Le blocus de la Méditerranée orientale pendant la Première Guerre mondiale est un blocus naval anglo-français pratiqué sur les côtes qui s'étendent de l'île de Samos au large de la Turquie, à l'Égypte ; il est dirigé contre l'Empire ottoman et vise aussi à couper l'Allemagne de ses sources de ravitaillement. Il a affaibli l'effort de guerre des Empires centraux, mais contribué à affamer les populations civiles. Il est considéré comme un des facteurs qui ont entraîné la mort de dans la Grande Syrie, sur une population totale de près de d'habitants, entre 1914 et 1918.
Durant de longues décennies, les batailles terrestres de la Première Guerre mondiale, et la guerre de tranchées, ont occulté la guerre maritime dans les représentations collectives comme dans les études académiquesJean-Paul Pellegrinetti, « Histoire maritime de la Grande Guerre en Méditerranée. Jalons historiographiques d’une guerre presque oubliée en France », Cahiers de la Méditerranée, 103, 2021, mis en ligne le 15 juin 2022, consulté le 12 octobre 2022, en ligne, DOI : https://doi.org/10.4000/cdlm.15023.. De plus, le front occidental reste le plus connu, au détriment d'autres zones de combat dans le monde, notamment du front du Moyen-Orient. Enfin, un blocus contemporain, celui de l'Allemagne par les Britanniques, qui a entraîné la mort de , a détourné l'attention du blocus de la Méditerranée, dont les conséquences humaines furent pourtant dramatiques.
Buts de guerre Le blocus interrompt le commerce et s'inscrit dans une logique de guerre économiqueOlivier Forcade, « Le blocus en 1914-1918. Histoire et historiographie », Les Cahiers Sirice, 2021/1 (), , lire en ligne.. Dans un premier temps, les Britanniques mettent en place le blocus de l'Allemagne en mer du Nord puis, en coopération avec la France, appliquent la même politique de blocus contre les OttomansHenry Laurens, « La stratégie du blocus maritime, d'abord appliquée à l'Allemagne, est étendue à l'Empire ottoman », L'Orient dans tous ses états - Orientales , CNRS, 2017, .. Les buts de guerre sont d'étrangler l'Empire ottoman et d'isoler davantage l'Allemagne, en l'empêchant de se ravitailler en Turquie, en Syrie et en ÉgypteMartin Motte, « La seconde Iliade : blocus et contre-blocus au Moyen-Orient, 1914-1918 », Guerres mondiales et conflits contemporains, , 2004, , lire en ligne.
À la visée économique s'est ajoutée une dimension politique : la France et la Grande-Bretagne craignaient que le pouvoir ottoman, qui a appelé au djihad, ne réussisse à mobiliser contre elles les sujets musulmans de leurs colonies ; le contrôle des routes maritimes limitait les communications entre les différents espaces géographiques de l'Empire ottoman. Toutefois les Jeunes-Turcs au pouvoir, réputés pour leurs principes laïques, avaient peu de chances de provoquer un mouvement de solidarité religieuse en leur faveur.
Mise en œuvre du blocus vignette|redresse=2|Le bassin méditerranéen. Répartition des zones de surveillance navale entre Britanniques et Français Un accord naval anglo-français en 1912 accordait à la France, en cas de conflit, le rôle de surveillance navale de la Méditerranée, tandis que les Britanniques, du fait de leur supériorité navale, surveilleraient la mer du Nord, où ils auraient à affronter la puissante flotte allemande et effectueraient un blocus de l'Allemagne. La Méditerranée comprend, outre la Méditerranée orientale, le théâtre d'opérations de l'Adriatique, où la France doit affronter la flotte austro-hongroise.
Cette entente est remise en cause par les Anglais dès 1915, qui veulent intervenir activement en Méditerranée orientale, pour deux raisons. D'une part, l'Angleterre tient à contrôler plus efficacement le canal de Suez (en Égypte), canal qui permet une traversée rapide jusqu'à l'Inde, et qu'elle juge vital pour le maintien de son Empire. D'autre part, les Anglais préparent l'extension de leur domination coloniale à la Palestine, région ottomane que la France convoitait (et comprise jusque-là dans ce que les négociateurs français appellent la « Syrie intégrale »). Les visées des Anglais sur la Palestine sont toujours liées à leur objectif de sécuriser le passage par le canal de Suez, et s'inscrivent plus largement dans la perspective d'un futur partage des territoires arabes en zones d'influence britanniques et françaises, perspective qui se matérialisera en 1916 lors des accords Sykes-Picot.
Britanniques et Français concluent un nouvel accord naval le : les Britanniques contrôlent désormais les Dardanelles et l'Égypte (pays sur lequel le Royaume-Uni établit un protectorat en 1914) ; les Français reçoivent autorité sur les côtes syriennes et sud-anatoliennesVincent Cloarec, « Chapitre premier. La question syrienne au début de la guerre. Intervention, révoltes ou attentisme ? (août 1914 - juin 1915) », dans La France et la question de Syrie (1914-1918), Paris, CNRS Éditions, 2002, [<http://books.openedition.org/editionscnrs/3511> lire en ligne]..
Les Britanniques cependant ne respectent pas l'accord à la lettre et interviennent aussi sur les côtes syriennes.
Opérations navales vignette|Le blocus s'étend de l'île de Samos (à 1 km des côtes turques) à l'Égypte. Ici en rouge, l'île de Samos (dans la Grèce actuelle) La Méditerranée devient une zone de guerre en (de même que la mer du Nord). Le blocus quoi que non déclaré est mis en œuvre immédiatement ; il devient officiel quelques mois plus tard, en , ..
Les cargaisons de nourriture des navires de commerce des Empires centraux sont saisies au titre de contrebande de guerre, et quelquefois, les navires eux-mêmes. Le rôle principal de la flotte française en Méditerranées orientale consiste à patrouiller le long des côtes et des routes maritimes et à protéger les liaisons maritimes alliées au moyen de convois.
Dès la fin 1914, les Alliés exercent une suprématie navale en MéditerranéeTristan Lecoq, La Grande Guerre sur mer. Le blocus, la guerre sous-marine, les convois . Ils maîtrisent les mers, de manière plus générale, exception faite de la Baltique (contrôlée par l'Allemagne), de la mer Noire (tenue par les Turcs) et de l'Adriatique (dominée par l'Empire austro-hongrois). Le principal combat naval en Méditerranée est la bataille des Dardanelles en 1915, mais les opérations dans le cadre du blocus proprement dit n'ont pas donné lieu à un combat naval majeur en Méditerranée orientale, du fait de cette domination alliée.
Les Français occupent l'île d'Arouad au large de la Syrie le et l'île de Castelorizo au large de la Turquie en décembre, où ils établissent leurs centres de renseignements. En 1917 les Turcs répliquent en tirant de la rive opposée sur les positions alliés de Castelorizo, coulant un hydravion britannique, et en bombardant l'île d'Aouad où ils coulent un chalutier français .
Les Anglais cherchent à maintenir une pression maritime sur les Turcs. Ils organisent des raids sur la côte anatolienne en 1916 et s'emparent de troupeaux de bétail qu'ils pensent avoir été réquisitionnés pour être expédiés vers l'Allemagne. Par ailleurs les Britanniques espèrent paralyser les Turcs en faisant planer une menace de débarquement allié. Des projets de débarquement ont de fait été formés et abandonnés au fil des années.
Les Germano-Turcs tentent, sans succès, de contrer le blocus allié en s'attaquant au canal de Suez.
Efficacité Comparé au blocus de l’Allemagne, celui de la Méditerranée orientale est beaucoup plus hermétique : les U-Boote protègent les côtes allemandes, contraignant la flotte britannique à opérer à distance ; ces sous-marins sont bien moins actifs en Méditerranée, où ils disposent de trop peu de bases navales (Constantinople et les ports autrichiens).
Les Ottomans n'ont pas eu les moyens de défendre leurs côtes ni de préserver leur ravitaillement par voie de mer. Les routes terrestres étaient en nombre insuffisant pour acheminer des troupes vers les littoraux menacés par des raids de l'Entente. L'Empire ottoman ne disposait que de 5500 km de voies ferrées. Le chemin de fer Berlin-Bagdad était demeuré inachevé (le tronçon Antaliya-Mossoul était encore en construction) de même que les tunnels du Taurus et de l'Amanus. Le chemin de fer Syrie-Palestine (Damas-Jaffa) étant à voie unique, la circulation y était ralentie, de même que le chemin de fer du Hedjaz qui reliait Damas à Médine. Le réseau ferré, accaparé par le transport des troupes, était saturé.
Du fait du blocus, l'armée ottomane a pâti de pénuries alimentaires et d'un défaut d'équipement.
240 000 soldats ottomans sont morts à l'arrière, contre 85 000 hommes morts au combat, «ce qui laisse deviner l’ampleur des carences alimentaires et médicales dont souffrit l’Empire ottoman. Encore les pertes militaires réelles purent-elles dépasser les 325 000 morts recensés, et atteindre 500 000 ou 600 000 victimes », écrit l'historien Martin Motte. Le taux de décès dans l’armée ottomane est estimé à 27 % de morts ; à titre de comparaison, il est de 16,8 % dans l’armée française durant la même période.
Le gouvernement ottoman a cherché à pallier les manques en pratiquant des réquisitions de vivres, de bêtes de trait, ce qui l'a rendu extrêmement impopulaire dans les territoires arabes les plus touchés.
Aide humanitaire française Entre 1916 et 1918, la France a offert quelques secours aux populations libanaises frappées par la famine, à partir de l'île d'Arouad : le patriarche maronite ayant demandé un crédit pour acheter de la nourriture, sterling en tout ont été transférées clandestinement de l'île d'Arouad aux chrétiens du Mont-Liban ; de plus, trois cents réfugiés qui avaient rejoint l'île à la nage ont été recueillis. Les 12 et les Français aidèrent 3000 Arméniens à quitter la côte turque.
Refus de laisser passer l'aide humanitaire américaine Cependant, la France a aussi empêché en 1917 une mission humanitaire américaine de parvenir au Liban, où le taux de décès des populations civiles affamées était un des plus élevés au monde.
Selon G. Paolini, c'est l'Angleterre surtout qui a empêché l'arrivée au Liban d'un navire américain chargé de vivres, en alléguant la crainte que les denrées alimentaires ne tombent entre les mains des Ottomans, mais l'historien ajoute que Londres avait l'appui de la France et de l'Italie dans cette démarche d'obstructionGabriele Paolini, « Contre la guerre par la faim. le Saint-Siège et les tentatives de ravitaillement des populations civiles des territoires occupés (1915-1918) », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2015/2 (), , DOI : 10.3917/gmcc.258.0057. URL : https://www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2015-2-page-57.htm .
La France a exclu la possibilité d'un «ravitaillement armé», qui supposait une opération militaire à Tripoli. Selon l'historien Yann Bouyrat, « la survie des Libanais a été sacrifiée sur l’autel des impératifs stratégiques de la France », qui donnaient la priorité à la lutte contre Puissances centrales.
Effets du blocus sur les populations civiles
vignette|Région du Levant qui correspond approximativement à la Grande Syrie ou Bilad al-Sham Le principal effet est la famine qui s'est abattue sur les habitants du littoral de la Méditerranée orientale.
Les conséquences du blocus des côtes méditerranéennes sont plus dramatiques que celles du blocus de l'Allemagne parce que les routes terrestres sont moins nombreuses en Asie qu'en EuropeHenry Laurens, « L'impact de ce blocus maritime est encore plus meurtrier qu'en Europe centrale en raison de la faiblesse du réseau terrestre de communication ottoman », L'Orient dans tous ses états - Orientales , CNRS, 2017, ..
Les Alliés ont utilisé la famine comme arme de guerre selon l'historienne Laura C. RobsonLaura Robson, ..
Régions les plus atteintes Le Levant, qui comprend les pays actuels que sont Syrie, le Liban, la Jordanie, Palestine / Israël, a été le plus touché (jusqu'à Acre et Haïfa au sud).