La chimiophobie (chémophobie ou chemophobia, chemphobia ou chemonoia pour les anglophones).. désigne une forte aversion aux produits chimiques et/ou à la chimie en général. Les personnes concernées sont dites « chimiophobes ».

C'est un état d'esprit qui, au-delà d'une inquiétude normale et raisonnable quant aux effets potentiellement nocifs de nombreux produits chimiques synthétiques, s'étend à une peur irrationnelle face à ces substances. Cette peur serait induite par des idées fausses ou exagérées sur la nocivité (effet cancérigène par exemple) de tout ou une partie des produits chimiques introduits dans l'environnement ou le corps humain (enfants, fœtus ou embryons, notamment, démontrés plus vulnérables que les adultes)...

Certaines allégations publicitaires et d'étiquettes telles que « naturel » et « sans produits chimiques » joueraient en faveur d'alternative aux aliments, produits d'entretiens, produits de soins, tissus très enrichis en additifs synthétiques ; l'alternative plus « naturelle » devenant plus attrayante pour les consommateurs car perçue comme plus saine et souvent comme moins contributrice au gaspillage d'énergies fossiles et aux émissions de gaz à effet de serre. Aux États-Unis, on évoque souvent des stratégies d'appel à la nature, opposées à des stratégies d'addiction à la malbouffe (notion elle-même perceptivement très liée à la chimie et à l'agrochimie).

Définition et usages Il existe quelques nuances dans les définitions et les usages du mot chimiophobie.

Le glossaire de toxicologie de l'Union internationale de chimie pure et appliquée (IUPAC) la définit comme une « peur irrationnelle des produits chimiques »..

En 2019, dans le journal Pour la science, Christophe Cartier dit Moulin (chargé de mission pour la communication scientifique à l'Institut national de chimie du CNRS), définit la « chimiophobie » comme « la peur irrationnelle découlant de la surévaluation des risques liés aux produits issus de l'industrie chimique ».

Selon lui, cette vague de rejet de la chimie identifiée par divers auteurs depuis les années 1970 touche une large part de la population générale, possiblement en lien avec l'image que l'industrie et le secteur de la chimie ont donné au grand public concernant leurs produits de synthèse et de leur toxicologie.

Il s'appuie sur une étude récente qui a montré que ce sentiment « concerne tous les publics, y compris parmi les plus instruits »..

Pour l'American Council on Science and Health (ou ACSH), la « chimiophobie » est une peur des substances synthétiques résultant d'« histoires effrayantes » et d'affirmations exagérées sur leurs dangers répandues dans les médias.. Cet organisme (ACSH), dont le nom évoque une institution officielle, est une simple association de relations publiques » créée par des industriels de la chimie et de l'agrochimie, et qui a notamment œuvré pour discréditer le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) et en particulier son rapport selon lequel le glyphosate, ingrédient du Roundup de Monsanto, est un cancérigène probable pour l'homme.

Pierre Laszlo, Professeur de chimie écrit qu'historiquement les chimistes ont connu la « chimiophobie » de la population dans son ensemble. La « chimiophobie » croise selon lui des notions irrationnelles et des préoccupations légitimes (concernant par exemple les armes chimiques, le risque de guerre chimique et les catastrophes industrielles).

Connotations Le mot chimiophobie (et le concept qu'il désigne) sont essentiellement utilisés par l'Industrie chimique et ses lobbyistes, généralement avec une connotation négative, dans le cadre des campagnes et stratégies de communication lancées par les industries chimiques à propos desquelles, en 2004, Bernadette Bensaude-Vincent notait qu'elles identifient et .

Histoire de la perception de la chimie par le public thumb|Le public, selon Bernadette Bensaude-Vincent, sait ce qu'il doit à l'industrie chimique dans la vie quotidienne, mais n'est pas naïf au point d'ignorer ses conséquences environnementales (externalités) négatives.

La toxicité de métaux lourds et métalloïdes tels que le l'arsenic, le plomb ou le mercure et de divers produits chimiques utilisés comme médicaments ou comme poison est connue depuis l'antiquité au moins, ce qui n'a pas empêché un usage de plus en plus massif de ces métaux et d'autres.

On observe une sorte de renversement dans la manière dont la chimie est perçue depuis le siècle des lumières : paradoxalement, la chimie qui était originellement une science exploratrice et explicative de la Nature (le mot chymie était défini en 1554 comme »B. Aneau, Trésor de Evonime, I, édit. de 1557 ds HUG., s.v. chimistique ; reprise dans le Trésor de la langue française), est, dans la seconde moitié du , principalement devenue une science/technique du réagencement des atomes et d'invention de molécules n'existant pas dans la nature, pour finalement être de plus en plus perçue comme ennemie de la nature ou située à l'opposé de la Nature. En réponse .

De la chimiophilie à la chimiophobie ? Au début du et jusque vers son milieu, le public a accueilli avec enthousiasme les produits chimiques nouveaux et produits abondance (grâce à la grande disponibilité du charbon et du pétrole qui a permis l'essor de la carbochimie et d'autres industries chimiques) ; la Chimie évoquait progrès, santé, emploi, prospérité. Mais note Rita Saleh, des événements survenus tout au long du ont peu à peu terni cette image, et ont peut-être fait naître des craintes réelles et justifiées quant à l'utilisation de produits chimiquesvoir Thèse §1.3.1.1."The horrifying history of chemicals" . Depuis les années 1970, la chimie a perdu une partie de son aura ; moins aimée du public, elle évoque souvent la pollution, les nuisances, les pesticides, des aliments mauvais pour la santé et l'épée de Damoclès du risque d'accidents chimiques graves. Chez les jeunes, les sondages ont montré un déclin de popularité parmi les filières scientifiques et technologiques (en France, au début des années 2000 la filière scolaire et universitaire « Chimie » constatait, en 2004, Bernadette Bensaude-Vincent dans le journal L'Actualité chimique (journal de la Société chimique de France, soutenu par le CNRS et la Fondation internationale de la Maison de la ChimieBensaude-Vincent B (2004) Chimie et société : des relations tumultueuses. l'Actualité chimique, (280-281), 22-24. https://new.societechimiquedefrance.fr/wp-content/uploads/2019/12/2004-nov-dec-280-281-Bensaude-Vincent-p.22.pdf.

Première Guerre mondiale thumb|left|upright=3|Les gazés, peinture à l'huile, tableau de John Singer Sargent, 1919. Les souvenirs de soldat au yeux brûlés, aux poumons brûlé et à la peau cloquée et brûlée hanteront les survivants ; elles sont restées l'une des marques de cette guerre, que divers auteurs qualifieront de « Guerre des chimistes ». thumb| Une famille (deux adultes et deux enfants) morte ou mourante, les poumons brûlés, dans une pièce de sa maison à la suite de la dispersion dans l'air de gaz toxique par un avion.

Les « chimistes » et leurs prédécesseurs ont depuis des siècles joué un rôle dans les guerres, mais ce rôle était sans commune mesure avec celui qu'ils ont joué lors de la Première Guerre mondiale. Entre 1914 et 1918, l'industrie chimique s'est associée à l'industrie de l'armement et aux armées pour préparer et mettre en œuvre le premier usage massif et industrialisé d'armes chimiques, au point que Benjamin Harrow a pu écrire en 1918 que (guerre par ailleurs parfois dénommée « guerre des chimistes »)......Jones, D. P. (1969). Tht role of chemists in research on war gases in the United States during world war I. The University of Wisconsin-Madison.....

Plus que toute autre innovation dans la Chimie, c'est sans doute la première utilisation de gaz toxique au combat (chlore, puis Ypérite et bien d'autres) qui a poussé les témoins et les historiens de la Grande Guerre à aussi qualifier ce conflit de « guerre des chimistes ».Rhees, D. J. (1992). The chemists' war: The impact of World War I on the American chemical profession. Bulletin for the History of Chemistry, 13(14), 4047.Rhees D.J (1993) Corporate advertising, public relations and popular exhibits: the case of Du Pont, Industrial Society and its Museums 1890-1990, B. Schroeder-Gudehus (ed.), Harwood Academic Publishers, Londres, ., expression utilisée dès 1917, par exemple par Richard Pilcher (registraire et secrétaire de l'Institut royal de chimie)., et encore récemment (2015) repris par Freemantle de la Royal Society of ChemistryFreemantle M (2015) The Chemists' War: 1914-1918. Royal Society of Chemistry et leurs séquelles, y compris en termes de munitions non explosées et de munitions immergées.

Entre-deux-guerres Parmi d'autres, Bernadette Bensaude-Vincent a montré qu'à cette période, l'industrie chimique a un urgent besoin de corriger l'image de la chimie dans le public et chez de nombreux élus. En effet, alors que se développent des mouvements pacifistes voulant faire de cette guerre « La Der des Ders », l'image de l'industrie chimique est fortement associée aux quatre pires années de guerre que l'humanité ait alors connues, à des explosifs toujours plus puissants, et surtout aux millions de morts et aux images de soldats aveugles, brûlés, cloqués ou asphyxiés par le chlore, l’ypérite, et d'autres gaz de combat (on montrera plus tard que l'ypérite était en outre cancérigène).

On ne parle pas encore de chimiophobie mais l'industrie chimique, conscience de la mauvaise image qu'elle s'est forgée, décide donc de stratégies de reconquête du public : dès 1919, elle crée, aux États-Unis la première association professionnelle de communication scientifique ; l'American Chemical Society crée le « News Service », la première agence de presse scientifique, qui a pour mission de présenter les avancées scientifiques et techniques de la chimie sous leur meilleur jour aux journalistes, conférenciers et vulgarisateurs… espérant qu'il relayeront une image de progrès et d'utilité publique vers la population générale ; pour redorer son image, l'industrie chimique s'appuie aussi sur un réseau de sociétés savantes ; les jeux de chimie offerts aux enfants sont conçus pour faire de même auprès des petits garçons et adolescents, une stratégie de vulgarisation qui, note Bensaude-Vincent, cherchait jusqu'alors à émerveiller et passionner, mais qui désormais ; son nouvel objectif est comme l'a rétrospectivement montré l'historien des sciences Rydell. en 1985 .