique et élaborer une nouvelle « critique de la valeur ».
À cette époque, entre 1984 et 1992, la critique de la valeur ne s'ouvre, ni ne s'intéresse aux questions féministes (les membres du groupe Krisis sont dans leur grande majorité des hommes). Robert Kurz finit, à la suite de longs débats, par intégrer de plein droit le concept de dissociation dans celui de la valeur.
Dans les années 1990, Roswitha Scholz se dédie de manière plus intense à l'élaboration de la théorie de la valeur-dissociation, sans le soutien des hommes du groupe Krisis, voire en rencontrant leur hostilité : Sur un fond principal de conflits personnels existants de longue date entre Robert Kurz et Ernst Lohoff, les dissensions théoriques-politiques sont telles sur des sujets qui ne sont pas toujours discutés collectivement alors que l'élaboration théorique de Kurz est particulièrement vivace, que la scission du groupe Krisis devient inévitable et intervient en 2004. Roswitha Scholz participe alors, avec Robert Kurz et d'autres, à la fondation du groupe EXIT! et de sa revue, qui embrasse totalement la ligne théorique de la critique de la valeur-dissociation. À partir des années 2000, les membres de l'actuel groupe Krisis finiront par reprendre le concept de dissociation, mais dans une acception beaucoup plus générale qui ne sera pas reconnue par Roswitha Scholz.
Roswitha Scholz a été mariée avec Robert Kurz (1943-2012). Elle vit à Nuremberg en Allemagne.
Apports théoriques Avec la théorie de la valeur-dissociation, Roswitha Scholz propose une critique féministe du patriarcat-capitalisme au-delà du marxisme traditionnel et de tous les développements postmoderne et post-structuraliste. Elle effectue une critique radicale de la modernité comprise comme patriarcat producteur de marchandises, ce qui la conduit à refuser de se laisser enfermer tant dans la croyance en un progrès immanent de la modernité, que dans les « contradictions secondaires », l'essentialisme naturalisant, le différentialisme ou l'ontologie des relations de pouvoir de Michel Foucault.
Roswitha Scholz continue son élaboration théorique en s'inspirant en partie d'Adorno, de la première « critique de la valeur » encore androcentrique, tout en l'adossant à une critique d'autres courants féministes comme le féminisme matérialiste, le marxisme-féministe, l'écoféminisme, le féminisme queer ou le féminisme déconstructionniste (représenté par Judith Butler, par exemple). Pour construire sa propre position, c'est donc une théorisation qui sans cesse va amener des objections à des auteures comme Simone de BeauvoirElle lui consacrera un essai critique, Simone de Beauvoir aujourd'hui. Quelques annotations critiques à propos d'un auteur classique du féminisme (Le Bord de l'eau, 2014). , Nancy Fraser, Judith Butler, Maria Mies, Silvia Federici, Mariarosa Dalla Costa, Leopoldina Fortunati, Lise Vogel, Irene Dölling, Gudrun-Alexi Knapp, Tove Soiland, Frigga Haug, etc.
Plus qu'un élargissement de la critique marxienne de l'économie politique, il s'agit d'une révolution théorique à l'intérieur d'une première révolution théorique. Car la critique de l'économie politique – reformulée par le courant de la critique de la valeur - n'est pas seulement enrichie par la question féministe, elle en est complètement transformée tout autant au niveau du contenu que de la méthode.
Critique du féminisme marxiste ou matérialiste Elle va reprocher au féminisme marxiste traditionnel ou au féminisme matérialiste de mouler leurs compréhensions du patriarcat spécifiquement moderne dans la vision transhistorique et ontologique du matérialisme historique, c'est-à-dire dans l'idée d'un primat de l'infrastructure matérielle au sein des sociétés humaines, primat qui sera contesté par l'anthropologie contemporaine. Ces féminismes pour saisir le rapport asymétrique de genre moderne vont ainsi rester prisonniers de l'analyse marxiste traditionnelle qu'ils vont simplement transposer par analogie sur ce qui assigné au « féminin ». On pourrait parler de féminisme de recouvrement, dans ce sens où loin de saisir le « dissocié » féminin dans sa spécificité en évitant tout type de dérivation simple depuis le rapport-capital (rapport-valeur), on ne comprend le rapport asymétrique entre les genres que par l'extension positive de la conceptualité marxiste traditionnelle telle qu'elle se trouve utilisée pour saisir la sphère masculine du travail abstrait (la sphère « mâle » de l'économie d'entreprise). Afin de prouver sa valeur (économique et morale), on recouvre ainsi le « féminin dissocié » et tout particulièrement l'activité domestique assignée aux femmes, sous le concept transhistorique de « travail » et de « mode de production » (un « mode de production domestique » dira Christine Delphy). Ce que montre Scholz, c'est que ce féminisme en charriant le concept positif et transhistorique du travail du marxisme traditionnel, conduit paradoxalement à réifier ces activités dissociées, car toutes ces activités assignées au « féminin » sont contraintes de se concevoir à travers les catégories patriarcales façonnées pour la production de marchandise, le monde mâle de l'économie d'entreprise. Ce fut-là, selon Scholz, toutes les limites du « débat sur le travail domestique » dans les années 1970, qui fut au travers d'une inflation du concept de « travail » qui n'était pas bien délimité théoriquement et de ses accents parfois ouvertement « pro-travail », une tentative inconsciente et malheureuse de coupler le cadre androcentrique du capitalisme aux problématiques de genre. Les activités assignées aux femmes furent ainsi conçues comme « travail reproductif » ou « travail domestique » sur le modèle du « travail productif » socialement valorisé dans le marxisme traditionnel androcentrique, et par extension se trouvent être dès lors recouvertes par les catégories et formes sociales en usage dans la sphère du travail abstrait assignée au masculin.
La valeur-dissociation, un rapport dialectique Roswitha Scholz insiste : ce n'est pas le capitalisme qui crée cette forme de patriarcat spécifique de la forme-valeur, les deux sont consubstantiels. La dissociation est le présupposé de la valorisation, et inversement.
La valeur et la dissociation en tant que rapports sociaux y entretiennent une « relation dialectique » et non une relation de dérivation ou de subsomption : . En réalité, : La valeur possède ses propres présupposés dans la dissociation, et inversement. La forme-valeur et le dissocié constituent dès lors une « unité négative », ils sont dans une relation de « co-constitution ». En ce sens, la dissociation constitue le « revers obscur de la valeur elle-même », et non une positivité à affirmer, une non-identité, le féminin dissocié ne constituant nullement un quelconque « mieux ».
La « dissociation » est à la base de l'existence de la valeur comme forme sociale fétichiste : l'univers masculin de la marchandise, du travail abstrait, de la valeur, de la politique, de l'État, des sciences, ne peut exister que parce qu'a été « dissocié » et assigné aux femmes un ensemble d'activités, de sentiments, de caractères et d'attitudes de nature différentes, tout aussi essentielles à la reproduction et au fonctionnement de la société marchande, mais qui ne correspondent pas à la logique de l'univers de la valeur.
Les dimensions matérielle, socio-psychologique et culturelle-symbolique