vignette|Aquarelle d'Isaac Schouman (1819) représentant des colons suisses aux Pays-Bas avant leur départ pour Nova Friburgo.

L'histoire coloniale de la Suisse est la somme des héritages liés à la participation de la Suisse, des Suisses et des Suissesses au mouvement colonial dès le .

Si le pays n'a jamais possédé ses propres colonies, des marchands suisses ont participé au commerce des esclaves et des marchandises ou ont exploité des plantations sous la protection de puissances coloniales, des mercenaires suisses ont participé à la conquête et à la prise du pouvoir dans diverses colonies, et des chercheurs et scientifiques suisses ont participé à des expéditions coloniales. On parle alors d'un ..

Historiographie

Pendant longtemps, la participation helvétique aux entreprises coloniales est passée sous silence. Pays sans colonies avec une tradition humanitaire et une politique de neutralité, la Suisse apparaît comme un État hors du système impérial européen, un colonial outsider.. Néanmoins, ce postulat est désormais questionné, comme le soulignent les historiens Olivier Meuwly et Dominique Dirlewanger.

Dès les années 1970, plusieurs travaux portant sur l'émigration des Suisses en Amérique latine, en Asie et dans une moindre mesure en Afrique., ainsi que sur l'expansion économique de la Suisse vers l'outre-mer., prouvent les relations extra-européennes de la Suisse au . Il faut attendre néanmoins la fin du pour que plusieurs études mettent en lumière que la Suisse est impliquée dans l'entreprise coloniale européenne, mettant à mal son exceptionnalisme, car, dès les , des aventuriers, émigrants, militaires, marchands, missionnaires, administrateurs et investisseurs suisses participent aux projets coloniaux des grandes puissances impériales.. L'intérêt pour le passé de la Suisse et son implication dans les traites négrières, le système esclavagiste et l'économie des plantations débute ainsi dans les années 2000.. La Suisse et l'esclavage des Noirs de Thomas David, Bouda Etemad et Janick Marina Schaufelbuehl marque un tournant en 2005, suivi par la thèse de doctorat de Claude Lützelschwab sur la Compagnie genevoise des colonies suisses ou l'étude de Béatrice Veyrassat sur les mercenaires suisses engagés par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales..

vignette|Statue de David de Pury qui a légué ses richesses acquises par le commerce d'esclaves à Neuchâtel. ; elle suscite des polémiques.

Sous l'influence des études postcoloniales. et de la transimperial history, une nouvelle perspective décentralisée émerge. Ce tournant postcolonial est initié par l'historien dans un article de 1998.. Dans ses recherches sur les missionnaires présents dans le sud-ouest de l'Afrique, Harries démontre le rôle essentiel des missions dans la formation de l'identité nationale suisse.. Face à une multitude de travaux sans véritable cadre théorique, les historiennes Patricia Purtschert, Francesca Falk et Barbara Lüthi proposent le concept de colonialism without colonies... Les aspects socioculturels et la problématique des représentations sont abordés dans Colonial Switzerland, un recueil publié en 2015 sous la direction de Purtschert et Harald Fischer-Tiné.

Des études, qui entrent dans le champ de l'étude théorique postcoloniale., examinent également dans quelle mesure la prospérité suisse et l'émergence d'industries suisses clés, comme le chocolat, l'industrie pharmaceutique, le secteur bancaire ou le commerce des matières premières, sont liées à l'enchevêtrement colonial de la Suisse....

En 2020, il n'existe aucune traduction institutionnelle de ce champ de recherche, sous la forme d'un institut ou d'une chaire dédiée.

Dans un ouvrage de 2022., Fabio Rossinelli propose de remédier aux manquements méthodologiques et aux problèmes de définition rencontrés dans la plupart des travaux susmentionnés. Étudiant les sociétés géographiques suisses au XIX siècle, l'historien choisit d'utiliser le terme d'impérialisme. Selon lui, produit bourgeois, l'impérialisme agit sur deux volets, matériel avec une domination pratique et immatériel avec une domination intellectuelle. Loin de le réduire à l'action étatique, Rossinelli considère que l'impérialisme suisse a non seulement des armes singulières – la politique de neutralité ou encore la diplomatie humanitaire – contrairement à la frappe militaire des empires coloniaux, mais se caractérise aussi par sa discrétion avec un État interventionniste mais jamais sur le devant de la scène.

Contexte

Jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'émigration est une composante essentielle de la démographie de la Suisse. Les arguments patriotiques, voire utopiques, incitent à constituer des colonies suisses dans des pays dont la plupart sont colonisés par les grandes puissances. Pour les uns, il s'agit de diffuser le christianisme et la civilisation ou de contribuer à l'expansion de la Suisse en créant des têtes de pont à l'étranger ; pour d'autres, c'est l'espoir de trouver une solution aux difficultés économiques et sociales vécues en Suisse.

Historique

Amérique du Nord

Au service de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, Jean-Pierre Pury (1675-1736) fonde Purrysburg en Caroline du Sud en 1731.

Au , les États-Unis attirent la plupart des émigrants suisses qui fondent notamment Vevay dans l'Indiana en 1803, New Switzerland dans l'Illinois en 1831 et New Glarus dans le Wisconsin en 1845. Dans les années 1840, Johann August Sutter (1803-1880) fonde la Nouvelle-Helvétie en Californie avant son démantèlement par la ruée vers l'or. Par la suite, les colonies tessinoises se multiplient dans la région.

L'intégration des Suisses se fait grâce à des sociétés culturelles, patriotiques ou de bienfaisance, avec l'appui d'un important réseau consulaire.

Amérique du Sud

vignette|Monument aux fondateurs de Nueva Helvecia. gauche|vignette|Une partie de la colonie suisse de Cantagalo (près de Nova Friburgo) en 1835.

Si des émigrants s'installent au Brésil, notamment dans la vallée du rio Itajaí., et fondent Nova Friburgo en 1819, c'est en Argentine que les colonies suisses connaissent l'essor le plus considérable, notamment dans la province de Santa Fe de 1857 à 1890. Ces succès économiques favorisent en Uruguay la fondation de Nueva Helvecia en 1861 et de Nueva Berna en 1869. La mise en place d'un réseau de sociétés de tir, de chant ou de bienfaisance permet de maintenir des liens entre expatriés.

Afrique

gauche|vignette|Action de la Société anonyme des moulins de Mons Djémila signée par Henry Dunant.

Dès les débuts de la conquête de l'Algérie par la France, des Suisses lancent des projets de colonisation et d'évangélisation qui aboutissent, comme à Sétif, par l'obtention d'une concession impériale de Napoléon III en faveur de la Compagnie genevoise des colonies suisses en 1853, permettant d'implanter dix villages avec un passage maritime gratuit pendant dix ans.. Le Genevois Henry Dunant (1828-1910) y tente sa chance à l'âge de 25 ans puis y fonde sans succès la Société anonyme des moulins de Mons Djémila. L'historien Claude Lützelschwab invoque pour expliquer les difficultés rencontrées par la colonie. En 1958, la compagnie fait l'objet d'une expropriation par le gouvernement français et les terres sont redistribuées aux Algériens.

Asie

Des entrepreneurs privés créent un réseau d'implantations en Asie du Sud-Est, en achetant des terres pour établir des plantations ou en y envoyant des représentants pour négocier des matières premières.

Autres régions

vignette|École paroissiale luthérienne de Zürichtal (1912).

Aux , des colonies sont établies en Prusse-Orientale et dans la sierra Morena (Espagne). Au début du , le tsar russe favorise l'implantation de colonies sur les bords de la mer Noire, avec en 1803 et la colonie de Chabag en 1822.

Rôle des acteurs économiques dans la colonisation

Si la Suisse ne prend pas part à la conférence de Berlin, .

Le commerce des indiennes a contribué au commerce triangulaire..

La force motrice derrière l'émergence d'un colonialisme aligné sur les intérêts économiques établis sont les Sociétés géographiques. qui s'inspirent de sociétés similaires dans d'autres pays européens. Celle de Genève, quatorzième société géographique au monde, est fondée en 1858. D'autres associations privées sont ensuite fondées à Berne (1873), Saint-Gall (1878), Herisau (1881), Aarau (1884), Neuchâtel (1885) et Zurich (1897). Certaines exercent leur activité commerciale en leur nom propre, comme la Société géographique et commerciale de Suisse centrale (Aarau) ou la Société géographique et commerciale de Saint-Gall. Leurs orientations économiques varient car, alors que les sociétés de Genève et Berne sont davantage enclines à élargir les connaissances géographiques théoriques, celle de Saint-Gall est reconnue pour ses ; elle .. Ses membres sont des industriels, commerçants et banquiers. En 1881, ils forment une organisation faîtière suisse, l'Association des sociétés suisses de géographie.

Rôle dans l'esclavage Commerce Divers commerçants suisses et immigrants huguenots sont directement ou indirectement impliqués dans le commerce triangulaire en équipant leurs propres navires ou en participant financièrement à des navires négriers.. L'industrie cotonnière suisse produit une part importante des tissus imprimés (indiennes), le troc le plus important pour la traite des esclaves... Certains marchands et fabricants de tissus s'installent à Nantes, le plus grand port négrier de France à l'époque, pour mieux mener leurs affaires. L'implication de la Suisse dans le commerce des esclaves commence relativement tard et dure environ un demi-siècle..

vignette|Jacques-Louis de Pourtalès et sa famille.

Entre 1773 et 1830, les marchands suisses participent à une centaine d'expéditions à partir des ports français, durant lesquelles environ à sont déportés vers les Amériques. Si l'on inclut également les navires européens des entreprises à participation financière suisse, il y a plus de enlevées avec participation directe ou indirecte de Suisses.. Si tous les commerçants engagés dans le commerce transatlantique ne réussissent pas, certaines des familles qui font de gros profits appartiennent encore à la classe moyenne à Genève, Neuchâtel ou Bâle. Parmi les acteurs importants du commerce transatlantique des esclaves et des marchandises figurent (1687-1758) et la à Bâle., ou encore David de Pury (1709-1786), (1789-1852) et Jacques-Louis de Pourtalès (1722-1814) à Neuchâtel..

La spécule entre 1719 et 1734 avec les actions de la Compagnie de la mer du Sud, dont le modèle économique est la traite des esclaves.

Possession Un bon nombre de plantations appartenant à des Suisses, par exemple dans la colonie anglaise de Grenade ou au Suriname, sont gérées localement ou à distance par l'intermédiaire d'administrateurs embauchés. La culture du café, du sucre, du coton, du cacao ou encore du riz est effectuée par des esclaves, dont la résistance est écrasée par la force si nécessaire.. Des groupes entiers de Suisses ont également émigré ensemble pour fonder de nouvelles colonies. En 1748, à la demande des Hollandais, dix familles bâloises et des émigrants rhénans allemands se rendent au Suriname pour y fonder des colonies près de l', une ligne défensive contre les marrons, dans le but de la renforcer. En plus des voyages payés, on promet des terres, des outils, des animaux et dix esclaves à chaque famille. Toutefois, les conditions locales sont apparemment plus défavorables que prévu : la colonie n'existe plus dès 1751, seuls onze des 93 immigrants étant encore en vie..

vignette|Gravure de Fort Sutter (Nouvelle-Helvétie) en 1849.