La vague de suicides de Demmin est un comportement collectif concernant plusieurs centaines d'habitants de Demmin qui se sont suicidés, au début du mois de , dans le cadre de la panique qui s'empare de la ville en conséquence des crimes qu'ont commis les soldats de l'Armée rouge à leur entrée dans la ville. Bien que les estimations du nombre de morts varient, ce suicide est reconnu comme le plus grand suicide collectif enregistré en Allemagne, même s'il n'est pas un cas isolé dans le contexte de l'effondrement du Troisième Reich, qui s'accompagne d'une vague d'épisodes de ce type.

Les suicides se produisent après l'abandon de la ville par les responsables du parti nazi, la police et la Wehrmacht, qui fait sauter les ponts sur les rivières Peene et Tollense qui délimitent la cité au nord, à l'ouest et au sud, piégeant la population civile, doublée par l'afflux de réfugiés venus de l'Est. Les Soviétiques entrent presque sans résistance dans Demmin le à la mi-journée, en ne commettant d'abord aucune exaction contre les civils (en dehors de quelques vols, de montres notamment). Cependant, dans la nuit suivant leur entrée, les soldats de l'Armée rouge célèbrent avec beaucoup d'alcool la fête du Travail et la fin imminente de la guerre. Ils se livrent à de nombreuses exactions, principalement des viols, tandis qu'un incendie ravage le centre-ville. Traumatisés, en proie à la panique et conditionnés par la propagande nazie, plusieurs centaines d'habitants se suicident pendant trois jours, par noyade dans les fleuves, mais également par pendaison, empoisonnement, armes à feu et armes blanches

La plupart des cadavres sont inhumés au cours des semaines suivantes dans une fosse commune, tandis que le centre-ville est dévasté pour plusieurs années. Passé sous silence par le gouvernement communiste d'Allemagne de l'Est, ce suicide est connu et médiatisé en Allemagne depuis la réunification, particulièrement depuis les années 2000.

Contexte vignette|gauche|upright=1.5|Carte de Demmin, enclose par la rivière Peene au nord et à l'ouest, et la rivière Tollense au sud. Les ponts ont été dynamités par la Wehrmacht lors de sa retraite pour ralentir l'Armée rouge. Demmin, une petite ville située à environ au nord-est de Berlin, est de longue date un bastion des organisations nationalistes DNVP et Stahlhelm sous la république de Weimar. Avant même 1933, les entreprises juives y étaient boycottées, ce qui fit fuir la plupart des Juifs avant l'avènement du nazisme. Lors des élections législatives du , le parti nazi obtient 53,7 % des voix à Demmin, soit dix points de plus que son score national.. Lors de la nuit de Cristal, plusieurs milliers de personnes se rassemblent dans le centre-ville pour y manifester leur antisémitisme. La synagogue de la ville n'est cependant pas détruite lors de cet événement car elle a été vendue à une entreprise de meubles en ..

En raison de son soutien profondément enraciné au nazisme, Demmin présente un terreau favorable aux suicides de masses qui surviennent dans un grand nombre de villes allemandes dans les dernières semaines de la Seconde Guerre mondiale, particulièrement sur le front de l'Est. L'historien allemand Udo Grashhoff dégage deux types de suicides de masse (pouvant se succéder) dans l'Allemagne nazie : ceux survenant avant l'arrivée des forces soviétiques, qui traduisent une propagée dans la société allemande par la propagande nazie. ; ceux survenant après l'arrivée de l'Armée rouge, face au choc des populations civiles victimes de pillages, de massacres ou de viols massifs..

alt=Six hommes en uniforme regardent trois cadavres reposant sur les bancs d'un jardin public. L'un de ces corps est couché, tandis que les deux autres sont assis, la tête basculée en arrière ou sur le côté.|gauche|vignette|Des officiers soviétiques regardent les corps de trois civils allemands s'étant suicidés en avril 1945. Le phénomène des suicides de masse en Allemagne n'est alors pas nouveau, puisque la défaite de l'armée allemande lors de la bataille de Stalingrad en avait déjà été suivie d'une première grande vague de suicides dans ses rangs, touchant près de . En , c'est l'armée de l'air qui enregistre une augmentation du nombre de suicides après le débarquement allié en Normandie. La propagande nazie amplifie chez les civils les craintes d'exactions à l'Est, notamment après le massacre de Nemmersdorf, commis par les Soviétiques en et abondamment relayé en Allemagne.. Le phénomène n'a pas la même ampleur dans les zones conquises par les troupes américaines ou britanniques, même si en Haute-Bavière, le nombre de suicides est multiplié par dix en et par rapport aux périodes précédentes, tandis que dans le nord du Bade-Wurtemberg et à Brême, une augmentation similaire est constatée.

Les suicides deviennent donc un phénomène massif dans les dernières semaines de la guerre, une selon l'historien allemand Florian Huber, accompagnant ou devançant la progression du front, et traduisant d'une manière extrême la perte de sens et la douleur à laquelle la population devait faire face avec l'effondrement du Troisième Reich.

Déroulement

Blocage et abandon Depuis le début de l'année 1945, Demmin est constamment traversée par des réfugiés allemands venant des régions de Prusse-Occidentale, de Prusse-Orientale, de Silésie ou de Poméranie-Orientale, dans l'est du Reich, qui est alors le théâtre des combats entre la Wehrmacht et l'Armée rouge. Demmin comptait auparavant entre et , mais cette population double avec l'exode. Confrontée à des problèmes de place, la municipalité est contrainte de réquisitionner des logements privés. Les tensions sont alors nombreuses entre les habitants et les réfugiés, perçus comme des étrangers, parfois envahissants.

Cependant, Demmin reste globalement épargnée par la guerre jusqu'en . En effet, la ville ne fut jamais bombardée, contrairement à Stettin ou Swinemünde, situées dans les environs et pratiquement rasées par l'aviation anglo-américaine. Demmin est en outre bien approvisionnée et n'a pas à craindre la faim. La population est malgré tout sensible aux discours officiels, qui cherchent à insuffler la dans l'esprit des Allemands. Cette crainte est d'ailleurs renforcée par celle des prisonniers de guerre soviétiques employés comme travailleurs forcés aux alentours de Demmin, et qui craignent d'être exécutés pour s'être rendus s'ils sont repris par leurs compatriotes.

À partir de , l'inquiétude se fait tout de même sentir, alors que les Soviétiques approchent de plus en plus. Le président de l’arrondissement de Demmin, un fonctionnaire du NSDAP nommé l'année précédente, quitte la région pour gagner son domaine terrien en Hesse, et le mois suivant, c'est toute l'équipe municipale qui est remplacée par des cadres nazis venus d'autres régions, chargés de faire appliquer strictement le jusqu'au-boutisme du régime. Cependant, malgré toutes ces sources de crainte, Demmin est encore vue comme une ville relativement sûre par ses habitants, grâce à la présence d'unités de la Wehrmacht. La fuite n'est de toute façon pas envisageable pour la plupart des habitants, qui vivent en permanence sous la surveillance des SS. Un médecin prussien réfugié à Demmin et s'étant entretenu avec un chef de bataillon de la Wehrmacht qualifie ainsi la situation :

gauche|vignette|Le front en Europe au .|alt=Carte en couleur de l'Europe montrant l'avancée des troupes Alliées (en rouge foncé) en Allemagne et en Europe.. Dans le cadre de l'effort de défense de Demmin, les SS réquisitionnent des enfants, des femmes et des vieillards pour creuser à l'aide de pelles un fossé anti-char de de long à l'est de la ville. Fin , plusieurs responsables religieux tentent de convaincre les autorités militaires de la ville de la déclarer ouverte, sans succès. Finalement, les SS en viennent à bloquer les ponts pour empêcher tout départ de réfugiés vers l'ouest, raflant également les hommes pour les envoyer sur la ligne de défense. Les et cependant, l'ensemble des autorités restantes dans Demmin commence à prendre la fuite, d'abord les unités militaires, puis la police, et enfin toutes les élites locales, pourtant les plus radicalisées. Cependant, les SS bloquent toujours les ponts sur la Peene et la Tollense. Le au matin, les derniers éléments de la Wehrmacht quittent Demmin et font immédiatement sauter les ponts, entraînant par dégât collatéral l'arrêt de l'approvisionnement en eau, électricité et gaz de la ville. En raison de son site, Demmin et ses dizaines de milliers d'habitants sont alors coupés du monde.

Conquête par l'Armée rouge et exactions La ville est atteinte par les fers de lance de la soviétique et le blindé de la garde à midi le . Au clocher de l'église, une bannière blanche est hissée. Cependant, avant même l'entrée des troupes soviétiques, une vingtaine de personnes se suicident, essentiellement chez des familles d'officiels nazis n'ayant pas réussi à fuir. Au bruit des chars et des coups de canons, la majeure partie des civils de Demmin s'est abritée dans les caves et les abris anti-aériens. Vers , les chars soviétiques commencent à investir la ville par le sud en passant la Tollense sur un pont de fortune et pénètrent en ville sans rencontrer de résistance, à l'exception de trois actions désespérées : un professeur de lycée, un pharmacien et quelques jeunes des jeunesses hitlériennes tirent quelques coups de feu. Ces trois fusillades distinctes se terminent toutes par la mort de leurs auteurs, tandis qu'un seul soldat soviétique est blessé. Le professeur de lycée, avant d'ouvrir le feu, a abattu dans la cave de son immeuble sa femme et ses trois enfants, puis a retourné son arme contre lui une fois encerclé. En dehors de ces épisodes et de quelques vols (surtout de montres) commis par les Soviétiques, la prise de Demmin se fait dans un calme relatif.

Dans la soirée du , Demmin est totalement contrôlée par les Soviétiques, mais ces derniers sont contraints d'arrêter leur progression, le temps de construire des ponts pour franchir la Peene. Pendant ce temps, les brigades blindées continuent à affluer dans le cul-de-sac qu'est devenue la ville. vignette|Zones détruites par l'incendie de Demmin (en clair) dans le centre ville. La bascule dans la violence s'opère dans la nuit du au pour des raisons assez mal connues. Dans la nuit, les soldats de l'Armée rouge se mettent à violer massivement les femmes de la ville, souvent en réunion et à plusieurs reprises. L'historien français Emmanuel Droit examine deux hypothèses qui expliqueraient le recours à la violence. Propagées immédiatement après les événements, ces deux rumeurs sont fréquemment relayées et trouvent un écho certain jusqu'aux années 2020. La première estime que les Soviétiques se seraient vengés sur les civils pour les coups de feu essuyés lors de leur entrée en ville. La seconde affirme que les atrocités soviétiques auraient commencé après l'empoisonnement de plusieurs officiers par un pharmacien ; elle est déconstruite par le théologien et survivant de Demmin en 1995.. Emmanuel Droit ne trouve en 2021 aucun élément probant permettant d'attester l'une ou l'autre de ces hypothèses. Il explique donc les viols commis sur les civiles par la désinhibition des Soviétiques, favorisée par une forte consommation d'alcool et couplée à un puissant effet de groupe. En effet, ce est l'occasion d'une double célébration pour les troupes soviétiques : celle de la fête du Travail, mais aussi de l'annonce du suicide d'Hitler, qui marque l'imminence de la fin de la guerre.