Des violences antisémites en Pologne en 1944-1946 précèdent et suivent la fin de la Seconde Guerre mondiale et affectent l'histoire des Juifs du pays ainsi que leurs relations avec la Pologne. Ces massacres ont pour cadre une phase de violence et d'anarchie dans l'ensemble du pays, qui procède de l'absence d'État de droit qui y règne ainsi que des affrontements de la résistance anticommuniste s'opposant à la . Les estimations sur le nombre de victimes juives varient selon les sources et comptent jusqu'à . Les Juifs représentent entre 2 % et 3 % du nombre total de victimes des violences d'après-guerre en Pologne, y compris les Juifs polonais qui sont parvenus à éviter la Shoah sur les territoires annexés par l'Union soviétique et qui sont revenus après imposée par les Alliés pendant la conférence de Yalta. Ces violences antisémites vont de l'agression individuelle au pogrom collectif.
Ces violences et leurs causes ont fait l'objet d'une politisation intense. L'historien polonais Lukasz Krzyzanowski estime qu'attribuer des motivations antisémites à tous les agresseurs ou, au contraire, ramener toutes ces violences antisémites à des actes de criminalité ordinaire forment, dans les deux cas, des approches réductrices ; toutefois, dans maints cas, « la judéité des victimes était, sans conteste, la principale cause de ces crimes » . Des dizaines de milliers de personnes sont tuées pendant la guerre civile en Pologne, qui dure deux ans, mais aussi en raison de l'anarchie et de la misère qui règnent dans le pays. Au nombre des victimes juives de violences contre le nouveau gouvernement figurent de nombreux fonctionnaires du régime stalinien, assassinés par les « soldats maudits » du mouvement anticommuniste clandestin en raison de leur obédience politique. Jan T. Gross remarque que « seule une fraction des décès [de personnes juives] est imputable à l'antisémitisme ». L'amertume que nourrissaient certains Polonais contre les Juifs revenus au pays reposait en partie sur l'inquiétude à la perspective qu'ils allaient requérir la restitution de leurs biens.
Contexte Requêtes sur les restitutions de biens immobiliers
Une loi de restitution « sur les propriétés immobilières abandonnées », datée du permet aux propriétaires expropriés, ou à leurs familles et héritiers, qu'ils résident en Pologne ou ailleurs, de récupérer les biens privés via une procédure d'héritage simplifiée. Cette loi reste en vigueur jusqu'à fin 1948. Une procédure judiciaire aux frais réduits est instaurée pour régler les requêtes. Les tribunaux devaient examiner les dossiers sous 21 jours et de nombreuses requêtes sont traitées le jour même de leur dépôt. Le gouvernement communiste adopte une législation sur les « biens abandonnés » en établissant des limitations strictes sur l'héritage ; celles-ci ne figuraient pas dans les lois d'avant-guerre, qui autorisaient les parents du second degré à hériter. La nouvelle réglementation ne permet la transmission des biens qu'aux propriétaires d'origine ou aux héritiers directsWeizman, Yechiel. "Unsettled possession: the question of ownership of Jewish sites in Poland after the Holocaust from a local perspective." Jewish Culture and History 18.1 (2017): 34-53.. Une loi de 1946 abroge les décrets de 1945Beyond Violence: Jewish Survivors in Poland and Slovakia, 1944–48, Cambridge University Press, Anna Cichopek-Gajraj, page 72 et instaure une date butoir au pour déposer une requête (cette disposition est ensuite prolongée jusqu'au ) ; au-delà de cette date, les biens reviennent à l'État polonaisThe Plunder of Jewish Property during the Holocaust, Palgrave, page 101. Même si certains Juifs récupéraient le contrôle légal théorique de leurs biens immobiliers, il était nécessaire d'entreprendre de longues démarches si des Polonais occupaient les lieuxSearching for Justice After the Holocaust: Fulfilling the Terezin Declaration and Immovable Property Restitution, Oxford University Press, page 325. La majorité des plaignants juifs n'a pas les moyens de déposer un recours sans bénéficier d'une aide financière pour acquitter les frais de dossier et de justice et les droits de successionfalse Beyond Violence: Jewish Survivors in Poland and Slovakia, 1944–48, Cambridge University Press, Anna Cichopek-Gajraj, page 82.
Un grand nombre de biens immobiliers appartenant à des Juifs ne sont pas revendiqués parce que certains requérants sont assassinés quand ils cherchent à recouvrer les biens familiaux et aussi parce que la plupart d'entre eux ont quitté la Pologne d'après-guerre. Ces meurtres, dont les estimations sont variables, dissuadent d'autres Juifs de déposer des requêtes. Les biens non revendiqués ayant appartenu à des Juifs deviennent propriété de l'État polonais au mais de nombreux Juifs qui avaient fui en Union soviétique ne sont rapatriés qu'ultérieurement. La législation polonaise de 1947 encadre sévèrement la succession en l'absence de testament et restreint l'accès à l'héritage de parents éloignésThe Plunder of Jewish Property during the Holocaust: Confronting European History, Palgrave, Laurence Weinbaum, pages 100-1. Les Juifs qui sont rentrés en Pologne depuis l'Union soviétique et qui se sont implantés sur les territoires que la Pologne a gagnés sur l'Allemagne peuvent prétendre à une compensation matérielle au même titre que les Polonais déplacés depuis l'Est de la PoloneRobbery and Restitution: The Conflict Over Jewish Property in Europe, Berghan Books in association with United States Holocaust Memorial Museum, , pages 244-248. Même s'il est délicat d'avancer des estimations sur le nombre de Juifs qui ont recouvré leurs biens, il est vraisemblable qu'ils étaient raresShattered Spaces, Harvard University Press, page 52.
Survivants de la Shoah et personnes rapatriées
Les survivants juifs polonais de la Shoah revenus chez eux se confrontaient à la crainte d'être la cible d'agressions, de vols et même de meurtre aux mains de certains membres de la société. La situation se complique encore davantage par le fait que les survivants juifs revenus d'URSS sont plus nombreux que ceux qui ont survécu à l'occupation de la Pologne, ce qui conduit à la construction de stéréotypes selon lesquels les Juifs seraient responsables de l'établissement imposé d'un régime totalitaire en Pologne stalinienne.
Des membres de l'ancien Parti communiste de Pologne (KPP) reviennent d'URSS dans la position de hauts responsables du nouveau régime. Parmi eux se trouve un contingent très visible de Polonais d'origine juive, qui s'investissent activement dans le Parti ouvrier polonais / Parti ouvrier unifié polonais et au ministère de la Sécurité publique, dont Hilary Minc, troisième dans la hiérarchie du Bolesław Bierut, et Jakub Berman, chef des services de la Sécurité de l'État ; tous deux sont considérés comme les principaux instruments de Staline entre 1944 et 1953. La proportion de personnes juives dans l'appareil répressif du Bolesław Bierut est nettement plus élevée que celle de la population polonaise en général. Certains auteurs formulent l'hypothèse que Staline a délibérément placé certains d'entre eux à la tête d'opérations de répression politique (voir : le général Roman Romkowski, le directeur du bureau spécial Anatol Fejgin et d'autres) pour entraîner Juifs et Polonais « sur une trajectoire de collision ». Une analyse de l'Institut de la mémoire nationale montre qu'entre 1944 et 1954, sur 450 personnes aux commandes du ministère, 37,1 % (167) étaient juives. Les journaux du mouvement anticommuniste clandestin les tiennent pour responsables des meurtres d'opposants polonais au nouveau régime.
Résistance anticommuniste armée
Alors que l'Ouest célèbre la victoire sur le Troisième Reich, en les partisans polonais s'en prennent aux bureaux régionaux du PUBP, de la MO (police communiste de l'État), de l'UB et du NKVD où travaillent de nombreux fonctionnaires juifs. Dans la seule ville de Lublin, jusqu'à 80 % des agents et 50 % des miliciens sont Juifs ; en Silésie, ils représentent 75 % des agents. Selon les estimations d'Eisenstein, 90 % des fonctionnaires juifs du bureau de la Sécurité d'État à Katowice changent de nom et adoptent des patronymes polonais après le dans un souci d'anonymat. En , les bureaux de la sécurité publique sont détruits par le mouvement anticommuniste clandestin à Krasnosielc et à Annówka (), à Kuryłówka (), à Grajewo et Białystok (), à Siemiatycze et à Wyrzyki (), à Ostrołęka et Rembertów (18-), à Biała Podlaska (21 et ), à (forêt de Białowieża, ), à Kotki (Busko-Zdrój) (). Les prisonniers politiques sont libérés dont beaucoup sont ensuite recapturés et assassinés. Les atteintes aux droits humains et les abus de pouvoir commis par le ministère ne font que renforcer les sentiments antisémites en Pologne, qui se cumulent au stéréotype du Żydokomuna parmi les Polonais ordinaires qui, en général, se montrent hostiles aux communistes et aux soviétiques. Certains hauts responsables de l'Église catholique formulent aussi des accusations contre les Juifs en déclarant qu'ils soutiennent le régime communiste et représentent une menace pour la Pologne.
Les conditions de la conférence de Yalta autorisent Staline à rapatrier de force les réfugiés juifs, de même que tous les citoyens soviétiques, depuis les camps de personnes déplacées jusqu'en URSS « sans tenir compte de leurs souhaits personnels ». Les anciens ressortissants polonais, qui forment le deuxième plus grand groupe de réfugiés à l'Ouest, n'avaient même pas commencé à rentrer avant fin 1946. Les camps de déplacés juifs polonais (25 % du total de tous les déplacés début 1947) sont déclarés hors du champ des rapatriements ce qui force le gouvernement britannique à ouvrir les frontières de la Palestine mandataire. Au printemps 1947, le nombre de Juifs en Pologne décline : il est passé de à , ce qui reflète à la fois leur migration massive et l'absence de communauté juive en Pologne après la Shoah. Leur « fuite » (Berih'ah) est motivée par la guerre civile qui embrase les terres polonaises ainsi qu'aux efforts d'un puissant lobby juif polonais au sein de l'agence juive qui cherche à améliorer la qualité de vie et les privilèges des immigrants venus de Pologne. Yitzhak Raphael, directeur du service de l'immigration insiste sur le traitement préférentiel qui doit leur être réservé en Israël.
Accusations de crime rituel
Des émeutes ou incidents antisémites sporadiques naissent avec la propagation d'accusations fallacieuses de crime rituel contre certains Juifs dans des villes polonaises, comme Cracovie, Kielce, Bytom, Białystok, Bielawa, Częstochowa, Legnica, Otwock, Rzeszów, Sosnowiec, Szczecin, Tarnów. Des violences antisémites sont aussi recensées dans des villages et de petites localités de Pologne centrale, où se produit l'écrasante majorité des agressions. D'après Szaynok, les auteurs de ces actes antisémites sont rarement punis. Le pogrom de Cracovie, le , est la première émeute antisémite en Pologne après la guerre et provoque la mort par balles de Róża Berger qui se cachait des forces de sécurité derrière des portes closes. Un agent tire un seul coup sur le mécanisme du verrou, qui se désagrège sous l'impact tandis que la balle suit sa trajectoire jusqu'à Berger. L'attaque est la conséquence immédiate d'une rumeur, propagée par un jeune voyou (qui a plus tard déclaré que des tiers l'y avaient poussé), selon laquelle des cadavres d'enfants chrétiens étaient dissimulés à la synagogue Kupa. Au cours de l'émeute, les Juifs sont victimes d'agressions à Kazimierz et dans d'autres quartiers de la Vieille Ville. Des émeutiers mettent le feu à la synagogue Kupa. Au total, les autorités arrêtent 145 suspects, dont 40 miliciens et six soldats de l'armée clandestine. En septembre et en , vingt-cinq suspects sont accusés et dix sont condamnés à l'emprisonnement.
Pogrom de Kielce