L'expression opéra contemporain regroupe l'ensemble des ouvrages lyriques du genre de l'opéra composés et créés depuis la période de l'après-guerre. Il correspond chronologiquement à l'apparition de la musique contemporaine et à la disparition puis au retour de la scène lyrique dans le champ de la création. L'acception de cette expression comprend les créations de nouveaux opéras par des compositeurs de la période après 1945 et englobe également l'approche contemporaine des ouvrages anciens, en particulier en ce qui concerne la mise en scène.

Si l'opéra, par délaissement de la part des compositeurs, tombe en désuétude durant les années 1950 en laissant la place à l'émergence de nouvelles formes, il retrouve une certaine force à partir des années 1980, et un souffle nouveau à partir des années 2000, notamment dans le monde occidental et en particulier en Europe de l'Ouest.

Genèse : tournant moderne de l'opéra vignette|Alban Berg en 1930 par Max Fenichel. La création de Pelléas et Mélisande en 1902 de Claude Debussy cristallise la négation du théâtre lyrique du siècle précédent. Le compositeur s'éloigne de l'héritage d'un Jules Massenet, qui meurt en 1912, et les dernières créations lyrique de Camille Saint-Saëns, notamment Déjanire en 1911, présage un basculement dans l'évolution de l'opéra. Le tournant du au constitue ainsi un moment charnière dans l'opéra, en particulier français. En parallèle, en Allemagne, la Seconde école de Vienne continue de s'éloigner de la tonalité et de se diriger vers la nouvelle musique. Quelques exceptions : Arnold Schoenberg et Alban Berg, compositeurs de la première moitié du , explorant le sérialisme et le dodécaphonisme en musique, écrivent notamment deux opéras depuis ce langage musical, Moses und Aron et Lulu, tous deux composés au début des années 1930. La thèse concernant un art total tel que défendue par Richard Wagner ouvre la voie à une démultiplication des procédés de pluralisme dans la création lyrique, initiant ainsi une diversité des formes dans l'opéra contemporain.. Des figures majeurs du monde culturel de l'entre-deux-guerres se placent à l'encontre de l'opéra traditionnel : Bertolt Brecht dénonce le genre et sa nature et Hans Hildebrand relève que l'opéra .

: le retour de l'opéra dans la création contemporaine 1945 : l'après-guerre et le rejet de l'opéra ?

Incertitudes Juste après la Seconde Guerre mondiale, l'opéra porte avec lui les usages qu'en ont fait les états autoritaires italien et allemand durant. Cet aspect accentue la méfiance qu'a le public envers son endroit, qui est également alimentée par le fait que les musiciens se détournent du genre en raison de sa nature spectaculaire, à l'action trop directe et aux messages que les ouvrages peuvent diffuser aisément. L'opéra d'après-guerre souffre également des utopies expérimentales déconstruisant ce qui se faisait jusqu'alors., et se trouve en concurrence avec les explorations telles que le sérialisme. Cette radicalité, cherchant au-delà des personnages et déconstruisant le théâtre en tant que tel, rend l'audition difficile et ne devient pas populaire auprès du public. Les chanteurs lyriques sont parfois réticents devant les opéras contemporains, d'un répertoire jugé difficile et qui parfois met à mal les artistes et leur voix. gauche|vignette|Elin Rombo dans le rôle de Sœur Blanche dans les Dialogues des carmélites en 2011 à l'Opéra de SuèdePlusieurs œuvres de cette période ont cependant obtenu un certain succès. Francis Poulenc va par exemple composer trois ouvrages lyriques juste après la guerre Les Mamelles de Tirésias, créé en 1947, Dialogue des Carmélites en 1957 et La Voix humaine deux années plus tard. L'opéra au met en scène à de nombreuses reprises et de toutes la manières, la mort. Leonard Bernstein créé en 1956 son opéra Candide, qui, malgré un échec lors de la création connu le succès en deuxième version à partir du milieu des années 1970. György Ligeti compose Le Grand Macabre, son unique opéra au début des années 1970. Les compositeurs se détournent du genre de l'opéra à partir des années 1960 pendant une vingtaine d'années ; nombre d'entre eux déclarent qu'ils n'écriront pas du tout d'opéras.

Déconstruction/reconstruction Des acteurs majeurs de la scène musicale contemporaine d'après-guerre comme le chef d'orchestre Pierre Boulez, déclarent dans les années 1960, qu'il faut dans le journal Spiegel en 1967.. Mauricio Kagel, dans son opéra Staatstheater () de 1970, remet en cause l'institution dans son ensemble. Au même moment, apparaît la version contemporaine du théâtre musical, genre de comédie musicale plus proche du jeu de l'acteur, entre le théâtre et l'opéra. De manière générale, des années 1950 jusqu'aux années 1970, il y a une démultiplication des dénominations des ouvrages vocaux pour se démarquer de l'opéra et de sa tradition : théâtre musical, théâtre sonore, musique-spectacle, action musicale, etc. Ces aspects traduisent une déstructuration de la forme musicale et représentative et promeut une nouvelle articulation entre la musique, la voix et le théâtre sur scène. Intolleranza (1960) de Luigi Nono est un ouvrage qui éclate l'histoire en accolant des textes d'origines diverses et La Passion selon Sade (1965) de Sylvano Bussotti est décrite par le compositeur comme une œuvre n'étant .

En Angleterre, Michael Tippett, avec ses cinq ouvrages entre 1955 et 1989, s'affirme comme un grand compositeur lyrique de la seconde moitié du siècle, en réemployant notamment des sonorités jazz, et Benjamin Britten, qui s'est fait spécialiste du genre, compose avec un langage qui entraîne l'adhésion large du public avec des ouvrages tels que The Turn of the Screw en 1954 et Death in Venice en 1973.. Les musiques nouvelles comme le jazz et l'électronique offre aux compositeurs des possibilités dont certains s'emparent comme l'Allemand Bernd Alois Zimmermann avec Les Soldats en 1964. En France, le paysage reste assez limité dû à un manque de débouchés visibles, mais on peut citer comme ouvrages majeurs de la fin de cette période, l'unique opéra d'Olivier Messiaen, Saint François d'Assise, aux proportions gigantesques, composé dans les années 1970 et créé en 1983 et la même année, celui de Charles Chaynes, Erzsebet. On observe également un début d'internationalisation de l'opéra, comme avec le compositeur coréen Isang Yun ou l'Argentin Alberto Ginastera, fort de quatre ouvrages.

Dernier quart du siècle vignette|Philip Glass en 1993 à Florence L'opéra, après avoir été relativement malmené pendant une vingtaine d'années (vide qui est en partie comblé par l'essor du théâtre musical) retrouve une certaine vigueur à partir des années 1980, en particulier en Europe Occidentale. Il est cependant et s'émancipe des cadres traditionnels de l'opéra. Luciano Berio, compositeur italien, refuse par exemple de nommer ces ouvrages , préférant les qualifier . C'est le cas par exemple de Un re in ascolto, créé en 1984, qui ne propose par une intrigue délimitée et des personnages s'exprimant leurs conflits, mais plutôt la représentation et l'analyse d'une situation dramatique. Par ailleurs, la voix devient le centre de l'expérimentation, définitivement employée comme un instrument parmi les autres.

Dans le dernier quart du , le monde anglo-saxon est particulièrement stimulé et offre un nombre relativement important d'opéras au travers de plusieurs compositeurs tels que les américains Philip Glass, qui compose une quinzaine d'opéras depuis 1975, ou John Adams, fort d'une dizaine d'opéras depuis le milieu des années 1980.. Ces ouvrages se distinguent par un style imposant et spectaculaire, aussi bien dans la mise en scène que dans la composition elle-même : Einstein on the Beach (1976) de Philip Glass dure cinq heures et The Death of Klinghoffer (1991) de John Adams raconte de manière spectaculaire le détournement d'un paquebot. Le retour de l'opéra s'accompagne également un retour de la tonalité dans la composition. Philippe Manoury explique que l'écriture vocale sérielle rend impossible la composition d'opéras tandis que Michaël Levinas prétend que l'.

Le renouveau de l'opéra dans le dernier quart du se traduit par l'écriture de plus de cent cinquante nouveaux opéras jusqu'à la fin du siècle. Est observé en particulier la diversité des formes dans la création lyrique : théâtre musical, opéra pour enfants, spectacle multimédia Cette diversité s'observe également au sein même de l'œuvre, qui mêle les genres, s'adaptant aux différents lieux d'accueil de l'ouvrage et du public entre autres : en 2000, John Adams fait créér El Niño, originellement conçu comme oratorio mais achevé comme opéra, mêle divers textes bibliques et mélange les langues.

Nouvelles mises en scène vignette|Le metteur en scène Wieland Wagner avec Martha Moval au Festival de Holland en 1959 Les metteurs en scène ont joué un rôle fondamental pour la survivance de l'opéra dans les années 1950 et 1960. L'opéra contemporain est également sensibles aux changements des arts qu'il convoque. Les changements dans l'écriture dans la musique ont marqué son évolution, mais les bouleversements qu'ont connu le théâtre, les arts de la scène et la scénographie en général ont également joué un rôle dans son renouvellementGiordano Ferrari, , lors de la journée d'étude , le à l'ENS, (lire en ligne).. La multiplication des mises en scène ambitieuses fait naître de nouveaux rôles et métiers dans ses alentours, tels que la direction d'acteurs ou la scénographie. Si jusqu'alors, les mises en scène d'opéras étaient partagées entre un régisseur de théâtre chargé de diriger les entrées et sorties de la scène, et des conventions préétablies pour le jeu d'acteur, l'opéra contemporain apporte des approches radicalement neuves de la mise en scène. Des metteurs en scène d'un nouveau genre apparaissent, tels que Wieland Wagner en Allemagne, Giorgio Strehler en Italie et Patrice Chéreau en France, proposant des visions nouvelles de la mise en scène des opéras du répertoire. Les évolutions prennent place sur plusieurs points : le jeu libéré des conventions des chanteurs sur scène, la mise en espace qui n'est plus contrainte par les décors figuratifs : on y trouve à la place des espaces vides chez Wieland Wagner par exemple ou à l'inverse des décors spectaculaires, mais modernes, chez les italiens. Ces différentes recherches ont permis de légitimer la place l'opéra dans la société contemporaine.

Par ailleurs, Weiland Wagner est le pilote d'un renouvellement profond du Festival de Bayreuth, qui sera surnommé Nouveau Bayreuth, et qui, par une approche nouvelle de la mise en scène, considère l'opéra comme un moyen de diffuser des symboles universel en l'extirpant de tout contexte historique ou politique.

Le rôle des festivals Les festivals d'art lyrique jouent également un rôle important dans la fabrication d'un répertoire neuf, assurant la création d'un certain nombre d'ouvrages. Ces événements culturels attirent l'attention du public et de la presse spécialisée et contribuent ainsi à l'apparition d'œuvres plus atypiques, et, malgré de leurs reprises, la création d'un répertoire de l'opéra contemporain. On retrouve par exemple le Festival international d'art lyrique d'Aix-en-Provence, le Festival de Salzbourg, le Festival de Glyndebourne en Angleterre ou encore le Festival Musica de Strasbourg.

Un nouvel essor vignette|Thomas Adès au Snape Maltings Concert Hall en 2017