André Rigaud est un militaire français puis haïtien né le aux Cayes (Haïti) et mort dans la même ville le . C'est l'une des principales figures de la Révolution haïtienne.

Leader des libres de couleur de la province Sud de Saint-Domingue, il lutta pour l'égalité des droits civiques avec les Blancs. Après la loi du qui mettait fin à la ségrégation raciale, il se rangea du côté des autorités républicaines, intégra l'armée française et, comme Toussaint Louverture, fut promu général.

Héraut du « parti mulâtre », maître du département du Sud, il fut, en 1798-1799, le principal concurrent de Louverture pour la direction de Saint-Domingue. Battu par lui en 1800, il dut s'exiler. En 1810, il revint en Haïti, et devint le chef d'un éphémère État du Sud avant de mourir l'année suivante.

Biographie La jeunesse d'un Mulâtre libre Benoît Joseph André Rigaud naît le aux Cayes, chef-lieu de la province Sud de la colonie française de Saint-Domingue, aujourd'hui Haïti. Son père, Charles François Rigaud, était un Blanc venu de Provence, et huissier à la sénéchaussée de Saint-Louis. Sa mère, Rose Bossy, était une Noire née en Afrique dans la nation Arada (en actuel Bénin). Elle avait donc vraisemblablement été faite esclave, puis déportée à Saint-Domingue. Le père d'André Rigaud avait treize enfants, dont huit d'une première femme blanche, Élisabeth Rigaud née Poulain, et cinq de Rose Bossy.

A l'adolescence, André Rigaud partit pour Bordeaux, en France, où il apprit le métier d'orfèvre, avant de rentrer à Saint-Domingue.

En 1779, il s'engagea dans les Chasseurs volontaires de Saint-Domingue qui suivirent l'amiral d'Estaing pour venir en aide aux insurgés américains dans la Guerre d'indépendance des États-Unis. Il participa notamment au siège de Savannah, et c'est dans ce cadre qu'il apprit le métier des armes, comme toute une génération de jeunes Domingois de couleur.

La révolution domingoise

Les gens de couleur libres, noirs ou mulâtres, étaient à l'époque victimes de lois de ségrégation leur interdisant notamment l'accès à certains métiers, aux professions juridiques et administratives, médicales, maritimes et religieuses. Certaines lois ne visaient qu'à leur humiliation : interdiction de danser après 21 heures, de s’habiller comme les Blancs, obligation de donner à leurs enfants un surnom africain…

La Révolution française débutée en 1789 à Paris offrait une opportunité historique d'abolir ces lois ségrégationnistes. André Rigaud et sa génération s'engagèrent dans ce combat.

Dès , en même temps que Vincent Ogé lançait un soulèvement dans le Nord, André Rigaud prit la tête d'une révolte des libres de couleur dans le Sud, près des Cayes, pour revendiquer l'égalité civique. Mais ses 500 partisans furent battus par l'armée royale, et Rigaud fut emprisonné à Port-au-Prince. Il en sortit en et regagna Les Cayes, où la population de couleur lui fit un accueil triomphal.

Un des chefs de l'Armée confédérée des libres de couleur En , il reprit les armes au sein de l'Armée confédérée des libres de couleur, créée à la Croix-des-Bouquets pour relancer la lutte pour les droits civiques dans la province de l'Ouest. Il en fut aussitôt un des chefs, aux côtés de Lambert, de Louis-Jacques Beauvais et de Pierre Pinchinat.

Presque au même moment, dans le Nord, une insurrection éclatait parmi les Noirs réduits en esclavage, qui allait dévaster l'économie de plantation dans cette province.

Dans l'Ouest, l'Armée confédérée des libres de couleur battit à Pernier, le , les ségrégationnistes blancs qui tenaient Port-au-Prince. Suite à cela, les belligérants firent la paix en signant, en , un « concordat » dont l'enjeu était de remettre les Noirs au travail et d'aplanir les différends au sein de la classe des hommes libres en reconnaissant les droits des Mulâtres. Une des conditions du concordat, posée par la bourgeoisie blanche, était que 300 anciens esclaves Noirs qui avaient combattu aux côtés des confédérés, et qu'on avait surnommé les « Suisses », soient désarmés et déportés hors de Saint-Domingue. Pinchinat et Beauvais y consentirent ; Rigaud s'y opposa, mais fut minoritaireBeaubrun Ardouin, Études sur l’histoire d’Haïti, t. 1, Paris, Dézobry et E. Magdeleine, 1853, 388 p. (lire en ligne), p. 256., et les Suisses furent déportés vers l'Amérique centrale. Il partit ensuite pour Les Cayes, pour tenter de passer un concordat similaire avec les maîtres blancs du Sud, sans succès.

Le concordat de l'Ouest, néanmoins, fit long feu. Lorsque les extrémistes blancs de Port-au-Prince le rompirent, dès la fin , les affrontements reprirent. En , les ségrégationnistes blancs furent sévèrement battus à la Croix-des-Bouquets. Quelques semaines plus tard, André Rigaud, revenu du Sud, et Louis-Jacques Beauvais mirent le siège devant Port-au-Prince, et reçurent l'appui du gouverneur Blanchelande. Le , ils entrèrent dans la ville où fut proclamée la loi du reconnaissant l'égalité des droits civiques entre Blancs et libres de couleur.

En , André Rigaud accompagna le gouverneur Blanchelande dans une opération militaire pour soumettre l'insurrection des esclaves des Platons, dans le Sud. Mais l'offensive fut un échec. Contre l'avis des propriétaires d'esclaves les plus intransigeants, Rigaud négocia alors la soumission d'une partie des insurgés en échange de 700 affranchissements. Les affranchis furent ensuite organisés en compagnies militaires sous les ordres de Rigaud. Cette issue le rendit assez populaire auprès de certains ex-insurgés, comme Jean-Baptiste Goman, qui lui resteront fidèles par la suite.

Au service de la République En une expédition militaire venue de France accosta à Saint-Domingue, dirigée par les commissaires civils Léger-Félicité Sonthonax et Étienne Polverel. Leur mission était de rétablir l'ordre dans la colonie, avec deux objectifs : d'une part, faire appliquer la loi du abolissant la ségrégation raciale entre les citoyens blancs et de couleur ; d'autre part, avec l'aide des citoyens libres de toutes couleurs, mater les foyers insurrectionnels et remettre les insurgés noirs au travail dans les plantations.

André Rigaud et ses amis nouèrent bien vite une alliance avec les commissaires civils, et les aidèrent à faire taire les ségrégationnistes blancs qui voulaient faire échouer leur mission. C'est ainsi qu'en , les autorités républicaines matèrent la sédition de Port-au-Prince. Dans la foulée, le , fut fondée la légion de l’Égalité de l'Ouest, rassemblant des libres de couleur et des affranchis.

Nommé commandant militaire du Sud, Rigaud reçut pour mission de recruter des hommes de couleur pour former la légion de l’Égalité du Sud. Il y intégra les anciens insurgés des Platons qu'il avait affranchis. Cela excita la haine des ségrégationnistes blancs, et Rigaud échappa à une tentative d'assassinat en pleine fête du aux CayesJoseph Saint-Rémy, Pétion et Haïti, t.1, Paris, Chez l'auteur, 1854, 300 p. (lire en ligne), p. 209..

Trois jours plus tard, le , Rigaud fondait la légion de l’Égalité du Sud, et en prenait la direction avec le grade de colonel. Il seconda ensuite le commissaire Polverel pour la proclamation de l'abolition de l'esclavage dans le Sud. La cérémonie eut lieu le aux Cayes.

Le maître du Sud De 1793 à 1798, André Rigaud combattit l'invasion anglaise dans la province Sud de Saint-Domingue. A Paris, la Convention vota sa promotion au grade de général de brigade le , en même temps que Toussaint Louverture, Jean-Louis Villatte et Louis-Jacques Beauvais.

C'est à cette époque qu'il devient véritablement le « maître du Sud ». Désireux de relancer la production sucrière, il durcit le règlement de culture établi par Polverel en . Le , il publia une proclamation sur la « réglementation du régime foncier et la police des plantations », qui durcissait les conditions de travail des ouvriers. Ils étaient désormais astreints à neuf jours de travail par décade, au lieu de six jours par semaine. S'ils travaillaient moins, leur revenu était amputé. S'ils fuyaient la plantation, ils étaient condamnés aux travaux publics, puis ramenés à la plantation. Le système était placé sous surveillance d'un inspecteur général des cultures, et du colonel Augustin Rigaud, frère d'André et commandant de la gendarmerie du Sud.

Le , il emporta une brillante victoire sur les anglo-royalistes en reprenant Léogâne aux Anglais. Le , il leur enlevait TiburonThomas Madiou, Histoire d'Haïti, 1, Port-au-Prince, Imprimerie Joseph Courtois, 1847, (lire en ligne), .. Il réprima durement les royalistes français, qu'ils soient blancs ou mulâtres, qui avaient fait alliance avec les Anglais.

Les relations d'André Rigaud avec les autorités républicaines se détériorèrent courant 1796, quand il fut accusé d'être devenu le cerveau et l'âme du « parti mulâtre » à Saint-Domingue. Il fut soupçonné, à tort, d'avoir approuvé le putsch du général mulâtre Jean-Louis Villate à Cap-Français en . Puis on lui reprocha de ne nommer que des Mulâtres aux postes de direction dans le Sud. En , trois enquêteurs envoyés aux Cayes par le commissaire Sonthonax échappèrent de peu au lynchage par une foule de partisans de Rigaud. Les émeutes dégénérèrent en massacre de Blancs, et Rigaud dut rétablir l'ordre. En , le même Sonthonax ordonna son arrestation et son transfert en France pour être jugé. Pour toute réponse, Rigaud fit promener l'arrêté officiel attaché à la queue d'un âne, sous les rires de la foule. Il semblait alors intouchable.

Le sachant en conflit avec les autorités républicaines, les Anglais lui proposèrent 20 millions de livres pour se rallier à eux. Leur retournant une lettre véhémente, Rigaud refusa de trahir la République française et prit la défense de Toussaint Louverture insulté par l'émissaire des Anglais. Pendant ce temps, son aide de camp, Guy-Joseph Bonnet, se rendait en France pour défendre Rigaud des accusations de Sonthonax auprès du Directoire.

En , il mena plusieurs attaques infructueuses contre le fort des Irois, tenu par les AnglaisThomas Madiou, Histoire d'Haïti, 1, Port-au-Prince, Imprimerie Joseph Courtois, 1847, (lire en ligne), .. Le , enfin, il s'empara de Jérémie, libérant toute la péninsule du Sud de l'occupation britanniqueThomas Madiou, Histoire d'Haïti, 1, Port-au-Prince, Imprimerie Joseph Courtois, 1847, (lire en ligne), ..

Rivalité avec Toussaint Louverture André Rigaud rentra alors dans les bonnes grâces des autorités républicaines à Saint-Domingue. En effet l'agent du gouvernement français arrivé en , le général Hédouville, soucieux de réduire la puissance politique de Toussaint Louverture, chercha à valoriser le général Rigaud. Depuis , date à laquelle Toussaint Louverture avait été nommé général en chef des armées françaises à Saint-Domingue, André Rigaud était devenu son subordonné. Or, lorsqu'en il dut quitter la colonie sous la pression de Louverture, l'agent Hédouville écrivit à Rigaud qu'il le dégageait de l'autorité de Louverture, et le nommait officiellement commandant en chef du Sud. C'était allumer un brandon de discorde entre les deux hommes.

Le nouvel agent du gouvernement français à Saint-Domingue, Philippe Roume, confirma la prééminence de Toussaint Louverture en tant que général en chef, et, en , retira les arrondissements militaires de Grand-Goâve et de Petit-Goâve de la juridiction d'André Rigaud. Le même mois, Rigaud apprit avec colère que l'accord commercial passé par Toussaint avec les États-Unis excluait les ports du Sud de Saint-Domingue.