L'élevage ovin en Espagne a une place importante dans l'histoire économique du pays.
Pendant plusieurs siècles, l'Espagne dominera la production de laine fine en Europe grâce au Mérinos, mouton arrivé dans le pays lors de la conquête des Maures. Avec la prise de contrôle de plus en plus importante des associations d'éleveurs (la Mesta de Castille étant la plus connue) et le développement des transhumances sur de longues distances, les troupeaux ovins vont modeler le paysage espagnol et apporter de nombreuses richesses au royaume. L'apogée de cet âge d'or a lieu aux . Mais ce monopole aura de graves conséquences sur le développement de l'agriculture du pays.
Au , le commerce de la laine stagne, et les guerres et les troubles politiques n'arrangent pas la situation. Au , le pays commence à exporter ses Mérinos ; jusqu’alors, la race était protégée. Il a longtemps été interdit de sortir des animaux du pays sous peine de mort.
Au , l'Espagne perd définitivement son monopole. Entre la guerre d'indépendance, le développement de la concurrence internationale (Australie, Nouvelle-Zélande) et l'arrivée de nouveaux produits meilleur marché (coton, textiles synthétiques), la filière ovine espagnole va suivre un long et lent déclin. La situation au ne s'améliorera pas ; entre la Première guerre mondiale, le franquisme et l'exode rural, l'élevage ovin a du mal à se moderniser. L'Espagne est d'ailleurs en retard dans son développement économique par rapport aux autres pays européens.
C'est à partir de 1980, grâce aux aides financières de l’État et de la P.A.C. que la filière ovine va renaître. Dorénavant axée sur la production de viande et de lait, la filière va peu à peu se professionnaliser et alimenter le marché international. Au , l'Espagne est le premier pays de l'Union européenne en matière de population ovine et en 2020, elle est le producteur de lait de brebis au monde.
Historique
Débuts et conquête des Maures Peu de choses sont connues sur l'élevage ovin dans la péninsule ibérique durant l'Antiquité. Quelques références datant de l'époque romaine citent de la production de laine fine, d'une couleur brun-rouge, dans les anciennes provinces de et de Bétique, correspondant à la vallée du Guadalquivir actuelle, dans le sud de la péninsule.
La première information sûre date du , à l'époque des Wisigoths. Le code juridique wisigoth témoigne de déplacements de troupeaux et indique que les propriétaires du bétail, lors de leurs voyages, « pouvaient faire paître leurs animaux sur n'importe quelle terre, non cultivée et non protégée par une clôture, pendant deux jours sans autorisation du propriétaire. Les routes publiques ne devaient pas être bloquées et une bande de 18 mètres devait rester dégagée de chaque côté ».
Entre 711 et 720, la péninsule ibérique est conquise par le califat omeyyade. Cette conquête musulmane introduit en terre espagnole le mouton qui donnera naissance à la race du Mérinos espagnol, ainsi que la tradition de déplacer les troupeaux ovins sur de longues distances : la transhumance.
Le , Alphonse VI de Castille reprend Tolède. À cette date, la moitié nord de l'Espagne est alors chrétienne, tandis que la moitié sud est musulmane. Avec la Reconquista, les Chrétiens reprennent petit à petit le contrôle de la Péninsule ibérique. Cette conquête militaire permet la saisie des troupeaux des régions anciennement occupées par les Musulmans. Mais en ces temps troublés, difficile d'établir des villages et des cultures, l'élevage du bétail permet de se déplacer facilement en cas de menaces des Maures. Les mouvements des troupeaux dans les nouvelles terres conquises, où la population est rare, permettent la mise en place de grandes transhumances entre le nord et le sud.
Associations d'éleveurs et transhumances vignette|Les routes de transhumance en Espagne. En violet, la couronne de Castille ; en vert, le royaume de Navarre ; en rouge, le royaume d'Aragon ; en noir, la Catalogne.|gaucheLes premiers documents royaux qui définissent les routes de transhumances ( en Castille) datent de 1207-1208. Plusieurs propriétaires s'allient et regroupent leurs troupeaux lors de transhumances qui traversent la péninsule, des hautes terres du nord vers les vallées du sud (Estrémadure ou Andalousie). Les plus longues transhumances se déplacent sur près de 800 km. On trouve ses routes sous divers noms selon les provinces : en Aragon, en Catalogne, azadores reales à Valence. En effet, le regroupement des éleveurs de Castille est le plus connu, mais d'autres royaumes, régions autonomes ou villes ont leur propre association et guilde d'éleveurs qui suivent le même type d'organisation : la Casa de Ganaderos de Saragosse, le ligajo de Calatayud, la cofradia de bergers de Letux...vignette|Bergers dans les environs de la Puerta de Bilbao, à Madrid par , 1862.Les éleveurs de Castille sont déjà sous la protection du roi Alphonse X avant 1273, et ils peuvent passer sur toutes les terres (privées ou communales) sans que les paysans puissent s'y opposer. Il leur est interdit d'entraver le passage des animaux, ce qui impacte tout développement de cultures dans ces zones. En échange de ce droit, les éleveurs payent à la couronne diverses taxes (péages...). Les propriétaires se réunissent régulièrement tous les ans pour réguler la filière ovine : ils fixent ainsi un salaire uniforme pour les bergers, mais surtout ils gèrent le problème des animaux errants sans propriétaire (ou ). Ces animaux sont vendus aux enchères et l'argent récolté est en général versé dans les caisses de la ville. Ces réunions sont appelées (ce nom vient du mot mixta c'est-à-dire « mixte »).
L'Âge d'or
C'est en 1273 que la Mesta (ou Honrado Concejo de la Mesta de Pastores, litt. « Honorable Assemblée de la Mesta des Bergers »), une association de propriétaires de troupeaux transhumants, est créée en Castille. D’importants privilèges et prérogatives lui sont accordés. Par exemple, dans ses privilèges, elle est exemptée de l'impôt sur le sel et la largeur des est fixée à près de 80 mètres. À cette époque, le coût et les besoins en main-d’œuvre pour l'élevage est inférieur à celui pour la culture céréalière. En outre, la faible population dans le sud du pays à la suite de la Reconquista puis de la Peste noire en 1348 offre aux éleveurs de grandes surfaces à pâturer.
Au début du , la laine anglaise domine le marché européen mais en 1337 éclate la guerre de Cent Ans. La quantité de laine disponible sur les marchés européens diminue. La Flandre, grosse productrice de textile, et d'autres pays d'Europe cherchent un nouveau gros fournisseur. Avec ses grands troupeaux et une mise en place d'une sélection pour améliorer la qualité de la laine, l'Espagne devient ce fournisseur.gauche|vignette|Mérinos Negretti, variété disparue de Mérinos espagnol qui participait aux transhumances (illustration de 1892). La production de laine devient une des principales activités économiques en Castille. Pour ce commerce, la Mesta favorise le Mérinos, race à la laine fine, au détriment des races ibériques autochtones de type Churro. Les moutons churro constituent l'essentiel des petits troupeaux sédentaires de la petite paysannerie. Apprécié pour la qualité et la valeur de sa laine, le Mérinos n'est pas utilisé pour la production de viande. En outre, les longues transhumances rendent sa viande trop dure. Pour éviter toute concurrence étrangère, les Cortes interdisent l'exportation de moutons espagnols. Toute personne surprise à exporter un Mérinos est condamnée à mort.
La tonte a lieu en été, après la transhumance de printemps pour remonter dans le nord. La laine est alors regroupée sur des marchés puis envoyée vers les usines de textiles du pays ou vers les ports pour exportation. Pour la Mesta, c'est la ville de Burgos qui centralise la production lainière de l'association.vignette|Pont de la Mesta, construit au pour le passage des troupeaux (Villarta de los Montes). Avec l'augmentation de la population, des tensions apparaissent entre éleveurs et agriculteurs, et les conflits éclatent. Le système d'élevage de la Mesta est basé sur les transhumances et donc sur le système des . Pour s'assurer qu'aucun empiètement sur leurs routes ne viennent entraver le passage des troupeaux, des gardes () voyagent le long de celles-ci pour appliquer la justice de la Mesta. De nombreux litiges remontent jusqu'au roi et en 1489, des décrets, en faveur des éleveurs, sont émis pour interdire de retarder le passage des animaux et augmenter les amendes. Les livres de comptes dans les archives de la Mesta fournissent le nombre d'animaux regroupés dans ses grands troupeaux. À son apogée, entre 1477 et 1549, l'association gère entre 2,5 et 3 millions de têtes par an.
Des conflits éclatent aussi entre la Mesta, la noblesse et l’Église. À sa création, la Mesta s'arroge le droit de gérer les animaux errants sur l'ensemble du territoire, sans tenir compte des droits locaux. L'argent de la vente de ces animaux alimente sa propre trésorerie. Les villes, les nobles et l’Église cherchent à recouvrer ce droit sur leurs propres terres. Pour profiter de l'économie de la laine, des familles aristocratiques et des monastères montent leurs propres troupeaux : on y trouve par exemple le (25 000 têtes), le Duc del Infantado, le monastère de Guadalupe et celui d'El Paular (30 000 têtes), mais aussi les troupeaux royaux de l'Escurial. Chacun réalise ses propres sélections sur ses troupeaux et créé ainsi sa propre variété de Mérinos. Le Mérinos d'El Paular avait une laine « douce, soyeuse et compacte » ; le Mérinos Infantado était un mouton « supérieur » et le Mérinos Guadalupe était « célèbre pour la qualité et la quantité de sa laine ».
Malgré les conflits, le commerce est florissant le long des . La transhumance d'automne en direction du sud coïncide avec la période des foires et des marchés. Les gardiens des troupeaux échangent cuir, laine, viande, lait et fromages en cours de route pour leurs besoins lors du voyage. Ce commerce itinérant est fortement régulé par les villes traversées. Elles s'assurent que les règles de l'association sont bien suivies, qu'il n'y ai pas de trafics (vente de mouton volé) et font payé des taxes aux bergers pour limiter la concurrence avec la production locale.vignette|253x253px|Un berger espagnol par Richard Ansdell, 1863.Au , les exportations de laine doivent être limitées. L'industrie textile d'Espagne a pris de l'ampleur et son approvisionnement est prioritaire. En parallèle, de lourdes taxes limitent l'import de produits étrangers. Quand Ferdinand II d’Aragon et Isabelle de Castille montent sur le trône, la politique d'export est encouragée. L'Espagne fournie plusieurs grands pays d'Europe et est implantée dans les ports de Londres, Bruges (Flandre), La Rochelle (France) et Florence (Italie). En 1492, les Juifs d’Espagne, grand groupe de commerçants très impliqué dans l'économie, sont expulsés ; les commerçants castillans doivent se réorganiser. En parallèle des exportations, le couple royal tentent d'encourager le commerce de produits issus de l'élevage sur leurs propres terres. Pour cela, en 1495, la Mesta n'a plus à payer la , une taxe sur les ventes. C'est un succès. Des ventes de moutons le long des ont lieu et augmentent au fil des ans, ce qui permet l'amélioration des troupeaux, transhumants et sédentaires.
Quand Charles V commence à régner, il continue la politique de ces prédécesseurs et privilégie la filière ovine. Il facilitera entre autres le commerce intérieur de la péninsule, en facilitant les échanges et les passages des troupeaux de la Mesta avec les royaumes voisins d'Aragon et de Navarre. Il tentera aussi de réduire la quantité de laine pouvant être exportée, mais la Mesta et la guilde des marchands de Burgos s'y opposent avec véhémence. Le roi fera finalement marche arrière.
Déclin