L'histoire de la géopolitique du pétrole désigne l'évolution des confrontations géopolitiques et géostratégiques ayant pour objet le pétrole. Il s'agit ainsi de l'évolution historique de la géopolitique du pétrole.
1870-1900 : la deuxième révolution industrielle au début du siècle Contexte géopolitique À la fin du , seuls quelques pays peuvent encore prétendre au rang de grandes puissances : l'Empire britannique règne sur les mers en jouant le Grand Jeu avec la Russie, la France est toujours une grande puissance militaire et coloniale, l'Allemagne est sur une formidable pente économique ascendante, et tous lorgnent sur l'Empire ottoman, surnommé , qui contrôle l'accès à plusieurs zones stratégiques en mer Méditerranée. Les États-Unis ne sont encore qu'un lointain intervenant, le Japon vient à peine de s'ouvrir au monde tandis que la Chine connaît une de ses pires périodes de désunion.
vignette|Puits de pétrole à Los Angeles en 1896.
L'avènement de l'industrialisation et de nouvelles technologies donne à ces puissances de nouvelles armes et de nouveaux appétits qui, aiguisés par des idéologies, autoriseront à ce siècle tous les excès.
Premières explorations et premiers empires pétroliers Le pétrole, sous sa forme affleurante (bitume ou naphte), est employé depuis des millénaires. Toutefois, c'est au milieu du que sa distillation est perfectionnée pour produire du kérosène. Ce produit du pétrole devient rapidement nécessaire pour éclairer les villes (Bucarest, 1857) ; le fioul remplace avantageusement le charbon comme source d'énergie, et particulièrement pour la propulsion navale. Au tournant du siècle, les grandes puissances doivent se procurer du pétrole à la fois pour la vie courante et pour leur armée.
Ces pays se mettent alors à en chercher activement. On trouve du bitume affleurant dans des villes telles que Bakou, et les premiers grands forages ont lieu. Des sociétés aux noms historiques se créent à toute vitesse : Standard Oil (1863), Royal Dutch (1890), Branobel (1876), BNITO (1886), Burmah Oil (1886), etc. Le gaz naturel est un épiphénomène du pétrole : longtemps considéré comme une nuisance, il fut fréquemment mis à la torche jusque dans les années 1970. À partir de cette date, il commence à s'inclure dans la géopolitique du pétrole.
Le trajet du premier navire pétrolier (le Murex, affrété par Shell) en 1892 met en lumière les points stratégiques de la route du pétrole : il part de Batoumi en Géorgie après avoir récupéré du kérosène de Bakou, et franchit le détroit des Dardanelles, puis le canal de Suez, le détroit de Bab-el-Mandeb, et le détroit de Malacca.
vignette|La première raffinerie de Standard Oil à Cleveland, dans l'Ohio, en 1899.
1901-1928 : excès et excédents, de l'Europe à l'Amérique Quête pétrolière anglaise et américaine Le pétrole est déjà bien identifié, en 1901, comme une ressource stratégique. Sa qualité de ressource d'importance majeure est consacrée par la décision de l'amirauté britannique, la Royal Navy, de construire à partir de 1910 des navires qui consommeraient du fioul et non plus du charbon, offrant ainsi une vitesse et une autonomie accrues, tout en éliminant les fumées noires qui trahissaient jusqu'alors la position des navires. L'Angleterre, qui a la première flotte du monde, se retrouve alors handicapée car elle dispose de charbon, mais pas de pétrole ou comment l'Amirauté britannique parvint à prendre cette décision historique. .
Les premiers grands entrepreneurs du pétrole sont par conséquent britanniques. William Knox D'Arcy mène au tournant du siècle des recherches en Perse (Iran actuelle), et obtient une concession pétrolière de au profit de la Grande-Bretagne. Il fonde ainsi la Anglo-Persian Oil Company, la future British Petroleum, qui assure aux Britanniques un flux permanent de l'or noir.
Les États-Unis, qui sont devenus la première puissance industrielle du monde, ont également besoin de pétrole. En 1904, la Standard Oil, fondée par John D. Rockefeller, contrôle 91 % de la production pétrolière américaine, dont elle exporte la moitié sous forme de kérosène. L'entreprise est certes sanctionnée par l'Etat fédéral par le biais du Sherman Antitrust Act (1890) Standard Oil Co. of New Jersey v. United States, et elle est condamnée en 1911 à être divisée en 34 sociétés séparées. Ces entreprises reformeront un oligopole sur le marché américain, et constitueront à l'avenir, avec Shell et BP, un cartel au succès économique spectaculaire : les Sept Sœurs.
Le tableau ci-contre montre les sociétés américaines en bleu, les britanniques en rose (Shell étant anglo-hollandaise) et les sociétés absorbées en gris. Derrière ces sept sociétés, on trouve une multitude de sociétés « indépendantes », qui ont éventuellement participé à certains accords tels que l'accord d'Achnacarry. Nombre d'entre elles ont été absorbées par d'autres au cours du ; aucune société extérieure au pétrole n'a réussi à se glisser parmi celles-ci.
Les Européens et le Grand jeu avant-guerre Le pétrole est l'une des pommes de discorde du Grand jeu joué par les Européens en Asie centrale et au Moyen Orient. Le , l'entente anglo-russe pose un jalon dans le Grand Jeu, en définissant les sphères d'influence respectives. La Perse est partagée entre la sphère britannique, et celle de la RussieM. A. Oraizi, Amérique, pétrole, domination : une stratégie globalisée, Tome 1 : Buffalo Bill à la conquête de l'or noir, Paris, L'Harmattan, 2012, p. 116-118..
Toutefois, le Royaume-Uni se rend rapidement compte que les zones pétrolifères sont hors de la sienne. Le , le Royaume-Uni, sur recommandation de Winston Churchill, acquiert 51 % de l'Anglo Persian Oil Company, nationalisant une entreprise privée pour la soumettre à des objectifs politiques. En 1915, Londres fait donc une proposition aux Russes, aux termes de laquelle elle prend le contrôle de la zone neutre, en échange de quoi les Russes pourront conserver Constantinople quand le démembrement de l'Empire ottoman aurait lieu.
Le pétrole pendant la Première guerre mondiale Pendant la Première Guerre mondiale, plusieurs stratégies sont mises en place par la France et le Royaume-Uni pour redessiner la carte du Moyen Orient à partir des vestiges de l'Empire ottoman. Les agents britanniques Thomas Lawrence et St. John Philby font des promesses aux dirigeants des territoires locaux pour les pousser à s'opposer aux Ottomans. Lawrence d'Arabie intervient en manipulant le nationalisme arabe afin de déstabiliser la tutelle ottomane au profit de l'Empire britannique.
Pendant ce temps, la France et le Royaume-Uni se partagent la dépouille de l'Empire ottoman par le biais des accords Sykes-Picot. Toutefois, l'un des diplomates chargés de l'accord, Mark Sykes, est mieux au fait des données pétrolières locales ; il taille pour son pays la part du lion en se réservant le sud de l'Irak, laissant à la France la Syrie bien moins prometteuse. Le Royaume-Uni s'empresse ensuite d'écorner l'accord en installant des troupes à Mossoul en , s'emparant ainsi du reste des zones pétrolifères du futur Irak. En 1919, Londres parvient à faire voter une sorte de protectorat par la chambre iranienne ; l'accord est léonin et ne tient pas. Mais en 1925, le jeune Reza Pahlavi qui monte sur le trône du Paon est favorable aux intérêts britanniques.
En 1914, les États-Unis occupent Veracruz, grand port et région pétrolifère mexicaine. En 1917, la France se retrouve dans une situation énergétique difficile. Georges Clemenceau, à court de carburant, en réclame à Woodrow Wilson de façon pressante. Il lui écrit qu'.
L'Allemagne, au bord de la défaite, est alertée de l'accord Sykes-Picot par les Izvestia en . En , elle dépêche une expédition à Bakou, sans succès. Afin de sécuriser la zone, les Britanniques envoient Lionel Dunsterville occuper Bakou, mais il ne peut s'y maintenir. Bakou, bien identifiée comme gisement pétrolier de classe mondiale, changera de mains quatre fois en quatre ans.
Le pétrole durant l'entre-deux-guerres gauche|vignette|Découpage du Moyen-Orient selon les accords Sykes-Picot en 1916. En 1920, les accords de San Remo confirment la révocation de Sykes-Picot. En échange, sur l'insistance de Clemenceau, les textes accordent à la France la propriété des 25 % de la Turkish Petroleum que la Deutsche Bank détenait jadis et que le Royaume-Uni avait saisis au premier jour de la guerre. La France crée en hâte la Française des pétroles (Total) pour gérer ces parts. L'Italie crée l'Agip en 1926.
En , la Couronne britannique signe le traité de Djeddah avec le jeune et victorieux Ibn Seoud d'Arabie saoudite. Ce pacte de non-agression a pour condition que Seoud . Considérant l'Arabie saoudite comme un offreur stratégique, dès 1933, ce sont les États-Unis qui obtiennent une concession au profit de la Standard Oil of California (SoCal), avec l'aide de St. John Philby.
En 1927, le pétrole coule enfin à Baba Gurgur (« le père des flammes » en Kurde), à côté de Kirkouk. Les États-Unis protestent devant le monopole européen, en montrant l'exemple avec la doctrine de la porte ouverte vis-à-vis de la Chine. L'accord de la ligne rouge, signé en 1928, fige les relations territoriales et commerciales entre les partenaires présents dans la Turkish Petroleum, en y faisant une place aux compagnies américaines, aux dépens de l'État irakien. À ce titre, les partenaires présents s'interdisaient toute initiative personnelle sur l'ensemble du territoire concerné. Constitué de l'ex-Empire ottoman, il incluait l'Arabie saoudite, et excluait le Koweït. Chaque partenaire reçut 23,75 % des parts : Anglo-Persian Oil Company, qui devient plus tard BP, Royal Dutch/Shell, la CFP, et la Near East Development Corporation, consortium de cinq compagnies américaines. Le reste des parts fut conservé par Calouste Gulbenkian, « Monsieur 5 % ». La France devient productrice de pétrole.
La carte ci-dessous présente les principaux champs du Moyen-Orient ; en 1928, l'essentiel de ces champs est encore inconnu.
Le Cartel des Sept Sœurs Réunis, à partir du , dans le château d'Achnacarry en Écosse, les dirigeants des trois principales compagnies pétrolières du monde, Henri Deterding (le « Napoléon du pétrole ») pour la Shell, Walter Teagle, pour la Standard Oil et Sir John Cadman, pour l’Anglo-Persian (futur BP) signent, le , un accord constituant un cartel des producteurs. Le but est de se partager les zones d’exploitation, le transport et la distribution du pétrole, de prévoir la répartition des bénéfices des compagnies concernées, ainsi que de fixer la calcul du prix du pétrole () en tout point du globe. Peu de temps après, Gulf, Socony, Texaco et Atlantic rejoignent ce cartel, connu sous le nom de Cartel des sept sœurs. La CFP (future Total) se place difficilement à côté.
1 Standard Oil (Jersey Standard) futur Exxon2 Anglo-Persian Oil Company ⇒ devenue BP (British Petroleum). 3 Royal Dutch Shell. / 4 Standard Oil of California (Socal) ⇒ devenue Chevron. 5 Texaco ⇒ fusionnée avec Chevron. 6 Standard Oil of New York (Socony) ⇒ devenue Mobil, puis ExxonMobil. 7 Gulf Oil ⇒ absorbée par ChevronUn réseau de stations de carburant du nord-est des États-Unis porte encore le nom de Gulf Oil..
Il marque la survenance d'un nouveau type d'acteurs dans la scène politique internationale : les compagnies internationales (), qui présentent le double intérêt de financer leur propre développement, sans apport des États, et de pouvoir être accusées de tous les maux dès que la morale est en jeu. Ainsi, quand le processus de décolonisation est lancé après la Seconde Guerre mondiale, les États disposent d'un relais presque aussi puissant qu'eux-mêmes.
1928-1939 : de la tutelle européenne à la tutelle américaine De l'entre-deux-guerres à la Seconde guerre mondiale vignette|Flotte américaine à Veracruz.