Les Chroniques romanesques sont un ensemble de romans et de récits publiés par Jean Giono après la Seconde Guerre mondiale. Amorcé en 1946 avec Un roi sans divertissement, il comprend notamment Noé, Les Grands chemins, Les Âmes fortes ou Le Moulin de Pologne.

Ce cycle, qu'il est délicat de délimiter rigoureusementLes éditions divergent parfois sur le nombre d'œuvres à inclure dans le cycle. Pierre Citron va jusqu'à déclarer qu'« il est impossible de dresser une liste des œuvres qui les composent » (« Peut-on opposer les Chroniques et le cycle du Hussard ? », Bulletin de l'Association des amis de Jean Giono, , 1984, p. 59)., forme Denis Labouret, "Chroniques romanesques", dans Dictionnaire Giono, Paris, Classiques Garnier, 2016, p. 207.. Les Chroniques annoncent les expérimentations du Nouveau Roman, en entamant déjà des « romans de la désintégrationJacques Chabot, L'Humeur belle, Presses de l'Université de Provence, 1992, p. 93. », que ce soit du récit, du narrateur ou du héros.

Genèse des Chroniques Les Chroniques naissent à l'ombre de l'écriture du cycle du Hussard, entrepris en 1945. En 1946, Giono prévoit d'écrire une série de romans courts, plus modestes, qu'il envisage brièvement de publier en AmériqueJacques Mény a nuancé le récit de genèse des Chroniques entériné dans la Pléaide : il a bien montré que le projet des contes américains n'est envisagé que très brièvement en avril 1946, plus jamais après, donc bien avant la rédaction d’Un roi sans divertissement. Cela paraît donc être, selon lui, un « projet plus fantasmé que réel ». Voir Jacques Mény, « Les Chroniques romanesques de Jean Giono : un autre récit de genèse », dans Alain Romestaing (dir.), Lecture de Giono. Les Âmes fortes, Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Didact Français », 2016, p. 46-47. (il est à ce moment sur la liste noire du CNE et est donc interdit de publication, pendant qu'on commencer à connaître et apprécier son œuvre outre-Atlantique). Les Chroniques sont donc avant tout, à la base, un projet alimentaireRobert Ricatte, « La Préface de 1962 aux “Chroniques romanesques” et le genre de la chronique» dans Jean Giono, Œuvres romanesques complètes, t. III, Paris, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1974, p. 1279.. Son premier livre à porter le sous-titre "Chronique" est Un roi sans divertissement. Rapidement, d'autres chroniques vont paraître et l'ensemble s'éloigne de la visée alimentaire d'origine.

Jean-Yves Laurichesse a souligné le lien étroit qui a existé entre les pannes de l'écriture du cycle du Hussard et l'avènement des Chroniques :« La critique n’a peut-être pas pris toute la mesure du lien profond qui pouvait exister entre les deux phénomènes : les pannes d’écriture du Hussard et la forme très novatrice des Chroniques romanesques. On a bien sûr souligné la différence, évidente, entre ces livres écrits dans la même courte période, pour la mettre à juste titre au crédit de l’extraordinaire fécondité du romancier de cinquante ans qui construit quasiment une nouvelle œuvre, voire deux, et s’avance dans la modernité. Mais on a moins vu la relation de cause à effet, à savoir que de l’empêchement même du récit traditionnel, fût-il temporaire, pouvaient sortir les innovations les plus admirables. »Dans l'après-guerre, le terme de chronique est également employé par Guilloux, Camus ou Céline et atteste d'un recul ou d'une méfiance vis-à-vis du roman après les tragédies de la Seconde Guerre mondialeHenri Godard, « La crise de la fiction. Chroniques, roman-autobiographie, autofictions » dans L'éclatement des genres au XXe siècle, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2001, p. 82-83.. Le terme de chronique permet de maintenir l'idée de fiction à distance et d'insister sur la dimension collective de la narration.

En 1962, pour une édition des Chroniques illustrées, Giono donne rétrospectivement une préface à l'ensemble. Ce texte court mais dense donne des éclaircissements même si Robert Ricatte montre que cette préface « propose une légende plus qu’une histoire » (Giono déclare par exemple avoir prévu le plan de l'ensemble en 1937, ce que tous les spécialistes contestent). Giono établit que les Chroniques constitue « tout le passé d’anecdotes et de souvenirs de ce "Sud imaginaire" dont [il] avai[t], par [s]es romans précédents, composé la géographie et les caractères ». Il insiste sur la dimension imaginaire de ce pays, voulant une fois de plus prévenir la confusion de ceux qui le considèrent comme un auteur régionaliste. Pour leur auteur, les Chroniques sont surtout des récits à la première personne, dans lesquels « le drame du créateur aux prises avec le produit de sa création » a une place centrale, ce qui sera emblématiquement représenté dans Noé et Les Grands Chemins.

Eléments de définition « La chronique au sens traditionnel correspond à une première pratique, chronologique, de l'histoire, illustrée par les noms de Commynes et Froissart qui, au Moyen-Âge, accompagnaient les princes et consignaient ce qu'ils voyaient. Cette signification ne peut guère convenir à Giono qui ne s'intéresse pas aux dates, et donc à la chronologie, pas plus qu'aux grands de ce monde. En revanche, le côté portraits, anecdotes, couleur du jour pouvait lui plaire [...]. Comprenons donc : la chronique selon Giono est un ensemble de fait divers à travers lesquels s'expriment les passions humaines sous une forme locale accordée au paysageMireille Sacotte, Préface des Chroniques romanesques, « Quarto », 2010, p. 22-23.. » On peut appréhender l'ensemble des Chroniques romanesques par des critères thématiques, tonals, énonciatifs et formels.

Le monde des Chroniques « Chroniques comprend des romans qui sans être précisément des suites sont centrés sur l’histoire familière d’un paysJean Giono, Lettre à Gallimard du 2 janvier 1948, citée par Robert Ricatte dans Notice des Âmes fortes, Œuvres romanesques complètes, t. V, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 1027 » Contrairement au cadre spatio-temporel flottant des romans d'avant-guerre, les Chroniques sont nettement plus précises des points de vue géographiques et temporels. Les récits prennent place tantôt dans le Trièves (Un roi sans divertissement), dans le Diois (Les Âmes fortes), près de Manosque et à Marseille (Noé), dans la Drôme (Les Grands Chemins)... De même, à rebours de la dimension intemporelle de ses grands romans des années 1930, les récits des Chroniques sont en général plutôt identifiables chronologiquement, tantôt pour explorer, dans une narration qui tient plus de l'exploration des mémoires que de l'histoire, le passé de ce « Haut PaysLe terme de « Haut Pays » se trouve dans Ennemonde et la critique s'accorde pour ainsi dénommer la contrée - imaginaire - des Chroniques. « Le Haut Pays est à Giono ce que le Wessex est à Hardy, le comté de Yoknapatawpha à Faulkner » écrit ainsi Richard Millet ("L'idée de hauteur", Cahier Jean Giono, L'Herne, 2020, p. 86). », et notamment le , tantôt pour aborder les mystères de la création.

« Ce "Sud imaginaire", il s’agit pour Giono d’en faire désormais le terrain et le terreau de « faits divers» insolites ou sanglants : disparitions, crimes, accidents spectaculairesDenis Labouret, "Chroniques romanesques", dans Dictionnaire Giono, Paris, Classiques Garnier, 2016, p. 209.… ». Les histoires de Chroniques sont en général sombres et inquiétantes : « Place à un monde stylisé et âpre, à des petites sociétés cruelles, jalouses où des individus pleins de mauvais sentiments cultivent des passions étranges qui ne sont pas à la portée du communMireille Sacotte, préface aux Chroniques romanesques, Paris, Gallimard, « Quarto », p. 11-12. ». On peut aussi citer les mots de Laurent Fourcaut : « La solitude et l'ennui, et toutes les passions afférentes, sont au centre de ces livres où le monde est devenu peu ou prou inhabitable. D'où un changement de ton très net : au lyrisme d'antan se substitue l'ironie, qui peut se faire grinçante et prend ainsi le tragique, où se débattent des personnages assignés à un milieu clos (village, petite ville)Laurent Fourcaut, « Un roi sans divertissement de Jean Giono. Une écriture de la cruauté comme remède à l’ennui », en ligne en janvier 2005 sur le site Internet www.ecoledeslettres.fr ». vignette|Montagnes du Trièves, cadre de plusieurs des Chroniques La nouveauté des Chroniques est en effet aussi du côté du personnel romanesque, qui va donner une autre image de la nature humaine. Philosophiquement, les Chroniques sont en effet imprégnées des lectures de Machiavel, de Hobbes et de Pascal que Giono a faites pendant l'Occupation. Les personnages de ces textes sont obscurs, solitaires et hors du commun : la plupart sont des monstres, au sens étymologique, des "âmes fortes". « Cette vision fort noire de l’âme humaine, au total, fait des Chroniques romanesques l’envers négatif du "Cycle du Hussard", où persiste à travers la figure d’Angelo l’idéalisation du héros. ». Henri Godard parle, pour désigner l'ensemble, de romans qui « racontent l'histoire de passions vécues comme des défisHenri Godard, D'un Giono l'autre, Paris, Gallimard, 1995, p. 86. ».

Des opéras-bouffe ? Si les récits des Chroniques sont obscurs et racontent souvent des événements tragiques, ce ne sont pas pour autant des textes où dominent la gravité et le pathétique mais plutôt un fort contraste des tons, ce que recouvre en partie la notion d'« opéra-bouffe » qui a un temps séduit Giono pour qualifier les Chroniques.

Le terme renvoie d’abord à un contraste des tons au sens musical. Alors que, classiquement, l’opera buffa s’opposait à l’opera seria, Mozart – grande influence de Giono – mêlait les différents tons au sein de ses œuvres, ce que Giono va reprendre.

Plus largement, les Chroniques se définissent par le disparate et la dissonance, à tous les niveaux : entre les personnages, entre le drame évoqué et le ton narquois et ironique du narrateur, entre la trivialité et des scènes quasi-mythologiques. On peut résumer cela par la formule de Jacques Chabot qui définit bien cette tonalité toujours en porte-à-faux : « le grotesque face au terribleJacques Chabot, 1981, p. 110. ».

Ces mélanges de tons touchent aussi la pratique - débridée - de l'intertextualité de Giono dans les Chroniques : les références classiques et érudites sont constamment subverties, parodiées et carnavalisées. Ainsi, « la dimension mémorielle qui les fonde [les Chroniques] en tant que "genre" relève avant tout de la littératureJean-Paul Pilorget, Le Compagnonnage souverain de Jean Giono. Intertextualité et art romanesque, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 180.. »

Des romans polyphoniques Au lieu d'une narration à la troisième personne, comme c'est majoritairement le cas dans les premiers romans (à l'exception d'Un de Baumugnes), les Chroniques sont avant tout, aux dires mêmes de Giono, des "récits à la première personne" dans lesquels la question de savoir qui raconte est primordiale. En effet, une des principales innovations des Chroniques est l'éclatement de la voix narrative : non seulement ce sont des narrations à la première personne, mais les récits comptent souvent plusieurs narrateurs-gigognes (c'est emblématiquement le cas d'Un roi sans divertissement où le narrateur-enquêteur délègue sa voix à Saucisse, à des vieillards...), ou divers narrateurs se contredisant (comme dans Les Âmes fortes).