Les lieux de mémoire au Liban sont des traces d'un passé qui a marqué l'histoire collective et dont le peuple libanais a choisi de préserver le souvenir. Le passé considéré généralement comme le plus « mémorable », est celui de la guerre du Liban (1975-1990), événement central, mais certains lieux de mémoire renvoient à d'autres moments historiques.

Dans cet article les lieux de mémoire retenus sont géographiquement situés (et non des personnages, des symboles ou des devises, comme l'expression « lieu de mémoire », forgée par Pierre Nora, peut le laisser entendre).

Constitution des lieux de mémoire La tendance à commémorer sur un mode séculier – hors cérémonie religieuse – des épisodes jugés importants, toujours plus nombreux, se développe au niveau mondial, au point que des spécialistes ont pu parler, pour certains pays, d'inflation mémorielleFr. Mercier, Ch. Varin, «Introduction», Mémoires de guerres au Liban (1975-1990), Franck Mermier et Christophe Varin (dir.), Arles, IFPO/Sindbad/Actes Sud, 2010. Ce phénomène s'accompagne souvent d'une concurrence des mémoires et des victimes.

Le Liban n'échappe pas à ce mouvement général. Des collectifs issus de la société civile libanaise s'engagent en faveur d'une reconnaissance étatique, non partisane, des victimes de la guerre, reconnaissance qui prend la forme notamment de l'érection de mémorials et de la transformation de sites en lieux de mémoire«Les mouvements non sectaires cherchent à inscrire la mémoire dans l’espace du centre-ville, en réaction aux forces antagoniques de l’oubli et de la mémoire ethnique communautaire», John Nagle, «Defying state amnesia and memorywars: non-sectarian memory activism in Beirut and Belfast city centres», Social & Cultural Geography, 2020, 21:3, 380-401, lire en ligne. Cette tâche s'accomplit dans un contexte difficile du fait de l'absence de consensus concernant l'histoire de la guerre du Liban. La loi d'amnistie du qui empêche de poursuivre devant les tribunaux les responsables de crimes de guerre a imposé le silence sur les tragédies des deux décennies précédentes«En période de processus de paix, plutôt que de chercher à gérer l’héritage du passé, l’État adopte souvent une culture d’amnésie pour soutenir la logique de transition politique»John Nagle, «Defying state amnesia and memorywars: non-sectarian memory activism in Beirut and Belfast city centres», Social & Cultural Geography, 2020, 21:3, 380-401, lire en ligne. Les puissances régionales qui ont bombardé le territoire libanais ou qui l'ont occupé n'ont pas fait l'objet de poursuites judiciaires. Aussi, du fait de l'amnésie officielle qui recouvre des pans du passé, certaines revendications mémorielles communautaires s'expriment de manière d'autant plus vive et partisane«Dans les sociétés divisées qui endurent la violence au sein d'un État, les groupes ethno-nationaux exploitent la mémoire afin de soutenir des droits à la souveraineté territoriale et le statut de victime. [...] Ainsi au niveau communautaire, les groupes ethniques rivaux abondent en pratiques commémoratives comme faisant partie de la mémoire de guerres. Ces deux forces jumelles, l’amnésie organisée par l'État, et la mémoire ethnicisée, sont souvent imbriquées dans la reconstruction urbaine d’après conflit», John Nagle, «Defying state amnesia and memorywars: non-sectarian memory activism in Beirut and Belfast city centres», Social & Cultural Geography, 2020, 21:3, 380-401, lire en ligne. Enfin, le pays a connu après la fin de la guerre en 1989, de nouveaux épisodes de déstabilisation, comme les assassinats politiques, notamment celui du premier ministre Rafic Hariri en 2005, la vaste campagne de bombardements israéliens de 2006, qui a provoqué plus de , et le déplacement d'un million de personnes, le conflit armé de 2008 entre factions pro- et anti-gouvernement, etc. Ces événements ne favorisent pas une approche apaisée des choix qu'il convient d'effectuer parmi les commémorations publiques. Toutefois, selon F. Mermier et Ch. Varin, « des "acteurs mémoriels" s'essaient à ne pas laisser les seules organisations partisanes, confessionnelles ou communautaires accaparer la question de la mémoire de la guerre au Liban ». Sophie Brones voit également l'« émergence d'une prise en charge collective de la question mémorielle » au LibanSophie Brones, Beyrouth dans ses ruines, Marseille, Editions Parenthèses/MMSH, 2020, p.162.

Beyrouth Musée national de Beyrouth

thumb|Le Musée national de Beyrouth (en 2004) restauré ; il est situé sur une ancienne ligne de démarcation qui divisait Beyrouth en deux pendant la guerre du Liban vignette|gauche|Une rue sur la ligne de démarcation à Beyrouth, 1982 Le Musée, terme qui désigne l'édifice ainsi que le secteur qui l'entoure, était situé pendant la guerre du Liban sur la « ligne de démarcation » de Beyrouth, nom donné à une zone de combats incessants entre factions armées, désertée de ce fait par ses habitantsAïda Kanafani-Zahar, «Les lignes de démarcation : de "lieux échaufaud" à "lieux de  mémoire"», dans Aïda Kanafani-Zahar, Liban, la guerre et la mémoire, préface d’Antoine Garapon, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », bibliographie, glossaire, cartes, 2011, , p.119-122.. De part et d'autre de cette ligne sans tracé officiel, les populations ont eu tendance à s'homogénéiser durant le conflit, avec une majorité chrétienne dans Beyrouth Est, une majorité musulmane dans Beyrouth Ouest, alors que la mixité était bien plus présente auparavant. Un des passages les plus empruntés entre Beyrouth Est et Ouest est celui du Musée national, devenu ainsi un lieu stratégique très dangereux, où de nombreux Libanais sont morts victimes des tirs des francs-tireurs et des accrochages entre milices. « Symbole de la guerre », il a été aussi, pour cette raison, le site de manifestations pour la paix, et il est considéré depuis la fin officielle de la guerre comme un « lieu de mémoire »Aïda Kanafani-Zahar, « Le Musée National de Beyrouth : mémoire des contraires, frontière et passage, échafaud et liberté », dans Fr. Mercier, Ch. Varin, Mémoires de guerres au Liban (1975-1990), Arles, IFPO/Sindbad/Actes Sud, 2010, p.127-133 (p.127).

En , plusieurs dizaines de milliers de citoyens s'y étaient donné rendez-vous, les uns venant de Beyrouth Ouest, les autres de Beyrouth Est, pour dire non à la guerre. À la suite du conflit libanais de 2008 qui avait fait craindre une reprise de la guerre, une marche a été organisée sur l'ancienne ligne de démarcation pour rappeler le danger lié aux affrontements armés. La marche avait remonté la «ligne verte» à partir du sud de Beyrouth, empruntant le carrefour de l'église Mar Mikhael-Chiyah, le rond-point Tayyouné, puis elle était passée par le secteur du Musée national de Beyrouth, avant d'aboutir au nord, au Centre-ville. Une des associations organisatrices, Offrejoie, avait alors déclaré : «nous transformons ces lieux de séparation en ponts, en traits d'union». Aïda Kanafani-Zahar souligne le fait que le Musée National ainsi que d'autres lieux sur les anciennes lignes de combats ont été réinvestis comme «lieux de résistance civile».

Musée Beit Beirut thumb|Musée Appelé la « Maison jaune », le musée de est installé dans un immeuble connu traditionnellement sous le nom d'« immeuble Barakat », situé dans le quartier Sodéco, sur l'ancienne ligne de démarcation, à quelques dizaines de mètres du centre-villeSophie Brones, Beyrouth dans ses ruines, Marseille, Editions Parenthèses/MMSH, 2020, 234 pages. , p.105-110. Son style et les matérieux qui associent la pierre et au béton rappellent les constructions de l'époque du mandat français.

La « Maison jaune » est un « lieu de mémoire de la guerre civile » : les effets de la destruction pendant la guerre ont été conservés, de manière à produire une expérience spatiale de la guerre. Selon l'historienne Sophie Brones, « le projet de ce musée symbolise la prise en charge officielle de la mémoire de la guerre dans une démarche compréhensive plus qu'idéologique » ; « contrairement à l'effacement des traces de la guerre qui a prévalu au centre ville, cette préservation affirme la nécessité d'une référence aux mémoires collectives ».

Le musée propose aussi un exemple d' « histoire sociale » de Beyrouth, en retraçant celle des habitants qui se sont succédé dans l'immeuble. Un étage présente également l'histoire de la ville au .

Centre-ville de Beyrouth

Le centre-ville, fortement endommagé pendant la guerre du Liban, a été reconstruit entre 1991 et 2001, en grande partie par la société privée d'aménagement urbain Solidere, créée par Rafic Hariri. L'action de Solidere a été diversement appréciée. Cette entreprise a par certains côtés œuvré à la restauration du patrimoine architectural, en veillant à représenter la pluralité religieuse libanaise Sophie Brones, «Ruines en attente», dans Franck Mermier, Christophe Varin, Mémoires de guerre au Liban (1975-1990), Actes Sud„ p. 459-477., 2010, lire en ligne ; des églises, des mosquées et une synagogue historiques ont ainsi été réhabilitées dans le centre. Toutefois, Solidere a été aussi critiquée en raison de son choix d'effacer la mémoire et les traces de la guerre, d'une manière jugée trop systématique. D'autres controverses portent sur sa politique d'exclusion à l'égard d'anciens habitants, et sur la priorité donnée à la rentabilité économique.

Des groupes issus de la société civile ont réussi à préserver ou réinvestir certains lieux considérés comme des lieux de mémoire associés à la guerre, en allant quelquefois à l'encontre de la stratégie de reconstruction de Solidere.

Place des Martyrs

thumb|La place des Martyrs en 1970 La place des Martyrs est dotée dans l'imaginaire libanais d'une charge symbolique particulièreNada Guzin Lukic, compte rendu de Guillaume Éthier, Patrimoine et guerre : reconstruire la place des Martyrs à Beyrouth. Québec, Editions multimonde, 2008, Material Culture Review 69 (Spring 2009) / Revue de la culture matérielle 69 (printemps 2009, p.71-73, [file:///C:/Users/PC/Downloads/administrator,+mcr69br01.pdf lire en ligne]. Située pendant la guerre du Liban sur la ligne des combats, et quasiment détruite, elle est redevenue par la suite un lieu central de rassemblement. Le concours d'architecture qui a appelé à sa reconstruction en 2004-2005 fixait explicitement comme objectif la «création d'un lieu de mémoire et d’un lieu de rencontre»Concours d’idées en planification urbaine pour la reconstruction de la place des Martyrs et du grand axe de Beyrouth, 2004-2005, N. Guzin Lukic, compte rendu de G. Éthier, Patrimoine et guerre : reconstruire la place des Martyrs à Beyrouth. Québec, Editions multimonde, 2008, Revue de la culture matérielle 69 (printemps 2009, p.71-73, [file:///C:/Users/PC/Downloads/administrator,+mcr69br01.pdf lire en ligne].