Charlotte Gouffier de Roannez, duchesse de la Feuillade, est une aristocrate et religieuse française, née le au château d'Oiron et morte le à Paris. En 1657, elle prend le voile contre l'avis de sa famille sous le nom de Sœur Charlotte de la Passion mais quitte finalement Port-Royal sous la pression des jansénistes et d'une partie de sa famille.
Très impliquée dans la religion, elle initie une correspondance avec Blaise Pascal en 1656. Adolphe de Lescure et Victor Cousin relèvent que des passages de lettres écrites par Pascal, qui a joué pour Charlotte de Roannez le rôle de conseiller spirituel, se retrouvent en grande partie dans les Pensées du dossier « Miracles ». Jugées ambiguës pour des critiques comme Adolphe de Lescure ou Armand-Prosper Faugère, qui les mettent en parallèle avec le texte apocryphe Discours sur les passions de l'amour, ces lettres donnent matière à ce qu'Augustin Gazier appelle le « roman de Pascal », reconstruction d'un amour contrarié entre le philosophe et Charlotte de Roannez. Cette thèse est aujourd'hui jugée fantaisiste.
Biographie
Enfance et famille vignette|322x322px|Façade de l'église Saint-Merri, rue du cloître Saint-Merri, Paris IV.
Charlotte Gouffier de Roannez est la fille d'Anne-Marie Hennequin (1605-1676) et de Henri Gouffier, comte de Maulévrier, marquis de Boisy (1605-1639). La famille de Henri Gouffier appartient à la noblesse française et les parents de Charlotte de Roannez reçoivent le château de Maulévrier pour leur mariage, le . Henri Gouffier et Anne-Marie Hennequin ont probablement eu « au moins cinq enfants » : Marguerite-Henriette (1626-1703), Artus (1627-1696), Louis (1630- ?), décédé très jeune, Charlotte (1633-1683) et Marie-Marguerite (-1687). François Cossé est choisi pour être le parrain de Charlotte. À Paris, les Gouffier résident dans un somptueux hôtel particulier rue du Cloître Saint-Merri, qui se distingue même des autres résidences du quartier par ses dimensions imposantes.
Henri Gouffier décède à la guerre alors que Charlotte Gouffier est âgée de deux ou trois ans. Elle et son frère Artus sont alors confiés aux soins de leur grand-père maternel, Nicolas Hennequin (1585-1634), marié à Renée Hennequin et critiqué par Marguerite Périer pour sa méconnaissance de la religion. Ses deux sœurs sont toutes les deux religieuses de l'ordre des bénédictins ; l'une, Marguerite-Henriette, à l'abbaye Notre-Dame-de-Soissons, l'autre, Marie-Marguerite, à Malnoüe puis aux Filles-Dieu.
Son fils Louis d'Aubusson (1673-1725), qui deviendra duc et maréchal de France comme son père, épouse Charlotte Thérèse Phélypeaux de La Vrillière (1675-1697) le . Veuf, il se remarie (1701) avec Marie-Thérèse Chamillart, fille du ministre de la guerre ; il n'eut pas d'enfant de ces deux unions.
Le Recueil de pièces pour servir à l'histoire de Port-Royal (ou Recueil d'Utrecht) et le Recueil manuscrit de Mademoiselle Périer fournissent des indications sur son histoire : Marguerite Périer vit déjà à Port-Royal durant les sept mois que passe Charlotte Gouffier à l'abbaye. Son témoignage, écrit soixante ans environ après les évènements, n'est cependant pas jugé fiable, ce qui invalide en partie le Recueil d'Utrecht, essentiellement basé sur ses propos. Les Mémoires du chanoine Godefroy Hermant, contemporain de Charlotte de Roannez, le Nécrologe de Port-Royal et les différentes lettres de la mère Agnès et de la mère Angélique, religieuses de Port-Royal, font partie des références les plus crédibles. Le recueil constitué par Hermant vers 1675-1677, notamment, s'appuie sur des sources directes parmi lesquelles les témoignages de Charlotte de Roannez elle-même.
Vocation religieuse
Contexte Charlotte de Roannez entre à Port-Royal contre l'avis de sa famille et cache dans un premier temps ses intentions à sa mère. Sa vocation religieuse déjà affirmée, elle refuse en 1656 les avances du marquis d'Alluye, bien qu'encore encline au mariage peu de temps avant cette période. Celui-ci, par sa position sociale proche de celle de la famille Roannez — peu fortunée — se présente comme l'un des partis potentiels.
Le , Marguerite Périer aurait guéri d'une fistule lacrymale par contact avec la Sainte-Épine. La notoriété de Blaise Pascal et l'importance de Port-Royal donnent immédiatement un fort retentissement à ce « miracle ». D'après les récits de Marguerite Périer, Charlotte de Roannez, souffrant d'un mal aux yeux, se rend à Port-Royal pour une neuvaine souhaitant elle aussi faire ses dévotions à la Sainte-Épine. Le dernier jour de cette neuvaine, au cours duquel elle se montre particulièrement émue, elle se rend compte de sa volonté d'entrer au couvent, malgré l'absence de la guérison espérée. Certains aspects de cette histoire sont contredits : loin d'avoir effectué un séjour de plusieurs jours à Port-Royal, Charlotte de Roannez ne s'y est rendue qu'un vendredi pour célébrer la Sainte-Épine, comme de très nombreuses personnes à cette époque — la relique a en effet gagné en popularité après l'affaire du « miracle » du . Elle est en revanche bien atteinte d'un problème aux yeux dont elle espère être guérie par la Sainte-Épine. alt=Gravure en couleur représentant l'ensemble de l'abbaye Port-Royal des Champs et ses environs.|gauche|vignette|335x335px|Gravure de l'abbaye de Port-Royal des Champs, réalisée vers 1710 par Louise-Magdeleine Horthemels. La prière qu'elle fait le à Port-Royal est documentée : « Mon Dieu si vous voulez me toucher le cœur pour me faire religieuse et ne servir plus que vous, j'en serais ravie ; mais donnez-moi, mon Dieu, une grâce si forte que je n'y puisse résister et qu'elle m'emporte en religion, car il m'en faut une comme celle-là, sinon le monde me retiendra toujours. ». Plus tard au cours de cette même journée, elle exprime sa volonté de devenir religieuse mais déplore le fait de ne pas avoir de relations pour faciliter son entrée à Port-Royal. Elle ne fait part de sa décision qu'à quelques personnes choisies, dont Blaise Pascal, Antoine Singlin, et son frère Artus. Pascal est vraisemblablement le premier informé ; il est probable qu'il ait ensuite dirigé Charlotte de Roannez vers Singlin, qui lui aurait conseillé d'obtenir l'aval de sa famille. Charlotte de Roannez se voit également contrainte de parler de sa décision à son frère au vu de la concrétisation de son projet de mariage par les avances du marquis d'Alluye.
Afin d'éprouver sa volonté et l'amener à un temps de réflexion, Artus l'emmène en Poitou avec leur mère durant sept mois environ ; c'est également durant cette période qu'elle entretient une correspondance avec Blaise Pascal. L'une des raisons pour lesquelles il lui enjoint de différer son entrée à Port-Royal est qu'il a lui-même pris le temps d'une réflexion approfondie avant de se consacrer à la religion ; une autre est que Charlotte Gouffier est la seule de la fratrie ayant encore la possibilité de se marier, sa sœur cadette Marie-Marguerite projetant sa profession de foi pour le même mois d'août. Au retour de leur voyage, son frère lui demande d'attendre encore quatre mois.
Au total, le goût d'Artus Gouffier pour la diplomatie et la crainte de donner une mauvaise réputation à la famille Roannez par un évènement aussi brutal que serait une entrée soudaine de Charlotte de Roannez à Port-Royal retardent les faits d'un an, avec l'accord du chanoine Hermant et certainement de Blaise Pascal. Elle doit également informer sa mère, qui se montre réfractaire à sa décision et en informe leur entourage, qui s'emploie à tenter de la dissuader.
C'est finalement aux alentours de qu'elle intègre l'abbaye, après avoir mis au point : malgré la surveillance de sa mère, elle profite d'une messe donnée au cloître Saint-Merri pour rejoindre Port-Royal sous prétexte de prier dans une autre chapelle de l'église. Antoine Singlin et la mère abbesse de Port-Royal l'accueillent et Charlotte de Roannez prend le nom de sœur Charlotte de la Passion. Cependant, accédant à la requête de son frère, elle attend un an avant de prendre officiellement l'habit.
Elle séjourne à Port-Royal de juillet à .
L'influence de Blaise Pascal
Rencontre et rapprochement avec les Roannez À Paris, les Pascal emménagent près de l'hôtel des Roannez. Les deux familles se rencontrent vraisemblablement aux alentours de 1635 et les trois enfants Pascal rencontrent trois des enfants Roannez — Marie-Marguerite, l'aînée, Artus, et Charlotte, bien que cette dernière ne soit âgée que deux ans à cette époque. L'amitié de Blaise Pascal et Artus Gouffier remonterait ainsi à la période 1635-1639, et le talent précoce de Pascal dans les sciences, en particulier les mathématiques, a nécessairement fait forte impression sur la famille Roannez. alt=Gravure sur cuivre de G. Edelick représentant Blaise Pascal de trois-quarts face.|vignette|Portrait de Blaise Pascal par Edelinck, ca. 1689-1692. Après une absence de 1640 à 1647 environ, Blaise, très malade, et Jacqueline Pascal reviennent s'installer à Paris, mais, contrairement à ce que laissent supposer de nombreuses sources, dont Marguerite Périer elle-même, Blaise Pascal et Artus Gouffier sont fréquemment séparés durant la période de 1647 à 1653. Il est commun de lire que Blaise Pascal accompagne Artus Gouffier lors de ses déplacements en Poitou ; un voyage effectué durant l'été 1652 avec Mitton et le chevalier de Méré est fréquemment cité. Ce voyage n'a cependant jamais eu lieu et de Blaise Pascal ; par ailleurs, contrairement à l'opinion commune, Artus Gouffier, jusqu'en 1653, est loin d'être tellement attaché à Blaise Pascal qu'il ne . Pascal ne deviendra proche des Roannez que par la suite.
Pascal occupe une chambre à l'hôtel particulier des Roannez et exerce une grande influence sur Artus, qu'il persuade aux alentours de de se consacrer à la religion, à tel point que celui-ci refuse un mariage avec de Menus, riche héritière pour laquelle il avait pourtant manifesté un certain intérêt. Ce refus, contrarie les projets de son oncle le comte d'Harcourt et suivant la légende, vaut même à Blaise Pascal une tentative de meurtre. Ainsi, l'affirmation d'Augustin Gazier selon laquelle Pascal a pu des années durant séjourner à l'hôtel particulier des Roannez sans fréquenter la sœur d'Artus est contestée par les témoignages, de même que celle de Victor Giraud, qui suppose que Pascal ne rencontre Charlotte de Roannez qu'en , au moment de sa conversion. Charlotte de Roannez est déjà proche de Blaise Pascal au moment où elle se tourne vers la religion.
Un conseiller spirituel Comportant des commentaires sur la vie politique et la vision religieuse de Charlotte de Roannez, les lettres écrites à de Roannez montrent Blaise Pascal dans un rôle de conseiller spirituel, de « directeur de conscience ». L'échange, vraisemblablement initié par Charlotte de Roannez après son départ pour le Poitou, a lieu de septembre à . Deux ans auparavant a lieu la vision qui est l'objet du Mémorial, le , qui a impulsé la conversion définitive de Blaise Pascal. Les lettres de Charlotte de Roannez, dont une partie est déjà perdue au moment de la correspondance, n'ont pas été retrouvées. Les extraits des lettres disponibles proviennent des copies du manuscrit du Père Jean Guerrier qui sont elles-mêmes très vraisemblablement basées sur des copies fournies par Artus Gouffier après le décès de Charlotte de Roannez. gauche|vignette|359x359px|Plan de l'abbaye de Port-Royal des Champs par Louise-Magdeleine Hortemels.