Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle, né en 1626 ou 1627 dans le faubourg parisien de La Chapelle-Saint-Denis, et mort en 1686, est un homme de lettres français du Grand Siècle, resté dans l'histoire littéraire pour avoir été l'ami intime de trois auteurs majeurs de l'époque : Cyrano de Bergerac, D'Assoucy et Molière, et pour avoir écrit, avec François Le Coigneux de Bachaumont, un Voyage en prose et en vers qui a été le modèle de maints autres récits de même forme.
Proche également de François Bernier, La Fontaine, Racine, Boileau et Chaulieu, la légèreté de son esprit et son enjouement lui valurent, vers la fin de sa vie, de fréquenter les salons parisiens et d'être apprécié de plusieurs « grands seigneurs » de la cour de Louis XIV.
Biographie
Famille et milieu Il était le fils adultérin de François LuillierSur François Luillier, voir Tallemant des Réaux, Historiettes, Paris, 1834-1835, tome III, et suivantes , , et Silvio F. Baridon, Un libertino erudito del seicento, François Luillier, Istituto Editoriale Cisalpino, Milano-Varese, 1960. (15??-1652), trésorier de France à Paris, puis maître des comptes et conseiller au Parlement de Metz, et de Marie Chanut (1595?-1652), sœur du diplomate Pierre Chanut, qui vivait séparée de son mari Hector Musnier (15??-1648), receveur général des finances en la généralité d'Auvergne.
On ignore les dates de sa naissance et de son baptême. L'un de ses premiers éditeurs lui donne soixante ans au moment de sa mort, en 1686, ce qui le ferait naître en 1626. Mais son double prénom, qui était celui du frère cadet de son père, mort à l'âge de vingt-deux ans dans des conditions dramatiques au printemps 1627Voir, dans la Revue rétrospective, série 2, tome 4, 1835, , la lettre que Jacques-Auguste de Thou adresse de Rome à Pierre Dupuy, le 28 juillet 1627: « Le petit L'Huillier (sic), qui était parti avec M. Deshayes pour aller à Constantinople, après avoir fait heureusement son voyage et vu toute l'Égypte, s'est noyé en revenant; car leur vaisseau, qui les devait porter à Malte, s'étant échoué à la côte de Rhodes, il fut plus inconsidéré que les autres et se voulut jeter en terre; mais n'ayant pas bien pris son temps et la nuit étant obscure, le flot l'emporta. Il n'y eut que lui de perdu, non pas même une balle de marchandise. » pourrait suggérer que Chapelle est né après cette date plutôt que l'année précédente.
Le lieu de cette naissance est en revanche bien établi, puisque c'est de lui qu'il tient son surnom de Chapelle. Son père possédait en effet une maison dans le village de La Chapelle entre Paris et Saint-Denis, rattaché à la capitale en 1860. Il y hébergea notamment son ami le philosophe Pierre Gassendi, lors de son premier séjour parisien, en 1624.
On ignore où et par qui il fut élevé. Rien n'interdit de penser que ce fut par sa mère, qui demeura à Paris jusqu'à sa mort en .
Le , il est légitimé par lettres royalesBibliothèque nationale de France, Manuscrits français, 4595, fol. 446 . Acte transcrit par Silvio F. Baridon, François Luillier libertino erudito del seicento.. Les termes de cet acteQui est signalé dans la seconde édition du Dictionnaire étymologique de Gilles Ménage (1694): « Chapelle: Poète satirique célèbre; fils naturel de Mr Luillier, maître des comptes de Paris et conseiller au parlement de Metz, ainsi appelé parce que sa mère accoucha de lui dans le village de la Chapelle entre Paris et Saint-Denis. Il est fait mention de la bâtardise de ce poète la Chapelle (sic) dans les Légitimations de la Chambre des comptes en ces termes: Claude Emmanuel Luillier, fils de maître François Luillier, maître des Comptes, et de Marie Chanut, femme mariée et éloignée de son mari. Janvier 1642. » méritent d'être cités, au moins pour partie :
Six mois après l'avoir fait légitimer, Luillier fait don à son fils de de rente viagère.
Le « gay trio » Dès avant ce temps, Chapelle a fait la rencontre de Savinien Cyrano de Bergerac et, par lui, de Charles Coypeau d'Assoucy, ses aînés de sept et vingt-et-un ans, avec lesquels il formera pendant quelques années ce que la cyraniste Madeleine Alcover a nommé « un gay trioMadeleine Alcover, « Un gay trio: Chapelle, Cyrano, Dassoucy », dans L'Autre au , actes du colloque du Centre international de rencontres sur le , University of Miami, 23 au 25 avril 1998, édités par Ralph Heyndels et Barbara Woshinsky, Biblio 17, Tübingen, Gunter Narr Verlag, 1999, . ». C'est du moins ce qui se déduit du témoignage de D'AssoucyDans Les Avantures de Monsieur d'Assoucy, publiées en 1677.:
S'adressant à son ancien ami dans un autre texteLettre « De Rome, le vingt-cinquième juillet 1665. À Monsieur Chapelle, mon très-cher et très-parfait ami », dans Les Rimes redoublées de Monsieur Dassoucy, Paris, 1671, ., D'Assoucy évoque « les premiers poils qui, ombrageant votre menton, causèrent un si notable divorce entre vous et le sieur C[yrano] B[ergerac], qui dès vos plus tendres années prit le soin de votre éducation… ». Dans la seconde édition du même texte, il l'interpelle encore: « Est-ce ainsi que vous traitez vos amis, vous qui, du temps que vous recherchâtes ma connaissance, n'étiez encore qu'un écolier… »
Études et condisciples Où Chapelle a-t-il fait « l'étude des choses vertueuses » dont il est question dans les lettres de légitimation? Quel collège a-t-il fréquenté? Une lettre de son père datée de suggère qu'à cette date « l'institution » du jeune homme, âgé d'une vingtaine d'années, n'était pas encore achevée.
Dans sa Vie de M. de Molière, parue en 1705, Jean-Léonor Le Gallois, sieur de Grimarest accorde une grande place à Chapelle, qu'il n'avait sans doute pas connu personnellement, mais dont son principal informateur, le comédien Michel Baron, lui avait tracé le portrait et conté les aventures. Après avoir indiqué que le père de Molière s'était résolu à envoyer son fils au collège des JésuitesCollège de Clermont, aujourd'hui lycée Louis-le-Grand, rue Saint-Jacques à Paris., il écrit :
« Le jeune Pocquelin était né avec de si heureuses dispositions pour les études qu'en cinq années de temps, il fit non seulement ses Humanités, mais encore sa Philosophie. Ce fut au collège qu'il fit connaissance avec deux hommes illustres de notre temps : Mr de Chapelle et Mr Bernier. Chapelle était fils de Mr Luillier, sans pouvoir être son héritier de droit […]. Mr Luillier n'épargna rien pour donner une belle éducation à Chapelle, jusqu'à lui choisir pour précepteur le célèbre Mr de Gassendi, qui, ayant remarqué dans Molière toute la docilité et toute la pénétration nécessaires pour prendre les connaissances de la philosophie, se fit un plaisir de la lui enseigner en même temps qu'à Messieurs de Chapelle et Bernier. Cyrano de Bergerac, que son père avait envoyé à Paris sur sa propre conduite, pour achever ses études, qu'il avait assez mal commencées en Gascogne, se glissa dans la société des disciples de Gassendi, ayant remarqué l'avantage considérable qu'il en tirerait. Il y fut admis cependant avec répugnance ; l'esprit turbulent de Cyrano ne convenait point avec de jeunes gens qui avaient déjà toute la justesse d'esprit que l'on peut souhaiter dans des personnes toutes formées. » Ce récit, qui développe quelques lignes de la préface de La Grange aux Œuvres de Monsieur de Molière (1682)« Il [Molière] fit ses humanités au collège de Clermont, et comme il eut l'avantage de suivre Monsieur le Prince de Conty dans toutes ses classes, la vivacité d'esprit qui le distinguait de tous les autres lui fit acquérir l'estime et les bonnes grâces de ce Prince, qui l'a toujours honoré de sa bienveillance et de sa protection. Le succès de ses études fut tel qu'on pouvait l'attendre d'un génie aussi heureux que le sien. S'il fut fort bon humaniste, il devint encore plus grand philosophe… », n'est confirmé par aucun document d'archives. Avant le début des années 1660, le nom de Molière (ou de Pocquelin) n'apparaît nulle part accolé à ceux de Gassendi, Cyrano, Chapelle ou Bernier.
Le séjour à Saint-Lazare C'est au cours de l'année 1646, s’il faut en croire l'un de ses premiers éditeursBernard de La Monnoye, préface anonyme du Voyage de Messieurs Bachaumont et La Chapelle. Amsterdam, Chez Pierre De Coup, 1708., repris par la plupart des historiensY compris Georges Mongrédien, « Le Meilleur ami de Molière. Chapelle », dans Le Mercure de France, janvier 1957, , et René Pintard, Le Libertinage érudit dans la première moitié du , Slatkine, 1983, ., que les deux tantes paternelles de ChapelleÉlisabeth, 34 ans, veuve depuis 9 ans du lieutenant civil Michel Moreau, et Madeleine, 36 ans, et mariée à l’intendant François Bochart de Saron, dit de Champigny. l'auraient fait enfermer à la Maison Saint-Lazare, tenue par les prêtres de la Congrégation de la Mission et qui servait de maison de correction, voire de prison, pour les fils de famille. Une lettre de François Luillier datée de et témoignant du « déplaisir » qu'il a conçu « de ce que l'on [lui] a mandé de la débauche et du libertinage de Chapelle », pourrait confirmer cette datation, qui n'en reste pas moins sujette à caution.
Premières publications Le nom de Chapelle apparaît imprimé pour la première fois en , quand il signe « De La Chappelle » un sonnet liminaire pour La Science des Sages du vieil alchimiste et romancier François du Soucy de Gerzan. Son nom côtoie alors ceux de François Cassandre et du jeune François de la Mothe Le Vayer, fils du philosophe. Au mois d'octobre suivant, il donnera à nouveau une pièce liminaire pour Le Triomphe des dames du même auteur. Deux ans plus tard, en , il en donne deux autres pour Le Jugement de Pâris en vers burlesques, de D'Assoucy, lequel s'ouvre sur un avis « Au lecteur et non au sage » signé « Hercule de Bergerac ». La signature du jeune Luillier, « C.E. de La Chappelle (sic) », côtoie alors celles de Paul Scarron, de Tristan L'Hermite, de La Mothe le Vayer fils, d'Henry Le Bret et de plusieurs autres.. Il donnera encore de semblables pièces à D'Assoucy en pour son Ravissement de Proserpine, et en juillet de la même année, pour les Poésies et lettres de M. D'Assoucy contenant diverses pièces héroïques, satiriques et burlesques.
Les études de médecine Dans l'historiette qu'il consacre à François Luillier, Tallemant des Réaux, qui était son locataire et le connaissait donc bien, écrit: « Il fit son bâtard médecin, parce, disait-il, qu'en cette vacation-là on peut gagner sa vie partout. » La notice de Donneau de Visé reproduite ci-dessous en apporte confirmation. Une lettre latine que Chapelle adresse de Montpellier, le , à son maître Gassendi, « prince des philosophes de ce siècle », qui se trouve alors à DigneParti de Paris en octobre 1648, il n'y reviendra qu'au printemps 1653., donne à penser que c'est au cours de cette année que le jeune homme recevra son bonnet de docteur, à la même faculté de médecine où, le , son ami François Bernier obtiendra le sienVoir les documents édités par Sylvia Murr, dans Corpus, , « Bernier et les gassendistes », Paris, 1992, , note 12..
Il est toujours dans le midi au début de l'année suivante. Le , en effet, il débarque à Toulon en provenance de Port-de-Bouc. Pendant plusieurs mois il est hébergé par Gassendi, qui, le , demande à François Luillier 800 livres pour subvenir aux dépenses du jeune homme. Le , en compagnie de Bernier, qui revient d'un long voyage en Pologne, il assiste leur maître, monté sur le Mont Caume pour y renouveler l’expérience de Pascal sur la pression atmosphériqueRené Pintard, Le Libertinage érudit, 1983, ..
Séjour en Italie