Ion Vinea, né Ioan Eugen Iovanaki, parfois écrit Iovanache ou IovanachiDictionnaire biographique des Auteurs, sous la direction de Guy Schoeller, Paris, Robert Laffont, 1990, pages 627-628. le et décédé le , est un poète, romancier, journaliste, critique littéraire et homme politique roumain.

Au début de son activité littéraire, encore adolescent, il se fait connaître sur la scène moderniste et fonde, avec Tristan Tzara et Marcel Janco, la revue Simbolul. Plus conservateur, Vinea s'est éloigné d'eux au moment où ils acquérirent une renommée internationale au sein du mouvement Dada et fut en général considéré comme affilié à la contre-culture roumaine de gauche pendant la Première Guerre mondiale. Avec N. D. Cocea, il fut rédacteur en chef de la revue socialiste Chemarea, mais réintégra l'avant-garde littéraire dans les années 1923–1924, proche du constructivisme, du futurisme, plus épisodiquement du surréalisme.

La renommée de Vinea provient surtout de son activité de cofondateur et rédacteur en chef de ContimporanulAndreia Roman, Literature româna Littérature roumaine, tome III L'entre-Deux-Guerres, Paris, Non Lieu, 2010, page 123., la principale revue d'avant-garde de Roumanie dans les années 1920, où il publia ses proses éparses. Il y développa sa critique sociale et exposa son programme de renouveau cultural, fusionnant la réinterprétation moderniste des thèmes traditionnels avec une forme de cosmopolitisme et un intérêt constant pour les avant-gardes européennes. Il s'est éloigné de l'art expérimental et de la littérature en général dans les années 1930 et a travaillé pour des journaux plus conventionnels, devanant un journaliste anti-fasciste dont la voix portait mais peu cohérent et suscitant le mépris des écrivains plus radicaux à unu par exemple. Après un mandat à la Chambre des députés, où il représenta le Parti National-paysan, Vinea se concentra sur la direction du journal de Cocea, Facla. Vers 1940, il devint un anticommuniste et antisoviétique fervent, rédacteur en chef du journal Evenimentul Zilei favorable au, voire au service du général Ion Antonescu.

Pendant les deux dernières décennies de sa vie, Ion Vinea fut constamment harcelé par les autorités de la Roumanie communiste, et interdit de publication. Poussé à la pauvreté, voire à la clandestinité, il devient le prête-plume de son ami romancier Petru Dumitriu, qu'il dénonça ensuite. Il exerça nombre de métiers, avant de revenir en tant que traducteur d'Edgar Allan Poe et de William Shakespeare. Il mourut d'un cancer alors même que certaines de ses œuvres étaient en cours d'impression. Vinea s'est marié quatre fois, sans compter ses multiples aventures extra-conjugales ; sa troisième épouse, l'actrice et romancière Henriette Yvonne Stahl, était en train de finaliser l'édition de ses romans inédits, qui mirent en fiction sa propre vie à la manière du décadentisme, et lui valurent une reconnaissance posthume en tant que conteur.

Biographie

Enfance et années consacrées à Simbolul Né à Giurgiu, le futur Ion Vinea était le fils d'Alexandru Iovanaki et d'Olimpia Vlahopol-Constantinidi. Bien qu'à l'âge adulte, il ait nié catégoriquement nié son ethnicité grecqueCernat (2007), ; Funeriu, , l'origine hellène de ses deux parents était documentée. Tous deux faisaient aussi partie de la classe dirigeante: Alexandru était un neveu du Prince Careagdi devenu son protégé après le suicide de ses deux parents, et un ingénieur diplômé de Centrale, mais qui avait toujours vécu comme propriétaire terrien à Drăgănești ; Olimpia, enseignante en lettres classiques, était née d'immigrants gréco-ottomans en RoumanieFuneriu, , 10. Selon un témoignage isolé, Ioan n'était le fils de Iovanaki que de nom et avait été conçu par Olimpia, qui était d'une exceptionnelle beautéFuneriu, Sanda Cordoș, "Răsfățatul vitregit", Revista 22, numéro 1222, août 2013, avec Henry C. Dundas, consul anglais à Galați Paul Cernat, "Senzaționalul unor amintiri de mare clasă", Observator Cultural, numéro 130, août 2002.

Alors qu'Ion n'était encore qu'un enfant, les Iovanaki déménagèrent de Giurgiu à Bucarest, alors capitale du Royaume de Roumanie, où, en 1905, ils eurent un autre fils, Nicolae. Durant son enfance, Ioan s'entraîna à lire en roumain et en français, parlait aussi latin et allemand ; bien plus tard il apprit l'anglaisFuneriu, . Voir aussi Cernat (2007), . Alors qu'il suivait les cours de l'école primaire de l'institut Sfânta Vineri à partir de 1902, il se découvrit également un talent pour le piano, et prit plus tard des cours privés en même temps que Clara Haskil et Jacques G. Costin, qui restèrent ses amis toute la vieCernat (2007), . Voir aussi Funeriu, . Dès 1910, en intégrant le Collège national Saint Sava, Vinea s'astreignit à l'étude de la philologie, y compris la littérature française du dix-neuvième siècle et le symbolisme, qui devint sa spécialitéFuneriu, . Il eut le symboliste roumain Adrian Maniu, un peu plus âgé, comme tuteurCernat (2007), , 51.

thumb|340px|Tout à droite, Ion Vinea (tenant le chien), et d'autres figures du cercle Simbolul : Tristan Tzara, Marcel Janco, Jules Janco, Poldi Chapier (1912). En , avec ses condisciples du collège Saint Sava Marcel Janco et Tristan Tzara, il créa le magazine littéraire Simbolul. Bien qu'il se fût agi d'un journal à la vie courte et à la rédaction particulièrement juvénile, il parvint à susciter les contributions de certains des symbolistes roumains les plus éminents : Alexandru Macedonski, Nicolae Davidescu, Emil Isac, Ion Minulescu, Claudia Millian, Al. T. Stamatiad, et Adrian ManiuCernat (2007), ; Funeriu, . Voir aussi Sandqvist, , 384. Simbolul était aussi une manifestation publique de la fronde de Vinea contre l'établissement, vitupérait les écrivains associés au traditionalisme ou au poporanismeCernat (2007), , 50; Funeriu, ; Sandqvist, . Ses propres poèmes qui y étaient publiés, néanmoins, restaient généralement inoffensifs, fortement influencés par les Macedonski, Minulescu, ou Albert SamainCernat (2007), ; Funeriu, . Peu après Simbolul, Vinea passa ses vacances à Gârceni, sur la propriété des Tzara, et à Tuzla. La collaboration entre Tzara et lui produisit une nouvelle espèce de poésie moderniste, qui transcendait les conventions symbolistesCernat (2007), , 116–122, 153, 403, 405; Sandqvist, , 134–135, 160–162.

Une « foi nouvelle » après le symbolisme Dès 1913, Iovanaki devint journaliste et pamphlétaire plutôt classé à gauche à Facla et Rampa, les journaux de N. D. Cocea, où il utilisa de nombreux pseudonymes : « Ion Iovin », « Evin », « Ion Japcă », « Ion Eugen Vinea », « Crișan », « I. Iova », peut-être aussi « Stavri » ou « Puck »Funeriu, . Voir aussi Cernat (2007), , 61–71, 92–93, 142, 147. Constantin Beldie l'embaucha également à la Noua Revistă RomânăFuneriu, . Voir aussi Cernat (2007), , 109, 123. Il adopta finalement la signature « Ion Vinea » en 1914, devenu un polémiste « craint et impitoyable » doté d'une « logique infaillible »Funeriu, , écrivant "des textes d'une élégante véhémence, portant la marque distincte de son intellect"Mircea Anghelescu, "Pamfletul la ordinea zilei", România Literară, numéro 40/2014. Comme l'a noté l'historien de la littérature Paul Cernat, il a pris soin de ne pas se définir comme un critique professionnel et « taxinomiste », mais plutôt comme un penseur indépendant, à la manière de Remy de Gourmont et Charles Baudelaire; toutefois ses travaux visaient à compenser le manque de critiques et exégètes symbolistesCernat (2007), , 65–68, 181, 339, 410. Cherchant des références en dehors du symbolisme, il les trouva en Walt Whitman, Guillaume Apollinaire, et Henri Bergson puis prophétisa qu'une « nouvelle foi » et une littérature anti-sentimentale étaient en devenirCernat (2007), , 121.

En tant que critique d'art, il se trouva des affinités avec les futuristes, cubistes, et surtout simultanéistes européens, dont l'art non-statique était selon lui une représentation plus précise de l'expérience humaineCernat (2007), . Comme les futuristes, la jeune Vinea se réjouissait de l'industrialisation et de l'occidentalisation, rendait compte avec enthousiasme de la Révolution des Jeunes-TurcsCernat (2007), . Il était aussi partisan du réalisme socialiste, encensait Maxim Gorki et, plus tard, Demetrus Theodorescu, Vasile Demetrius, Ion Călugăru, et Panait IstratiCernat (2007), , 98, 143, 206, 214–215, 219–220. Le cheval de bataille de Vinea était de défendre le cosmopolitisme contre le nationalisme traditionaliste : il mettait en exergue la contribution fondamentale des Grecs, Juifs et Slaves à la littérature roumaine ancienne et nouvelle, ridiculisait l'antisémitisme conservateur de critiques comme Ilarie Chendi, Mihail Dragomirescu, ou Nicolae Iorga Luminița Marcu, "Incendiarul ziarist Ion Vinea", Observator Cultural, numéro 154, février 2003Cernat (2007), , 65–66. Ses autres cibles notoires étaient les symbolistes modérés, académiques, comme Anna de Noailles, Dimitrie Anghel et surtout Ovid Densusianu et les modernistes aux convictions vacillantes, parmi lesquels Eugen Lovinescu, auquel Vinea réservait ses sarcasmes les plus amersCernat (2007), , 108, 134. Dans un texte de 1916, il imaginait Lovinescu « jeune, déjà bourgeois, déjà bouffi et probablement mou »Cernat (2007), .

Vinea lui-même possédait un grand charisme, ses pairs le décrivaient comme « enviable », « beau et serein »Funeriu, mais aussi « gâté ». Selon Felix Aderca, lui aussi moderniste, Vinea se sacrifiait à « l'originalité » et au « style », se moquait des plus petits que lui et ne surfait que sur « les vagues poétiques les plus raffinées »Funeriu, . Il mettait un point d'honneur à mépriser les cafés littéraires, lieux de rassemblement des « poètes sans muse ». Il allait néanmoins à la Terasa Oteteleșanu au 49, avenue de la Victoire et dans d'autres bars, se mêlant à la foule littéraireSandqvist, , 120. Consumé par la vie publique, il obtint son diplôme de Saint Sava en 1914 avec la médiocre moyenne de 6.80Funeriu, .

Au début de la Première Guerre mondiale, la Roumanie resta neutre jusqu'en et Vinea s'impliqua plus encore dans les débats politiques et sociaux. Il écrivait dans Cronica, la revue de Tudor Arghezi et Gala Galaction, défendant une lycéenne accusée de fornication, pour propulser le fait divers au rang de débat national. Il conserva une rancœur durable contre Arghezi, qui censurait fréquemment ses éclats révolutionnaires; Arghezi pour sa part nota en 1967 qu'il avait toujours « aimé et admiré » VineaFuneriu, . Toujours dans Cronica, il a encensé Maniu et George Bacovia, les poètes qui correspondaient le plus à son idéal esthétique post- et para-symbolisteCernat (2007), .

On retrouvait aussi Vinea dans les quotidiens d'Alexandru Bogdan-Pitești, LibertateaBoia (2010), et Seara, où il recommanda aussi Jacques CostinCernat (2007), . Il conserva un intérêt marqué pour la politique en temps de guerre, mais ne partageait pas explicitement la germanophilie qui soutenait les Empires centraux, bien qu'elle eût prévalu à Cronica, Seara, et LibertateaBoia (2010), . Comme Arghezi, Bogdan-Pitești et Cocea, il gardait une haine durable envers le Parti National Libéral (PNL), qui se traduisait par ses sympathies soit pour le conservatisme soit pour le socialismeCernat (2007), , 98, 102–104, 170. Il décriait à l'époque la vie politique roumaine d'intrigues et de « latrines », caricaturait Ion I. C. Brătianu et Take Ionescu en tyrans égocentriquesAdina-Ștefania Ciurea, "Publicistul Vinea", România Literară, numéro 37/2003.

Chemarea et la Première Guerre mondiale thumb|320px|Vinea (debout) avec Tzara, M. H. Maxy, et Jacques G. Costin, vers 1915