La loi des trois états est une proposition de loi de l'histoire énoncée par le philosophe positiviste Auguste Comte, selon laquelle chaque branche des connaissances humaines passe par trois états théoriques successifs : théologique, métaphysique et positif. Cette loi permettrait de cerner l'évolution de l'esprit humain individuel, mais aussi d'appréhender l'évolution de l'humanité entière.
Comte résume sa position dans Considérations philosophiques sur la science et les savants (1825) : « Considérées dans le passé, les sciences ont affranchi l’esprit humain de la tutelle exercée sur lui par la théologie et la métaphysique et qui, indispensables à son enfance, tendaient à la prolonger indéfiniment. Considérées dans le présent, elles doivent servir, soit par leurs méthodes soit par leurs résultats généraux, à déterminer la réorganisation des théories sociales. Considérées dans l’avenir, elles seront, une fois systématisées, la base spirituelle permanente de l’ordre social, autant que durera sur le globe l’activité de notre espèce. »
Origines Au , plusieurs tentatives d'établissement de lois de l'histoire émergent. Giambattista Vico est un des pionniers avec sa théorie des trois âges, où il cerne trois étapes fondamentales de l'évolution historique, de l'âge des dieux à l'âge des hommes. Postérieurement, on trouve dans des manuscrits non publiés de Turgot et de Burdin des tentatives de découpage ternairesBruce Mazlish: The Uncertainty of Sciences. New Haven, 1998, p. 51Jean-François Robinet, Notice sur l'œuvre et sur la vie d'Auguste Comte, lire en ligne. Comte fut aussi influencé par les théories de Condorcet sur la réforme socialeMary Pickering, « Le positivisme philosophique : Auguste Comte », in Revue interdisciplinaire d'études juridiques 2011/2 (Volume 67), pages 49 à 67, lire en ligne, consulté le 24 juin 2020.
Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon acquit des éléments de connaissance historique auprès de l'historien Augustin Thierry, qui fut son premier secrétaire. Saint-Simon étudia le passage de l'âge féodal à l'âge industriel. Il les formalisa dans l'industrie (1816-1817). Auguste Comte, qui fut le secrétaire de Saint-Simon entre 1817 et 1824, s'appropria les travaux de celui-ci et publia sous sa direction, en , un opuscule de la Suite des travaux ayant pour objet de fonder le système industriel, du contrat socialSaint-Simon, Suite des travaux ayant pour objet de fonder le système industriel, du contrat social, avril 1822, lire en ligne, consulté le 24 juin 2020. intitulé Prospectus des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la sociétéAuguste Comte, Saint-Simon (dir.),Prospectus des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, lire en ligne, consulté le 24 juin 2020.
Première formulation Auguste Comte fut amené à intercaler, entre l'âge féodal et l'âge industriel, un âge intermédiaire, celui de la métaphysique, ce qu'il formula dans le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société publié sous son nom en 1824Bruno Gentil (X 1955), La jaune et la rouge, « Éloge d'Auguste Comte ( partie », janvier 1999, lire en ligne, consulté le 24 juin 2020 :
La philosophie positiviste considère que la métaphysique est une manifestation de l'esprit qui est rendue caduque par l'avènement des sciences. Le mode de pensée métaphysique et théologique, qui remplissait son office de manière très utile avant la Révolution française, ne peut désormais plus maintenir l'unité de croyance entre les individus qui rend possible la cohésion sociale. L'histoire ne pouvant selon Comte, le régime théologique ne peut être rétabli, comme le voulait Joseph de Maistre (Du pape). Seule la communauté des savants pourra mettre fin à ce que Comte appelle l', et achever enfin la révolution.
Le renoncement à la métaphysique n'est néanmoins pas pour Comte un abandon douloureux, on ne , dit-il dans son Catéchisme positiviste. Il s'agit d'ailleurs moins d'un renoncement que d'un dépérissement naturel. Comme Comte le répète : ce qu'on ne peut savoir, nous n'avons ni besoin ni l'envie de le connaître. La science, lorsqu'elle sera vraiment constituée, accomplira le règne indétrônable de l'esprit scientifique qui triomphera de l'..
La loi des trois états est étayée aussi bien par la considération de l'histoire des sciences et des conceptions humaines que par l'histoire individuelle de chaque homme. En effet, chacun se souvient, lorsqu'il s'agit d'expliquer un phénomène, avoir été théologien dans son enfance, métaphysicien dans son adolescence et enfin scientifique dans sa maturité. L'expérience de la folie, Comte le confesse lui-même, nous donne un indice supplémentaire de cette loi, en nous permettant d'expérimenter une régression temporaire dans les états de nos conceptions.
Description des trois états En proposant une théorie chargée de décrire « l'entière évolution intellectuelle de l'humanité », Comte propose une philosophie de l'histoire. De cette théorie, il existe plusieurs formulations. La première se trouve dans le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société (1822)inclus dans les opuscules de philosophie sociale, la seconde dans le Cours de philosophie positive (1830-1842), et la troisième dans le Discours sur l'esprit positif (1844). De ces trois formulations, c'est la dernière qui est la plus complète, puisqu'elle distingue, à l'intérieur même des états, des formes ou phases transitoires.
L'état théologique ou fictif Dans l'état théologique, l'homme recherche, d'une manière presque exclusive, l'origine de toutes choses, la cause essentielle, soit première, soit finale, des divers phénomènes qui l'affectent, dans la volonté des dieux ou des esprits.
L'état théologique, aussi appelé état féodal, correspond au Moyen Âge et à l'Ancien Régime. Les relations sociales y sont analysées comme le résultat de l'idée surnaturelle de droit divin. « [L'analyse] explique, écrit Comte, les changements politiques successifs de l'espèce humaine par une direction surnaturelle immédiate, exercée d'une manière continue depuis le premier homme jusqu'à présent »Auguste Comte, Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société (1822).
Comte ajoute que « quoique d'abord indispensable, à tous égards, le premier état doit désormais être toujours conçu comme provisoire et préparatoire »Auguste Comte, Discours sur l'esprit positif (1844), Vrin, Paris, 1995, p.42. Et toutefois, il reconnaît que cet état a longtemps été « aussi indispensable qu'inévitable »Auguste Comte, Discours sur l'esprit positif (1844), Vrin, Paris, 1995, p.49. En cela, son propos se distingue de la critique radicale du Moyen Âge menée par certains philosophes des Lumières.
La première phase : le fétichisme Comte définit le fétichisme comme la tendance « consistant surtout à attribuer aux êtres extérieurs une vie essentiellement analogue à la nôtre »Auguste Comte, Discours sur l'esprit positif (1844), Vrin, Paris, 1995, p.45. La phase fétichiste est marquée par un très fort anthropocentrisme. C'est l'adoration des astres qui en constitue la forme paradigmatique. L'animisme peut aussi être classé dans cette phase.
La deuxième phase : le polythéisme Cette phase, de l'avis de Comte trop souvent confondue avec la première, commence lorsque « la vie est enfin retirée aux objets matériels, pour être mystérieusement transportée à divers êtres fictifs, habituellement invisibles, dont l'active intervention continue devient désormais la source de tous les phénomènes extérieurs, et même ensuite des phénomènes humains »Auguste Comte, Discours sur l'esprit positif (1844), Vrin, Paris, 1995, p.47.
La troisième phase : le monothéisme Lors de cette phase, qui constitue à la fois l'apogée et le déclin de l'état théologique, « la raison vient restreindre de plus en plus la domination antérieure de l'imagination, en laissant graduellement développer le sentiment universel, jusqu'alors presque insignifiant, de l'assujettissement nécessaire de tous les phénomènes naturels à des lois invariables »Auguste Comte, Discours sur l'esprit positif (1844), Vrin, Paris, 1995, p.48.
L'état métaphysique ou abstrait L'état métaphysique, aussi appelé état abstrait, désigne le siècle des Lumières et notamment les encyclopédistes. Auguste Comte leur reproche de raisonner à partir de la supposition abstraite et métaphysique d'un contrat social primitif comme le fait notamment Jean-Jacques Rousseau et de raisonner à partir des droits individuels communs à tous les hommes, aboutissant aux idées de liberté et de souveraineté du peuple.
Beaucoup de philosophes, ainsi que certains pères fondateurs des États-Unis, se définissent en ce comme déistes, position purement métaphysique.
L'état scientifique ou positif Dans l'état scientifique, l'esprit humain renonce temporairement à comprendre l'origine ou l'éventuelle destination de l'univers, jusqu'à plus ample information. Il renonce de ce fait à la question du « pourquoi ? » chère à Aristote (et source de plusieurs de ses erreurs en physique) et recherche par l'usage unique du raisonnement et de l'observation les lois effectives de la nature « c’est-à-dire leurs relations véritables de succession et de similitude ». L'entrée dans l'état scientifique s'accompagne de l'abandon de l'étiologie au profit d'une explication législative, c'est-à-dire fondée sur des lois invariables. La loi se substitue à la cause, la prévision à la généalogie :
À l'âge de la science doit correspondre une politique fondée sur une organisation rationnelle de la société. Les grandes lignes de cette politique sont données par une sociologie scientifique.
Cette pensée marque aussi le début d'un courant historique d'interprétation scientifique de l'Histoire. Le sera en effet traversé par les analyses déterministes et parfois finalistes de l'Histoire notamment à des fins politiques. On peut noter parmi celles-ci le matérialisme dialectique, le darwinisme social ou l'empirisme organisateur malgré les différences politiques et théoriques majeures qui les fondent, les unes étant parfois des réactions aux autres pour mieux défendre une doctrine politique en s'inscrivant dans l'air du temps.
Une question qui se pose ensuite est de savoir pourquoi on constate ces lois-là plutôt que d'autres. Certaines, comme la loi de l'action et de la réaction, se déduisent du raisonnement ; d'autres semblent presque arbitraires même si le principe anthropique faible permet déjà d'éliminer celles qui auraient rendu impossible notre émergence ; l'action à distance de la gravitation, qui dérangeait Newton et sur laquelle il se refusait toute hypothèse (Hypotheses non fingo) sera résolue par la relativité générale ; la mécanique quantique fait apparaître des lois bien différentes de celles que nous observons à l'échelle macroscopique. La question de ce qui a mis le feu aux équations, pour reprendre une expression de Stephen Hawking, reste ouverte.
Analyse
Le statut de cette loi est problématique. S'agit-il, comme semble le dire le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société d'une loi qui décrit l'évolution historique de la société humaine ou bien plutôt d'une loi générale du développement de la pensée individuelle, qui établirait l'esprit positif comme l'achèvement d'une formation pédagogique ? Cette deuxième solution est esquissée dans le Cours de philosophie positive. En réalité, il semble que la loi des trois états dispose d'un statut double : vérifiée à l'échelle individuelle, elle l'est également à l'échelle sociétale. C'est même le partage des connaissances vraies qui oriente cette loi et empêche toute régression d'un état supérieur à un état inférieur.