vignette|Mémorial à Allan Kardec, Lyon, 2004 L'histoire du spiritisme à Lyon présente l'histoire du mouvement spirite lyonnais, des personnalités, des groupes, des institutions et des détracteurs de la doctrine spirite codifiée par Allan Kardec.
Le terme spiritisme est un néologisme d'Allan Kardec publié pour la première fois en 1857 dans Le Livre des Esprits. Il désigne d'abord « une philosophie spiritualiste » ayant pour principe la relation du « monde matériel » avec les êtres du « monde invisible », puis - de manière plus générale - une pratique sociale universelle visant à communiquer avec les défunts.
Lyon est présentée tantôt comme « le cœur » du spiritisme, tantôt comme sa « capitale », son « berceau » ou son « rempart ». Elle est également présentée comme l'une des villes du « triangle ésotérique d'Europe » aux côtés de Prague et Milan.
La genèse du mouvement
Les précurseurs du Spiritisme vignette|Jean-Baptiste Willermoz Le est celui qui vaut à la capitale des Gaules sa réputation de ville mystique. Le soyeux Jean-Baptiste Willermoz, un des personnages centraux de la franc-maçonnerie française, crée à Lyon, en 1778, la loge du Rite écossais rectifié. Il était entré en 1767 dans l'ordre des élus-coëns fondé par Martinès de Pasqually, dont il était l'un des délégués à Lyon, avec l'aide de Louis Claude de Saint-Martin qui joue le rôle d'instructeur et plus tard de cofondateur de cet ordre illuministe. La ville accueille d'autres franc-maçons célèbres comme Cagliostro, fondateur de l'ordre de La Sagesse Triomphante, de tradition égyptienne. Ce lien entre franc-maçonnerie et ésotérisme s'expliquant par les liens que ces dernières entretiennent avec les mouvements ésotériques du dont Willermoz comptait parmi les plus passionnés.
Lyon, « terreau du magnétisme », devient la ville des magnétiseurs spiritualistes, ceux qui pensent que pendant le somnambulisme l'âme humaine est soit un canal, soit un interprète des « entités angéliques ». s'inscrit dans ces recherches en intégrant les sphères occultistes d'abord, spirites ensuite.
De plus, le (1857) partage des développements et des conclusions que des auteurs ont déjà publiés quelques années plus tôt, avant Kardec, comme l'affirment Christine Bergé et Jean Prieur. Jean Reynaud (philosophe lyonnais), dans son livre (), parlait déjà de préexistence de l'âme humaine, de sa survivance, de l'expiation des fautes passées et de progrès sans limites, de même pour des thèmes qu'aborde Emanuel Swedenborg sur l'unité, l'universalité de la science et la pluralité des mondes habités., ainsi que pour Éliphas Lévi, les saint-simoniens, les fouriéristes et les socialistes utopiques, à qui des spirites comme Ambroisine Dayt donneront leur concours.
Au retour de son premier voyage à Lyon, un message attribué à un Esprit explique à Kardec que la foi des lyonnais est vive, qu', concluant : .
Le contexte social
Du seul point de vue spirite, la facilité avec laquelle les Lyonnais ont adopté cette nouvelle doctrine relèverait autant du mysticisme particulier dans cette ville que de la foi de ses habitants.
Michel Pierssens (2002) rappelle qu'au début du , le magnétisme et le somnambulisme s'invitent dans tous les genres littéraires, participant au succès d'un Balzac et d'un Dumas dans les années 1830-1840, comme au théâtre, où se produit La Danse des tables au théâtre des Célestins, le , sans compter les pièces publiées en brochure et qui ne seront jamais jouées Dans . vignette|Un atelier de canut, rue Saint-Georges, au . Toutefois, Christine Bergé rappelle les particularités du mouvement ouvrier qui ont favorisé son implantation ; les canuts sont .
Chez les canuts, on distingue deux groupes d'individus : il y a le maître-ouvrier qui est propriétaire du métier à tisser, qui travaille avec sa femme et ses enfants, il est payé par le « négociant » à façon, c'est-à-dire à chaque pièce d'étoffe tissée ; et puis il y a les compagnons, des ouvriers sans domicile fixe qui sont les premiers à subir les fluctuations économiques.
Depuis , ces chefs d'ateliers sont regroupés autour d'un idéal d'ascension sociale. Avec la parution de , médecins, intellectuels, artistes et ouvriers créent des convergences intellectuelles et des nœuds de solidarité qui sont à l'origine du mutuellisme dans la ville. Ce dynamisme conduit à l'ouverture d'une épicerie coopérative, la première en France (), sur le modèle des travaux de Fourier.
De plus, en appliquant les principes d'éducation propres à la méthode « d'enseignement universelle » de Jacotot, le mouvement ouvrier lyonnais amorce sa propre émancipation par l'éducation. En 1844, Proudhon note lors de son séjour à Lyon que les ouvriers n'ont pas encore de doctrine — — il décrit une société ouvrière lyonnaise qui s'éduque par elle-même, qui se constitue des bibliothèques d'ouvrages censurés, les femmes concourant à ce mouvement émancipateur.
Cette émancipation intellectuelle porte aussi sur les questions médicales, en s'ouvrant à la méthode Raspail et au magnétisme spiritualiste. Marius Chastaing, directeur de (« revue politique, sociale, industrielle, scientifique et littéraire des travailleurs ») est publié dans le de 1846 :
Elle est également religieuse, en refusant certains aspects du catholicisme, jugés trop dogmatiques. Le clergé lyonnais ouvre des ateliers de tissage où elle met au travail forcé des orphelins, ils seront attaqués par les ouvriers en soie. vignette|Insurrection des corporations mutuellistes d'ouvriers et la société des Droits de l'Homme contre la monarchie de Juillet et la loi interdisant les associations (avril 1834) Ces aspirations se comprennent au regard du triple objectif que poursuivait le courant « magnétiste » entre la fin du , dont : 1) la volonté de changer le monde et de le reconstruire sur d'autres bases ; 2) le désir de le découvrir et de le régénérer, d'en trouver les clés grâce à la nouvelle voie du somnabulisme magnétique ; 3) enfin, l'attente d'une rédemption dans un climat millénariste teinté d'une crainte eschatologique. Ce dernier point s'actualisant par la crise révolutionnaire de 1789 qui réactive des courants messianiques et millénaristes qui se retrouvaient déjà dans les « cayers » de J.B. Willermoz.
Si de nombreuses révoltes éclatent à Lyon au cours du (en 1831, 1834, 1848, 1849, 1871), la doctrine spirite trouve un écho chez les canuts parce qu'elle rassemble « sous une bannière de paix », qu'elle éduque et donne l'impulsion d'une amélioration générale à un mouvement à la fois libérale et révolutionnaire, comme l'illustre l'insurrection de la Commune de Lyon.
Dans cette culture qui appelle à un changement politique et sociale et qui cherche une solution pacifique aux problèmes de l'existence, le spiritisme, par la voix du Livre des Esprits, offre un cadre d'analyse aux multiples questions sociales que se posaient les canuts depuis 30 ans. Compte-tenu du concept de la réincarnation, les spirites réfléchissent aux questions d'égalité des sexes, de classes et des origines.
Dans une lettre de remerciement que le journal Le spiritisme publie comme « preuve de l’influence morale du spiritisme sur la classe ouvrière », un ouvrier lyonnais déclare : . Toutefois, bien que l'inégalité sociale soit considérée comme l'un des signes et la condition d'une expiation justifiée par les vies passées, ils n'en considèrent pas moins que ces conditions d'existences ne justifient pas les surcroîts de misères et de pauvretés infligés.
Cette réflexion sociale et politique survit à l'Ordre Moral de la décennie 1870-1880 et s'illustre jusque dans la direction que Pierre-Gaëtan Leymarie donne à La Revue Spirite au tournant de la décennie 1870-1880.
La sociologie du mouvement De ses origines à aujourd'hui, la composition du mouvement va être changeante. Si l'engouement pour la doctrine se caractérise à ses débuts par une forte hausse du nombre d'adeptes, sa population devient progressivement marginale au cours du . Des travaux d'anthropologie et d'histoire qu'Anne-Sophie Chambon (1989), Christine Bergé (1990, 1995) et Mickaël Ponsardin (2004) ont menés nous renseignent sur sa composition et ses effectifs au et au cours du . vignette|500x500px|Plan topographique de la Ville de Lyon et de ses environs, 1863
Les effectifs Allan Kardec effectue trois voyages à Lyon, en 1860, 1861 et 1863, le nombre d'adeptes et de groupes croît rapidement dans cette ville. Chaque séjour lui donne l'occasion de partager ses vues sur l'organisation du mouvement, pour lequel il recommande d'abord la constitution de petites assemblées, et d'estimer ses partisans.
Le , il estime à plusieurs centaines le nombre de personnes venues l'accueillir, et à plus d'un millier le . Pour la Noël , une lettre de vœux adressée à Kardec par les Lyonnais est signée de deux cents noms, une troisième invitation pour l'année 1863 est signée par cinq cents personnes. Un détracteur du spiritisme écrit dans le Courrier de Lyon du qu'il estime entre et le nombre d'adeptes dans la ville. Dans une lettre datée du , le commissaire des Brotteaux informe le sénateur de Lyon d'une estimation allant de à le nombre de groupes spirites dans la ville. En , Kardec effectue un voyage de sept semaines à travers la France. Il dénombre entre et à Lyon — soit la moitié des Pentes— principalement des canuts qui en forment le noyau le plus actif, ce qui aurait représenté près de 10 % de la population lyonnaise d'alors, comprenant des artisans, des petits commerçants, des employés, des professions libérales et quelques militaires.
Les répartitions Les groupes spirites réunissent à leur manière les gens de même milieu. Selon l'appartenance sociale, l'intérêt accordé au spiritisme diffère. Si l'on est mondain, on recherche l'émotion provoquée par des mises en scènes (apparitions, lévitations), les écrivains se tournent vers les messages, tandis que les politiques recherchent le côté social.
Classe ouvrière Si Kardec note que le spiritisme y recrute dans toutes les classes sociales, il remarque que . Ainsi, c'est chez les ouvriers des faubourgs, des Brotteaux à la Guillotière en passant par Vaise, la Croix-Rousse, Saint-Just ou Perrache, que son audience est la plus forte et où se forment de nombreux groupes spirites familiaux ; ceux-là mêmes qui reçoivent Kardec en 1862. On note dans le groupe Société spirite lyonnaise formé par Chevalier et Depresles (chef d'atelier et contremaître) se compose d'ouvriers, d'employés et de petits négociants.
Dans leurs discours, ils font eux-mêmes état de leur prolétarisation et de l'espoir que leur apporte la doctrine ; Christine Bergé considérant, elle, que leur éducation a été déterminante. Même si la classe ouvrière qui domine le mouvement lyonnais est emmenée par des hommes, une majorité de femmes y prennent une part active.
Le journal Lyonnais L'Arrière Garde rapporte les paroles d'une cantate chantée par « les ouvriers en soie » qui en fait explicitement mention :
Classe moyenne Le codificateur du spiritisme note que le mouvement a d'abord « recruté par le milieu ». .
Si certains noms célèbres pour l'époque seront mis en avant, c'est dans la classe moyenne que se situe le noyau central, « des employés, petits bureaucrates, fonctionnaires, commerçants, retraités, ainsi que tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, cherchent consolation ». On fait venir à la cour de Napoléon III des médiums, Barbès et le président Sadi Carnot étudient les propositions socialisantes du spiritisme. Avant eux, Victor Hugo et sa famille cherchent à recevoir des messages d'outre-tombe avec l'aide de Madame de Girardin, la duchesse de Pomar, Victorien Sardou, Boucher de Perthes pratiquent les tables tournantes, alors en vogue.
Aussi, certains médecins se rallient au spiritisme compte tenu de l'explication de la guérison qui en est donnée.
Historique
Son essor
La création des premiers groupes