Louis Spohr, né Ludwig Spohr le à Brunswick dans la principauté de Brunswick-Wolfenbüttel au Nord du Saint-Empire et mort le à Cassel, est un compositeur, violoniste, chef d'orchestre et pédagogue allemand. Il a toujours signé ses œuvres avec la forme française de son prénom, comme il était courant à l'époque (voir par exemple Beethoven), et c'est comme Louis (et non Ludwig) Spohr qu'il est aujourd'hui mondialement reconnu (contrairement au cas de Beethoven).
Alors qu'il était considéré par ses contemporains l'égal de Haydn, Mozart et Beethoven, la réputation de Spohr a été rétrogradée par la postérité – en raison du maniérisme et des répétitions stylistiques notamment – au même titre que celles de Gluck, Cherubini et Hummel. Son œuvre est prise entre la clarté et le formalisme du classicisme et les expérimentations associées au romantisme du . La parution du catalogue thématique Göthel au début des années 1980, a marqué un renouveau de l'intérêt musical pour ses œuvres et de sa position historique. Depuis une petite vingtaine d'années, grâce au disque et à la mise en scène de ses opéras, il est possible d'avoir une évaluation plus judicieuse de l'artiste et de son influence sur ses contemporains.
Biographie
Louis Spohr est issu d'une famille cultivée et musicienne. Son père, Karl Heinrich (1756-1843), médecin, est aussi flûtiste ; sa mère, Ernestine Henke (1763-1840), est chanteuse et pianiste amateur. Tous deux poussent l'enfant dans l'étude du violon, dès l'âge de cinq ans. Il est d'abord l'élève d'obscurs professeurs : du Français Dufour, puis de Kunisch et de Maucourt. Il étudiera également l'orgue. Spohr cultive aussi la peinture. Il eut six frères et une sœur.
Brunswick À 15 ans, il entre dans l'orchestre ducal du duc Charles-Guillaume-Ferdinand de Brunswick, puis, avec le soutien du duc, poursuit ses études avec le virtuose Franz Anton Eck (1774–1804) dans un voyage d'étude d'une année à Saint-Pétersbourg, lieu très prisé à l'époque par les compositeurs. Il y fait la connaissance de John FieldCette rencontre se situe dans les premiers mois de son voyage à Saint-Pétersbourg. Dans son autobiographie il donne de jolis détails sur le compositeur irlandais (qui s'installa dans la capitale russe ensuite, et pour ses trente dernières années) : et de Muzio Clementi, y écoute Ferdinand Fränzl (1802).
À partir de 1800, il écoute les opéras français issus de la Révolution, notamment Les deux journées ou le porteur d'eau de CherubiniLe librettiste de l'opéra de Cherubini, Jean-Nicolas Bouilly (1763-1842), donna un autre texte a succès : Léonore, ou l'amour conjugal qu'adapta Beethoven pour son Fidelio. Beethoven et Goethe lui-même qualifiait Les deux journées comme l'un des meilleurs livrets jamais écrits., œuvre au succès constant jusqu'en 1830 ou 40. Toute cette musique, née pendant la Révolution ou La Terreur, contient nombres d'accents préromantiques importants pour la formation de ce courant musical, en devenir à l'époque.
Il découvre aussi parmi les violonistes de son époque, dont il adopte les principes, Viotti ainsi que ses élèves Kreutzer et surtout le français Pierre Rode qui est à l'origine de sa vocation. Spohr compose sa première œuvre importante, le concerto pour violon opus 1 (1803).
Il entreprend alors une tournée à travers toute l'Allemagne (Berlin, Dresde, Hambourg) où il est acclamé en tant que violoniste (1804), notamment à Leipzig le par le très influent critique de la revue La Grande Aveugle (Allgemeine musikalische Zeitung), Johann Friedrich Rochlitz (1769–1842). Ce dernier commente en ces termes la venue du virtuose-compositeur :
Gotha (1805-1812)
De 1805 à 1812, Spohr occupe les postes de maître de chapelle à la cour ducale de Gotha, et de premier solo à l'Orchestre de Vienne. Le à Gotha, il épouse la harpiste (Dorothea Henriette dite) Dorette Scheidler (1787–), fille d'un chanteur de la cour, dont il aura trois filles – et un garçon mort en bas âge. Dès leur union, il voyage (et se produit en concert) avec elle à travers l'Europe en Italie (1816-1817), en Angleterre (1820) puis à Paris (1821), où il rencontre Cherubini.
C'est l'époque de la composition de sa Première symphonie, opus 20 (1811) qui reçut l'éloge de E.T.A. Hoffmann.
Il rejoint la loge maçonnique Ernst zum Compaß de Gotha.
Vienne (1813-1815)
De 1813 à 1815, Spohr devient chef de l'orchestre du prestigieux Theater an der Wien à Vienne. C'est l'époque de ses liens personnels avec Ludwig van Beethoven. Il participe notamment à la création de la Septième symphonie et de La Victoire de Wellington (concert du conduit par BeethovenDonné dans la salle de l'université de Vienne, ce concert fut exceptionnel, puisque les meilleurs musiciens de la capitale avaient été réquisitionnés : Salieri dirigeait les percussions et les canons, Moscheles les timbales et Meyerbeer (1791–1864) jouait la caisse claire, Hummel battait le tambour, Domenico Dragonetti (1763-1846) était première contrebasse, Schuppanzigh tenait le premier pupitre des violons et Andreas Romberg (1767–1821) y était aussi. Le concert comprenait aussi deux marches de Dussek et de Pleyel pour orgue mécanique. L' allegretto de la symphonie fut bissé et le concert redonné plusieurs fois le 12 décembre et en janvier et février 1814.). Spohr, dans son autobiographie rapporte le concert :
C'est à cette époque qu'il compose quatre quatuors, ses deux premiers quintettes à cordes opus 33, son octuor et une cantate, Das befreite Deutschland (« L’Allemagne libérée »). Les œuvres sont commandées par Johann Tost, ancien violoniste de l'orchestre d'Esterháza où travaillait Haydn. Pour lui, Haydn écrivit ses quatuors op. 54, 55 et 64. Mozart lui-même avait reçu commande des quintettes KV. 593 et KV. 614.
Quand il composait une œuvre, Spohr, ne jouant que passablement du piano, allait immanquablement chez son ami Meyerbeer qui, au clavier, interprétait la partition à vue, tandis que Spohr chantait ou sifflait les parties chantées.
Faust Son Faust, composé trois ans auparavant (mai à mi-), sur un livret de (1780-1850), fut créé le par son ami Carl Maria von Weber au théâtre des États de Prague. Le Singspiel avait été refusé à Vienne l'année précédente par le directeur du théâtre, le comte Ferdinand Pálffy von Erdöd, ce qui entraîna la démission de Spohr du Theater an der Wien.
On le considère comme le modèle de l'opéra romantique (avec ceux de Weber) et il eut lui-même pour modèle le Don Giovanni de Mozart (créé à Prague lui aussi) qui passait pour « l'œuvre d'art romantique la plus parfaite ». L'œuvre n'est pas tirée de la pièce de Gœthe dont la première partie seulement n'était parue qu'en 1808 (et la seconde en 1832), mais d'un livret inspiré du roman (Vie, actions et descente en enfer de Faust) paru en 1791, du poète Friedrich Maximilian Klinger, lui-même soutenu par le grand Gœthe. Klinger ne s'est inspiré de Gœthe que pour la scène des sorcières du Blocksberg.
La partition brosse un portrait sensible des émotions, et le chant autant que le drame sont passionnants. Certaines scènes (Blocksberg) inspirent à Spohr des sonorités féeriques qui seront reprises par Carl Loewe, Mendelssohn dans Le Songe d’une nuit d’été ou la Nuit de Walpurgis, et Weber dans Le Freischütz.
L'opéra ne connut que quelques représentations, le public viennois n'appréciant guère l'opéra allemand. L'œuvre fut jouée à Berlin en 1829, à Paris l'année suivante, et fit sa carrière surtout dans les pays germanophones.
À la demande de la reine d'Angleterre en 1852, Spohr remaniera sa partition en italien, transformera les dialogues en récitatifs et restructurera l'œuvre en trois actes au lieu de deux à l'origine. Ainsi remanié, il fut présenté comme grand opéra au Royal Italian Opera House, Covent Garden.
Faust est resté au répertoire jusqu'en 1883, parfois repris ponctuellement en concert par la suite.
Francfort (1817-1822) Après avoir démissionné de son poste viennois, il fut nommé à l'opéra de Francfort dont il assura la direction de 1817 à 1819. À cette occasion il reprit ses opéras, dont Faust () y ajoutant, au premier acte, un récitatif et une aria pour Faust.
Il monte aussi des opéras de Rossini. Si Spohr avoue ne pas aimer les Italiens, il intègre quelques italianismes à ses productions vocales de l'époque, notamment Zémire et Azor sur un livret de Marmontel qu'avait déjà mis en musique GrétryUne œuvre éponyme, sous-titrée Opéra-féerie en quatre actes, avait été portée à la scène par Grétry en 1771. On le considère comme le chef-d'œuvre du compositeur liégeois. L'opéra de Grétry a été joué dans l'Europe entière, rencontrant un grand succès, et parfois donné en trois langues, successivement le même jour (flamand, allemand, français). À Londres l'œuvre fut jouée en italien. Mozart lui-même en possédait une copie. Le livret de Marmontel, très en vogue en Allemagne, fut repris par cinq autres compositeurs avant Spohr (1819) : Baumgarten (1775), Thomas Linley l'Ancien (1776), Meefe (1778), Tozzi (1792) et Seyfried (1818).., Il en rend compte dans ses Mémoires :
En 1820 il se produisit à Londres, lors de la première de ses six visites en Angleterre, en tant que chef d'orchestre et soliste. Durant les quatre mois de son séjour, il écrivit sa Seconde symphonie opus 49, à l'influence haydnienne.
Cassel (1822-1859)
Entre 1822 à 1857, il fut nommé Hofkapellmeister à vie, à la cour de l'Électeur de Hesse-Cassel, sur la recommandation de Weber qui avait refusé ce poste. Il y dirigea, entre autres, des œuvres de Richard Wagner, monta Le Vaisseau fantôme en 1843, et Tannhäuser en 1853Plus tard il voulut monter Lohengrin, mais il en fut empêché.. Avec un chœur spécialisé dans l'interprétation de la musique ancienne « Cäcilien-Verein » (La Société Sainte-Cécile), que Spohr avait constitué dès son arrivée à Cassel, il se livra à une étude systématique des œuvres de Bach, donnant la Passion selon saint Matthieu à de multiples reprisesAprès avoir été refusé par la cour en 1827, suivent les exécutions en 1832, 1833, 1836, 1843 et 1851. Mendelssohn avait dirigé la Passion pour la première fois, en 1835 à Leipzig., ainsi que des œuvres à plusieurs chœurs de Leonardo Leo (1694-1744), Gregorio Allegri (1582-1652) et Antonio Lotti.
Pendant toute cette période de Cassel, jusqu'à la fin de sa vie, chaque hiver, il organisa un festival de concerts de musique de chambre où se jouèrent ses propres quatuors et quintettes, les grands classiques, et ceux de Fesca et de George Onslow.
« Jessonda » C'est à Cassel pour le du prince Guillaume, en 1823, que fut créé Jessonda dont l'action se situe à Malabar. L'opéra est créé à Leipzig l'année suivante. L'œuvre, inaugurant une mise en musique continue, comme à la même époque, l’Euryanthe de Weber, peut être considérée comme son chef-d'œuvre dramatique. Elle fut admirée par WagnerWagner - qui avait entendu Jessonda à Dresde sous la direction de Weber - jouait souvent l'ouverture au piano et admirait le compositeur. Sa Fantaisie en fa mineur, composition de jeunesse pour piano dont il n'était pas mécontent, fut qualifiée plus tard par l'auteur de la Tétralogie, digne « d'un élève de Spohr » (Lettre à Cosima, 18 janvier 1878)., Johannes Brahms ou Antonin Dvořák et resta au répertoire jusqu'en 1914Les nazis quant à eux mirent l'œuvre à l'index parce que le héros aime une princesse indienne....
Spohr est toujours inspiré par Mozart : on retrouve notamment des éléments de l’Enlèvement au Sérail. La création fut accompagnée d'un article-manifeste , terme qui désigne l'orchestration entière de l'opéra.
L'air de l'Héroïne au premier acte, , alors qu'elle attend la mort sur le bûcher est empreint de renoncement et de paix intérieure, et est sans doute un des moments les plus pathétiques de l'opéra romantique naissant.
Maturité et reconnaissance