vignette|Le premier camp nazi est installé en mars 1933 à Nohra, dans une ancienne école, par le gauleiter de Thuringe Fritz Sauckel. Les premiers camps nazis sont des lieux de détention extrajudiciaires établis en 1933-1934 dans l'Allemagne nazie, pour contrôler les opposants politiques et les individus et groupes jugés nuisibles à la communauté nationale. Bien que le système, très décentralisé, ait été assez rapidement démantelé, ces camps sont les précurseurs des camps de concentration nazis.

Contexte Après la chute du dernier gouvernement élu de la République de Weimar en , Franz von Papen, nommé chancelier du Reich, renverse le gouvernement du Land de Prusse et nomme à sa tête un Commissaire du Reich (). Le , Adolf Hitler devient chancelier après avoir conclu un accord en coulisse avec von Papen’.

En , von Papen devient Commissaire du Reich en Prusse et prend Hermann Göring comme ministre de l'Intérieur de l'État. Ils peuplent la police d'affidés, constituent un embryon de police politique (qu'ils confient à Rudolf Diels) et enrôlent SA, SS et anciens combattants de la Stahlhelm comme auxiliaires de police (Hilfpolizei). Le , Göring assume les fonctions de ministre-président et ministre de l'Intérieur de Prusse. Le , il crée la Geheime Staatspolizeiamt (Gestapo ou Bureau secret de la police d'État), dont il confie la direction à Diels.Parallèlement, le , à l'approche des élections prévues pour le , Wilhelm Frick, ministre de l'Intérieur du Reich, promulgue une loi d'exception interdisant les rassemblements publics, rétablissant la censure des périodiques et autorisant l'arrestation des opposants, dans un cadre légal (Polizeihaft) moins protecteur que l'habituelle Schutzhaft (de schützen, protéger, et Haft, détention : détention de protection, détention conservatoire ou détention de sûreté), qui autorisait déjà l'État à restreindre la liberté d'une personne pour sa propre protection, ou pour « mettre en garde à vue des éléments séditieux en cas d'urgence ». Frick encourage le land de Thuringe et l'état libre d'Oldenburg, déjà gagnés à la cause, à préparer des listes d'opposants. Le , l'incendie du Reichstag, présenté comme un complot communiste, est le prétexte à des arrestations massives. Le décret du 28 février 1933 sur les incendies du Reichstag supprime le droit à la liberté personnelle inscrit dans la Constitution de Weimar’. Les arrestations se multiplient après les élections du , à l'issue desquelles les nazis échouent à gagner une majorité et gouvernent en coalition avec le Parti populaire national allemand (DNVP). Entre le 5 et le , là où ils n'ont pas la majorité (Bade, Bavière, Saxe, Wurtemberg, Brême, Hambourg, Lübeck), les nazis déposent les autorités légitimes et arrêtent les opposants, tandis que, le , le Reichstag amputé de l'opposition, en fuite ou en exil, approuve des textes instituant la dictature et (juin et juillet) le parti unique.

Cadres juridiques Pour arrêter et détenir ses opposants, le régime s'appuie tout d'abord sur la Schutzhaft (détention de protection), qui autorise à restreindre la liberté d'une personne pour sa propre protection, ou pour « mettre en garde à vue des éléments séditieux en cas d'urgence ». Ce dispositif, utilisé ponctuellement par la République de Weimar pour calmer les troubles politiques, semble alors acceptable, comme solution temporaire, pour faire face à ce qui est présenté comme la menace communiste.

Les nazis s'appuient sur ce précédent, mais l'amputent de toute garantie légale et élargissent son objectif, au-delà du parti communiste, à tous les partis qu'ils viennent d'interdire. Dès le début de 1934, la Gestapo a le monopole de la Schutzhaft en Prusse, avant que Himmler ne l'étende à l'ensemble du Reich. Le , le régime institue la détention provisoire (Vorbegungshaft) qui s'applique aux récidivistes de droit commun et permet à la Kripo (police criminelle) de remplir les camps. L'association Schutzhaft-Vorbegungshaft confère au régime l'outil nécessaire aux arrestations et aux détentions arbitraires applicables à n'importe quelle catégorie sociale réputée « nuisible à la communauté nationale »’’.

Les différents types de camps vignette| Des prisonniers gardés par des hommes de la SA s'alignent dans la cour du camp de concentration d'Oranienburg, 6 avril 1933. Les premiers camps nazis peuvent se diviser en plusieurs catégories. vignette|Schutzhaftlager de la Feldstraße à Erfurt. Camp de détention préventive (Schutzhaftlager) — Les détenus sont logés dans des structures carcérales existantes (aile ou quartier d'une prison, centre de détention préventive) sans contact avec les détenus de droit commun. La plupart des établissements pénitentiaires du Reich ont servi, à un degré ou un autre, à la détention préventive. À part le centre de détention préventive pour femmes de Münich-Stadelheim, qui opère jusqu'en , ces structures ferment fin 1933-début 1934, alors que la prison elle-même devient un des lieux principaux de persécution des opposants politiques incarcérés sous des prétextes fallacieux.

Camps de concentration (Konzentrationlager) — Environ 70 camps ont été établis en 1933, dans n'importe quelle structure se prêtant à la détention de prisonniers. Le premier camp est établi à Nohra (Thuringe) le dans une école, à l'initiative du Gauleiter local. Les premiers camps ne relèvent d'un schéma organisé au niveau central. Ils sont improvisés au cas par cas en fonction des circonstances et des disponibilités. Ils ne sont pas équipés de barbelés, de baraquements ou de miradors. Les détenus sont souvent logés dans des usines désaffectées, des ateliers, des exploitations agricoles, des châteaux, une barge. La gestion est également improvisée selon les ressources locales : la garde peut être confiée aux SS, aux SA, à la police locale (parfois successivement et parfois en même temps) et même aux anciens combattants (Stahlhelm), voire à l'association des Femmes du parti nazi (NS-Frauenshaft). De nombreux sites sont ensuite réutilisés comme centres de détention nazis.

Sites de torture (Folterstätten ou Folterkeller) — Il s'agit de sites utilisés par la police auxiliaire (Hilfspolizei) pour torturer des opposants sous prétexte d'interrogatoires. Il y en aurait eu 150 à Berlin. Les SA, par exemple, utilisent le site de la SA-Gefängnis (prison SA) sur General-Pape-Strasse ou le siège du Parti communiste allemand (KPD), dont ils s'étaient emparés, pour torturer leurs ennemis et poursuivre leur lutte contre la Gauche.

Camps sauvages (wilde Lager) — Cette catégorie, créée après la guerre par des accusés cherchant à atténuer leurs responsabilités, n'aurait pas de réalité historique et aucun camp n'a réellement exercé totalement sans aucun contrôle et hors de l'orbite du pouvoir. Il est possible que de telles situations aient existé pour une durée très limitée, mais pour retomber très rapidement sous la coupe de l'État. vignette|Plaque rappelant le site d'interrogation et de torture de la SA sur la Papenstrasse à Berlin.

Modèle prussien et modèle de Dachau

Modèle prussien Ayant arrêté près de 30 000 opposants dans les premiers mois de 1933, la Prusse se trouve à l'avant-garde pour organiser leur détention. 30 sites sont identifiés dès la fin mars et de nombreux autres ouvrent en avril-mai. La plupart fermeront à l'automne, mais à l'été 1933, la Prusse a organisé un système de détention pour 15 000 personnes, centré sur Papenburg/Elmsland, avec quatre camps satellites, trois centres de regroupement et sept camps régionaux (dont deux ayant des sections pour femmes). En , la SS installe ses agents dans les camps, où ils entrent en lutte avec les administrateurs civils pour le contrôle des détenus. Alors que les premiers, tout en humiliant leurs bêtes noires, cherchent avant tout à exploiter les prisonniers, les seconds leur imposent des conditions de détention inhumaines et se sentent suffisamment sûrs d'eux pour commettre ouvertement des crimes. Les conflits qui s'ensuivent, sur fond de ce qui reste alors d'état de droit, conduisent les autorités du Land à interdire la création de nouveaux camps et à fonctionnariser tous les responsables et gardiens des camps. Cette mesure, censée redonner au Land le contrôle de l'administration des camps, contribuera au contraire à nazifier leur encadrement, ouvrant la porte à un système totalement débarrassé de toute contrainte légale ou administrative.vignette| Le commandant Theodor Eicke s'adresse à 600 prisonniers de Dachau libérés pour Noël 1933.

Modèle de Dachau Le , les nazis renversent les autorités bavaroises et Himmler prend le contrôle de la police du Land. Le , alors que les prisons se remplissent d'opposants, Himmler annonce la création à Dachau, d'un camp permanent pour 5 000 détenus. Le , les SS prennent le contrôle du camp après un bref intermède confié à la police locale. Le 12, ils assassinent quatre prisonniers juifs. Au , la liste des détenus exécutés comporte déjà 52 noms. Accusé d'homicide, Hilmar Wäckerle, le commandant du camp, est remplacé par son second, Theodor Eicke, qui édicte immédiatement un code disciplinaire et pénal du camp de concentration. Le code incarne une vision du monde concentrationnaire assimilant le travail à la torture.

Le , la nuit des longs couteaux, débarrassant les SS de leurs concurrents SA, donnent aux premiers le contrôle total des camps de concentration. En juillet, quand Eicke devient inspecteur général des camps de concentration (IKL), ces deniers n'hébergent plus que 5 000 détenus. Eicke réorganise l'IKL et les camps, en fermant certains et en ouvrant d'autres, destinés à devenir permanents (Sachsenhausen, Buchenwald, Flossenbbürg, Ravensbrück). Ces camps, où naîtra le système concentrationnaire en usage pendant toute la seconde guerre mondiale, adoptent une organisation fondée sur l'extermination par le travail, les privations, l'humiliation, le favoritisme, la séparation des prisonniers et le harcèlement à mort de certaines catégories (Juifs, Témoins de Jéhovah, communistes, socialistes, anciens de la République de Weimar, etc.), une approche en conflit ouvert avec celle du WVHA, focalisé sur l'exploitation, pour l'économie de guerre, de la force de travail de la main-d'œuvre concentrationnaire. Les prisonniers

Origine des prisonniers Les chiffres sont difficiles à établir : certains opposants ont pu être arrêtés et relâchés à plusieurs reprises ; d'autres n'ont fait que quelques heures ou quelques jours de détention préventive ; d'autres, enfin, ont été arrêtés sans traces administratives par la SA, la SS ou la Hilfpolizei. estime à le nombre de prisonniers, avec des arrestations dépassant peut-être à la fin de l'année 1934. Johannes Tuchel estime quant à lui que 30 000 opposants ont été internés en 1933. Nikolaus Wachsmann estime qu'entre et ont été détenues sans procès en 1933. En , Neuer Wörvarts, un journal publié par des exilés, affirme que 80 000 individus ont déjà été placés sous Schutzhaft et 45 000 d'entre eux internés.

Quatre-vingts pour cent des prisonniers étaient communistes et dix pour cent sociaux-démocrates ; les dix pour cent restants étaient affiliés à un autre parti, des militants syndicaux ou dépourvus de liens avec un parti politique. À la fin de l'année, 241 anciens députés du Reichstag sous Weimar avaient été arrêtés, parfois avec des membres de leur famille’.

On compte aussi parmi les internés quelques étrangers, des membres des organisations paramilitaires de gauche, des nazis corrompus, des membres du Schwartze Front national-socialiste (interdit), des SA et, après la nuit des longs couteaux, des membres de la Stahlhelm. Des rafles ciblent également les éléments considérés comme nuisibles à la société, comme les Témoins de Jéhovah (en désaccord avec le régime et la conscription), ainsi que les mendiants et les vagabonds à rééduquer par le travail.