Churnalisme est un terme péjoratif désignant une forme de journalisme réduisant ses coûts en piochant et recyclant des contenus du « tapis roulant » de dépêches électroniques, des communiqués de presse, de photos et vidéos d'agences spécialisées, d'informations de seconde main, d'articles pré-écrits par des services de presse ou des cabinets et officines de relations publiques, par des « nègres » ou encore des experts prête-plumes ou prête-noms payés ou utilisés par des groupes de pression.
Indépendamment du phénomène de marronnier, il est reproché au « churnaliste » d'utiliser ces contenus prémâchés sans recul ni analyse, plutôt qu'utiliser des informations originales collectées, vérifiées et mises en forme par des journalistes internes au média. Le journaliste dans ce cas prépare le contenu à publier (sous son propre nom, sous pseudonyme ou sans signature) après y avoir fait quelques petits changements. Parfois, il choisit des informations fausses ou très probablement fausses pour flatter un public avide de scandales, contribuant à ce que Rowe dénommait en 2009 . Ce matériel une fois publié prendra le statut d'information, et pourra parfois être à son tour plusieurs fois recyclé par d'autres médias et relais d'information. Souvent les sources originales ne sont pas citées et/ou elles ne sont pas libres de droit, et les textes parfois de simple copier-coller, à partir de documents non couverts par une licence autorisant un réusage ou un usage commercial, réutilisés sans autorisation des auteurs ou de leurs ayants droit. Dans ces cas, le churnalisme est en outre illégal, et assimilable à du plagiat.
Le déclin du journalisme original a été associé à une augmentation correspondante de textes ayant pour origine des organismes de lobbying et des officine de relations publiques. Le churnalisme serait au moins en partie dû au besoin de contrer les pertes de revenus induites dans les médias par l'essor de la presse gratuite, source d'un déclin des revenus de la publicité, ensuite aggravé par l'abondance de sites d'informations en ligne avec une chute particulièrement forte fin 2015, au point que de nombreuses informations trouvées dans la presse n'étaient alors plus originales.
Origine du mot, aspects sémantiques Churnalisme est un mot-valise composé de « churn » (qui peut, en anglais, signifier « désabonnement ») et de « journalisme »., la popularisation de ce mot a été attribuée à Tony Harcup dans son livre Journalism (Harcup 2004) dans lequel il fait référence à Waseem Zakir (journaliste de la BBC) qui a présenté ce concept en 2008 (mais Zakir l'aurait en fait imaginé une décennie plus tôt).
D'autres commentateurs déplorant un journalisme moderne de plus en plus pratiqué à moindre coût et à volume élevé, en décrivent péjorativement le produit résultant par d'autres expressions (reportage passif) ou l'évoluent par des notions connexes ( infodivertissement fast news (expression évoquant celle de fast food), malbouffe journalistique…) ou un autre mot-valise : newszak, qui combine le mot News ("nouvelles") à la fin du nom propre "Muzak"..
Histoire du Churnalisme Le mot Churnalisme est récent, mais la réutilisation sans recul ni analyse de contenus externes supposé informationnels mais en réalité de nature publicitaire ou idéologique (propagande) est un phénomène probablement aussi ancien que le journalisme ; souvent imposée par la censure et/ou par des pouvoirs politiques, militaires, financiers, industriels et religieux.
C'est une activité qui semble avoir été récemment dopée et accélérée par la mondialisation et l'accélération de l'information, l'avènement de l'Internet et des médias sociaux, alors que les fausses nouvelles se répandent bien plus vite que le fact checking.
Perception par les tiers Une revue de la littérature (Van Hout et van Leuven 2016) sur le sujet montre que le churnalisme est pour les uns perçu comme une menace contre le journalisme ; et pour d'autres perçu comme une simple transition des médias traditionnels vers le monde des médias numériques où les reportages de terrain et les témoins oculaires ont moins d'importance. Un certain nombre de journalistes peuvent encore s'identifier comme médiateurs du savoir, mais notaient les auteurs en 2016 ().
Prévalence et tendances Tous les médias semblent touchés, plus ou moins, par le churnalisme.
Selon Megan Knight, dans certains journaux traditionnels, la très grande majorité des journalistes utilisent encore les méthodes traditionnelles de recherche et de création d'informations, et peu les médias interactifs et sociaux, en tout cas dans la salle de rédaction où la pression du travail et sa rapidité ne favorisent pas le churnalisme..
En 2009, une étude porte sur l'origine des actualités diffusées par la radio Fleet Street (radio FM australienne importante, servant aussi de « hub informationnel » pour un réseau national plus vaste). L'étude montre que jusqu'à 80 % des actualités étaient issues de services de presse, d'autres médias ou de communiqués de presse. Dans la salle de presse, près de 90 % des bulletins d'information du réseau étaient des communiqués de presse, venant de services de presse ou d'autres sources de réécritures de nouvelles. Selon Denise Raward & Jane Johnston (2009), cette évolution vers le « churnalisme » s'expliquerait par la structure et la dotation en personnel des salles de rédaction, par les sources de nouvelles et par le réseautage (de plus en plus orienté par des algorithmes).
En 2016, une étude ayant analysé d'articles publiés par les éditions américaines et internationales du HuffPost, a conclu que seuls 44 % des papiers publiés étaient des reportages originaux (c'est-à-dire écrits par de vrais journalistes payés par le journal).
En 2017, Jane Johnston et Suzan Forde parlent de l'émergence d'une , qui alimente le churnalisme. Selon elles, depuis les années 2010 cette industrie, plus ou moins visible, s'appuie, de manière croissante, sur des NTIC pilotées par des algorithmes et l'intelligence artificielle capables de changer les routines de collecte et d'assemblage d'information et d'influer tant sur les émotions du lecteur que sur les décisions éditoriales relatives au « barattage » de l'information et à la réorientation de contenus.
Cette nouvelle industrie, selon Rulyova et Hannah Westley (2017), modifie nos modes de consommation de l'information tout en s'y adaptant au moyen d'algorithmes toujours plus complexes supposés capables d'évaluer et modifier nos émotions et perceptions. Les choix algorithmiques sont connus pour être susceptibles de souffrir de nombreux biais, et les algorithmes peuvent être bernés par les bots massivement introduits dans l'internet pour biaiser ou fausser ses évaluations et d'autres stratégies de groupes politique ou groupes de pression idéologiques, religieux, militaires, industriels.…
Dans son livre Flat Earth News (Nouvelles de la terre plate). le journaliste britannique Nick Davies cite étude faite à l'Université de Cardiff par le Justin Lewis et d'autres chercheurs. Elle a révélé que 80 % des articles de la presse britannique de qualité n'étaient pas originaux, et que seules 12 % des histoires y sont générées par ses journalistes. Il en résulte, selon l'étude, une diminution de la qualité et une dégradation de la précision de ces contenus, qui sont en outre alors ouverts à la manipulation et à la distorsion de l'information, ainsi qu'à la mise en avant de « pseudo-événements » dans un contexte de mercantilisme incontrôlable..
Selon Zakir (BBC), cette tendance implique que les journalistes deviennent plus réactifs et moins proactifs dans la recherche d'informations .
Un éditorial sur ce sujet dans la British Journalism Review a vu dans cette tendance .
D'autres, comme Peter Preston, ancien rédacteur en chef de The Guardian, considèrent la question comme exagérée, affirmant qu'il n'y a jamais eu un âge d'or du journalisme où les journalistes n'étaient pas soumis à des pressions similaires.
Nick Davies et Roy Greenslade ont témoigné sur la question devant le comité de la culture, des médias et du sport en 2009.
N. Davies, au début de l'avènement du Web2.0, a cru un temps qu'Internet (Davies 2008, 396)", mais selon Jane Johnston, Suzan Forde (2017), deux chercheuses australiennes qui ont étudié le churnalisme, Internet n'a fait qu'étendre et accélérer un churnalisme commercial recyclant et réorientant les actualités « comme jamais auparavant », en automatisant le processus par l'utilisation de puissants moteurs de recherche et par l'agrégation d'informations pilotées par des algorithmes.
À partir des années 2010 au moins, des agrégateurs d'information utilisent des intelligences artificielles pour rediriger de manière libérale et flagrante les nouvelles en ligne d'autres nouveaux producteurs ; des publications telles que le Huffington Post ont refaçonné la compréhension contemporaine de ce qui constitue une information, y compris l'utilisation du journalisme non rémunéré ; les pratiques de gestion de contenu ont vu un chevauchement croissant entre le « journalisme de marque » et la communication d'entreprise ; les blogs et les microblogs sont utilisés à dessein pour diffuser des informations et capter les lecteurs sur plusieurs plateformes ; et les news-bots trient et créent des nouvelles aux côtés de leurs homologues humains.
Après la concurrence des journaux gratuits, la presse audiovisuelle a été confrontée au marketing numérique, au conseil en communication, au marketing d'influence, ceci alors que dans le même temps, de puissants logiciels permettent en quasi temps réel la fouille de données et l'analyse de données dans le Big Data de l'internet mondial, permettant le développement d'un lucratif courtage de données.
De ce contexte sont nés des environnements médiatiques hyper-commerciaux où les journalistes, constamment sous pression et toujours moins nombreux, doivent produire toujours plus, ce qui les incite à produire et/ou en recycler des textes, mais aussi des photographies, vidéos, audios, du microblogging, un travail souvent préparé assisté par des intelligences artificielles au sein des GAFA et qui sous-tendent un ensemble de chaînes et plateformes médiatiques dépendantes.
Selon Jane Johnston, Suzan Forde (2017), aujourd'hui, le journalisme (au moins le journalisme grand public et populaire) filtre et recycle des informations mises à sa disposition par d'autres, selon des modalités décrites par Van Hout et van Leuven (2016, ), un peu à la manière d'un certain type de journalisme qui ne fait que complaisamment remettre en forme (ou pas) des contenus n'émanant que de sources étatiques, officielles ou bureaucratiques, sans jamais les mettre en question.
Vulnérabilité aux des groupes de pression économiques, politiques, idéologiques et économiques Dans les années 2010, il apparait que le big data informationnel et le churnalisme sont déjà exploités par des sociétés à buts lucratifs ou mises en place par des groupes de pressions, d'entreprises, de partis politiques, d'idéologies ou d'États à des fins de manipulations des opinions individuelles et de l'opinion publique, pour leurs intérêts propres.
Menaces pour les démocraties À titre d'exemple, une étude (2019) faite à Islamabad a montré que le journaliste est alors souvent obligé par les patrons de presse de déformer les nouvelles qu'on lui a fourni, de manière à couvrir l'actualité sous un angle spécifique, qui peut éloigner le lecteur de la vérité. S'il ne le fait pas, il risque le licenciement.