Les Thibault est une suite romanesque de Roger Martin du Gard, composée de huit volumes d'inégale longueur dont la publication s'est étalée de 1922 à 1940. C’est tout particulièrement pour cette œuvre, et bien qu'il lui restât encore à en écrire l'Épilogue, que Roger Martin du Gard reçut, en , le prix Nobel de littérature.

Le cycle se compose de huit romans : Le Cahier gris (1922), Le Pénitencier (1922), La Belle Saison (1923), La Consultation (1928), La Sorellina (1928), La Mort du Père (1929), L'Été 1914, en trois volumes (1936) et Épilogue (1940).

À travers les destinées de deux familles bourgeoises, les Thibault et les Fontanin, est évoquée la France de la Belle Époque qui va sombrer dans le premier conflit mondial. L'ensemble du cycle est surtout centré sur les deux fils du riche notable catholique Oscar Thibault, deux frères que tout oppose : Antoine, l'aîné, médecin sûr de lui, esprit rationnel et plutôt conformiste, et son cadet de neuf ans, Jacques, idéaliste et tourmenté, en révolte contre les valeurs de la société bourgeoise puis militant socialiste. Mais l'amitié de Jacques pour Daniel de Fontanin introduit en contrepoint la famille de celui-ci, de confession protestante. Les deux premiers volumes voient Jacques et Daniel passer de l'adolescence à l'âge d'homme, tandis que les quatre suivants s'élargissent aux vicissitudes et hypocrisies de la vie bourgeoise, à l'ébranlement religieux et moral de ce début de : « le roman familial se transforme en fresque socialeRené Guarguilo, « L'œuvre romanesque », L'École des Lettres, sur Roger Martin du Gard du mars 1999, Paris, éd. l'École/l'école des loisirs, . ». L'Été 1914 et l'Épilogue sont consacrés à la Grande Guerre, à son déclenchement comme à ses conséquences tragiques. « Je voudrais surtout ressusciter l'atmosphère du temps. L'agitation pacifiste internationale, autour de Jacques ; la vie bourgeoise, autour d'Antoine », écrit l'auteur à son ami André Gide en 1933Lettre à Gide du 3 octobre, citée par M. Rieuneau dans Guerre et révolution dans le Roman français de 1919 à 1939, Paris, Klincksieck, 1974, . : dès lors « on passe de la fresque sociale à la fresque historique ».

Héritier de la tradition réaliste-naturaliste et en particulier de la forme du roman familialAngels Santa, « La littérature de tendance réaliste-naturaliste dans le Journal de RMG : l'exemple de Zola », Cahiers de la NRF Roger Martin du Gard , Paris, Gallimard, 1996, ., Martin du Gard brosse un tableau sans complaisance de la société tout en mettant au premier plan le vécu et les pensées des protagonistes, saisis avec une grande finesse psychologique dans le tissu des détails qui font le quotidien. Si l'organisation d'ensemble de ce roman-fleuve suit chronologiquement la vie et l'évolution intellectuelle et affective des héros, entourés d'une galerie de personnages secondaires variés voire pittoresques, ses différentes parties permettent à l'auteur, athée et matérialiste, d'aborder de manière plus ou moins autonome, mais toujours rattachée au contexte historique, des questions éthiques, sociales, politiques ou idéologiques . Grâce aux destins croisés des Thibault et des Fontanin et grâce au clivage entre les deux frères Thibault, Roger Martin du Gard, témoignant sa compréhension profonde des crises de son époque, combine « roman de sentiments » et « roman d'idées ». Genèse et réception de l'œuvre Première « fabulation » Au sortir de la guerre, renonçant aux expériences théâtrales menées depuis 1913 avec Jacques Copeau, l'auteur de Jean Barois revient au roman, « et, plus précisément, vers le roman de longue haleine, à personnages nombreux et à multiples épisodes » dont la lecture du Tolstoï de Guerre et Paix lui avait très jeune donné le goût, ainsi qu'il le notera dans ses Souvenirs autobiographiques et littéraires..

En , une note intitulée « Deux Frères » pose les bases de l'œuvre à venir : l'histoire de « deux êtres de tempéraments aussi différents, aussi divergents que possible, mais foncièrement marqués par les obscures similitudes que crée [un] atavisme commun ». Au printemps, Roger Martin du Gard a déjà dressé un synopsis en quarante pages qu'il nomme la Fabulation générale des Thibault, plan détaillé complet écrit au fil de la plume sans titres ni chapitres, qui ambitionne de conduire les héros, au prix de rebondissements plus ou moins mélodramatiques, du début du siècle jusqu'aux années 1940, et que suivront effectivement les six premiers tomesRené Garguilo, « L'œuvre romanesque », L'École des Lettres, du mars 1999, Paris, éd. l'École/l'école des loisirs, .. La première page, conservée à la Bibliothèque NationaleCatalogue de l'Exposition Roger Martin du Gard de 1981, Bibliothèque Nationale, , esquisse ainsi les personnages principaux et secondaires autour des familles Thibault et Fontanin (seul Daniel n'a pas encore son prénom définitif), et amorce l'intrigue du Cahier gris. Roger Martin du Gard note dans son Journal à la date du : « Je n'ai plus qu'à marcher, en suivant mon plan, sûr d'arriver au bout, sûr que ce travail morcelé obéit à une loi d'ensemble, que mon livre aura l'unité de l'œuvre d'art ». Et au mois de juin, il achète dans le village de Clermont, dans l'Oise, une « bicoque » qui lui permet durant plusieurs années de travailler toute la semaine au calme, loin de l'effervescence parisienne..

À ce stade, montre René Garguilo, les événements historiques servent de simple toile de fond, et les personnages, « détachés du Temps et de l'Histoire, se trouv[ent] ramenés à leur seule dimension psychologiqueRené Garguilo, La genèse des Thibault de Roger Martin du Gard, Paris, Klincksieck, 1974, . », que l'auteur s'attache à rendre par leurs menus faits et gestes. Certes il dédie Les Thibault « à la mémoire fraternelle de Pierre Margaritis dont la mort, à l'hôpital militaire, le , anéantit l'œuvre puissante qui mûrissait dans son cœur tourmenté et pur »C'est d'ailleurs la grippe espagnole, et non une blessure de guerre, qui foudroya son cousin et ami Pierre Margaritis - Catalogue de l'exposition Roger Martin du Gard, Bibliothèque nationale de France, 1981, . ; mais la guerre n'est encore envisagée que sous l'angle de ses répercussions sur la destinée des héros, très différente de ce qu'elle deviendra plus tardSelon le scénario initial, notamment, Jacques se mariait avec Jenny, la sœur de Daniel, puis mourait au front, Antoine épousait alors sa veuve, mais le ménage n'était pas heureux - Souvenirs autobiographiques et littéraires, Œuvres complètes, Gallimard, La Pléiade, 1955, vol. I, .. La question des responsabilités étatiques et du positionnement des socialistes n'est pas soulevée . L'individu peut être détruit par la guerre, mais « l'interrogation du romancier et de ses personnages sur le sens de la vie et de l'avenir ne semble pas en dépendre »Jochen Schlobach, « Roger Martin du Gard et l'Histoire », Revue d'Histoire littéraire de la France , Paris, mai 1982, .

La rédaction proprement dite, entamée dès le mois de , se poursuit à un rythme régulier, si bien que les trois premiers tomes paraissent en 1922 et 1923, obtenant un succès immédiat. Des soucis personnels ou des contre-temps, comme le décès de ses parents ou son emménagement au château du Tertre, à Sérigny, juste à l'est de Bellême dans l'Orne, éloignent un temps Martin du Gard de sa suite romanesque. Mais il s'y remet au début de l'année 1927, publiant entre 1928 et 1929 les trois volumes suivants, très bien accueillis aussi.

Deuxième « fabulation » vignette|upright|Roger Martin du Gard en 1937, l'année du Prix Nobel.|alt=Photo en noir et blanc en buste d'un homme aux cheveux blancs, en costume et nœud papillon. Survient alors une crise morale et idéologique plus sérieuse dans la vie de l'auteur. Outre des ennuis de santé et des difficultés financières, il est durablement affecté par le mariage de sa fille Christiane avec son vieil ami Marcel de CoppetPierre Bardel, « Aperçu biographique », L'École des Lettres, du mars 1999, Paris, éd. l'École/l'école des loisirs, . ; et deux ans plus tard, en , le grave accident de voiture dont il est victime avec sa femme l'amène à reconsidérer son œuvre avec plus de recul. Il réalise d'abord que son scénario initial le conduirait à une saga proprement démesurée, peut-être au-dessus de ses forces et risquant surtout « de compromettre irrémédiablement ce à quoi [il] attachai[t] grand prix : l'unité et l'équilibre. ». Par ailleurs il se met à douter de son intérêt au regard de l'actualité internationale (montée du nazisme) : il détruit dès sa sortie de clinique le manuscrit déjà très avancé de L'Appareillage qui faisait suite aux six premiers tomes, n'en conservant que quelques scènes en vue de L'Été 1914..

Pour arrondir ses revenus et se remettre de cet « holocauste », il travaille à des nouvelles et à un scénario de film, avant de revenir aux Thibault en . Conscient que la Grande Guerre a marqué une rupture sans retour dans la civilisation, il imagine une fin très différente pour ses héros, comme il le note à ce moment-là dans son Journal : « Les Thibault disparaissent, anéantis dans la guerre. Et c'est toute une société, toute une forme de la bourgeoisie que la guerre anéantit avec eux. Du coup, mon œuvre, Les Thibault, acquiert une profonde signification. La peinture d'un monde en décadence, et la fin de ce monde dans la sanglante catastrophe »Cité par Jochen Schlobach, dans Les Thibault de Roger Martin du Gard, un roman historique, .. L'analogie qu'il trouve ensuite entre la situation à la veille du premier conflit mondial et les menaces que fait planer sur l'Europe la prise du pouvoir par Hitler en 1933 le conforte dans cette voie. Retiré à Cassis, puis à Nice, il suit dès lors un plan et une orientation qui lui imposent de rassembler une abondante documentation — à quoi l'a habitué d'ailleurs depuis longtemps sa formation de chartisteMartin du Gard rappelle avec gratitude dans ses Souvenirs autobiographiques et littéraires la « méthode de travail », « l'application », la « discipline intellectuelle et morale » que lui ont apportées ses années à l'École des Chartes - Œuvres complètes, Gallimard, La Pléiade, 1955, vol. I, .. « Le destin des personnages est désormais directement lié à l'HistoireAndré Daspre, Roger Martin du Gard - Perpétuel contemporain, ouvrage publié par la ville de Saint-Fons pour l'inauguration de la bibliothèque Roger Martin du Gard, . », à la guerre qui le détermine ; et Martin du Gard, toujours profondément pacifiste, écrit L'Été 1914 avec l'idée de servir la paix. Un tel remaniement n'est pas sans poser problème au romancier, car il ne s'agit pas de plaquer des éléments historiques ou idéologiques sur des personnages déjà existants dont cela ruinerait la cohérence psychologique. Des critiques feront remarquer par ailleurs quelques invraisemblances, comme le fait que personne dans le public, en juillet 14, ne pouvait disposer des informations diplomatiques et militaires dont sont obscurément informés les militants pacifistes entourant Jacques ThibaultJochen Schlobach, « Roger Martin du Gard et l'Histoire », Revue d'Histoire littéraire de la France , Paris, mai 1982, .. Malgré quelques polémiques le livre connaît à sa parution en 1936 un retentissement considérable, et son auteur reçoit le Prix Nobel de littérature dans la foulée.