vignette|Jadwiga Dzido, Maria Broel-Plater, Maria Kusmierczuk et Wladislava Karolewska, Lapines de Ravensbrück au procès des médecins de 1946-1947. Les Lapines de Ravensbrück, les Lapines ou Kaninchen en allemand, sont un groupe de 74 jeunes femmes pour la plupart étudiantes ou lycéennes polonaises originaires de Lublin victimes d'expériences médicales nazies pendant la Seconde Guerre mondiale au camp de Ravensbrück.

Seules 63 ont survécu et deux d'entre elles ont témoigné après guerre durant le procès des médecins de Nuremberg en 1946. Elles ont milité des années durant, avec l'aide de l'Association nationale des anciennes déportées et internées de la Résistance (ADIR) et de Caroline Ferriday, pour obtenir des réparations de la part de l'État allemand après la guerre.

Karl Gerbhardt est directement responsable de la plupart de ces expériences chirurgicales sur les prisonnières à Ravensbrück. Les docteurs Fritz Fischer, Herta Oberheuser travaillaient sous ses ordres. Ils sont jugés de 1946 à 1947 durant le procès des médecins à Nuremberg, le deuxième procès majeur de Nuremberg.

Historique vignette|Jadwiga Dzido montre les cicatrices sur sa jambe durant le procès des médecins. La deuxième personne est Leo Alexander. Les séquelles résultent des opérations effectuées par Herta Oberheuser et Fritz Fischer le 22 novembre 1946. En débutent à Ravensbrück les premières opérations dans le cadre de pseudo expérimentations médicales.

Les femmes victimes de ces expériences se donnent elles-mêmes le nom de , en référence aux lapins utilisés pour des expériences en laboratoire. Leur nombre est estimé à soixante-quatorze, d'après une liste de noms qu'elles réussissent à faire passer à l'extérieur et qui est retrouvée en 1975...

Germaine Tillion indique avoir eu connaissance de la vivisection pratiquée à Ravensbrück dès son arrivée au camp, alors qu'elles étaient en quarantaine, comme toutes ses camarades « NN » (Nacht und Nebel). Les Lapines y étaient logées tout comme les NN dans le block 32.

Les Lapines sont en majorité des étudiantes polonaises de l'université de Lublin. Le chirurgien qui pratiquait les opérations est le professeur Karl Gerbhardt, dirigeant de l'hôpital de Hohenlychen depuis 1933, et spécialisé dans le traitement des blessures sportives. Pendant la guerre, les hôpitaux de Hohenlychen deviennent des hôpitaux pour la .

Expériences menées Les expériences sont censées simuler des blessures de combat, afin de déterminer comment les soigner au mieux. Les médecins nazis sélectionnent des personnes en bonne santé, puis les « opèrent » pour provoquer des blessures semblables à celles des soldats. Cela se traduit par le fait de briser les os des jambes, de déchirer muscles et nerfs, de procéder à l'ablation d'os, voire des amputations de membres entiers. Ensuite, les blessures sont infectées en étant enduites de cultures bactériennes, comme des souches issues de membres gangrenés, réputées les plus efficaces pour propager des infections rapidement. En plus de bactéries, des clous, des éclats de verre et de la sciure y sont parfois ajoutés..

vignette|Germaine Tillion a partagé le même block (32) à Ravensbrück que les Lapines durant sa détention.

Tests avec les sulfamides vignette|Jadwiga Dzido montrant les séquelles des opérations. Karl Gerbhardt est responsable de la plupart des expériences chirurgicales sur des prisonniers des camps de concentration, particulièrement au quartier des femmes à Ravensbrück et d'Auschwitz. Il dirige notamment des tests sur les sulfamides.. Il travaille avec le médecin Herta Oberheuser.

Médecin de Reinhard Heydrich, décédé d'une gangrène gazeuse à la suite d'un attentat en ., Karl Gebhardt est critiqué par Adolf Hitler sur la manière dont il a pris en charge Heydrich. Il lui est reproché d'avoir recouru à la traditionnelle amputation et de ne pas avoir tenté d'utiliser les sulfamides. Heinrich Himmler lui ordonne de mener des expériences sur des sujets sains qu'il lui fournira. Gebhardt est nommé responsable d'« essais thérapeutiques » chargés de prouver l'insuffisance d'un traitement par sulfamides pour traiter des plaies de guerre.

Les patientes traitées avec les sulfamides reçoivent soit le traitement approprié, soit sont négligées. La mort des victimes ne peut donc que conforter la théorie de Gerbhardt. Sur , 64 survivent aux expériences et témoignent après la guerre. Cinq meurent après les opérations et six dont les blessures après opération ne guérissent pas sont fusillées.

L'une d'entre elles, Jadwiga Dizdo, est opérée le par la doctoresse Herta Oberheuser. Elle reçoit des injections de staphylocoques dorés ainsi que des bactéries pyrogènes dans la jambe gauche., tandis que sa jambe droite est incisée et infectée avec des bactéries, de la saleté et des morceaux de verre pour simuler des blessures reçues sur le champ de bataille par les soldats allemands.. Elle reçoit en traitement des sulfamides. Son rétablissement est long et sa camarade Eugenia Mikulska lui sauve la vie en empêchant Oberhaüser de l'euthanasier pour l'achever.

Chirurgie des os Les expériences menées ont pour but d'étudier la régénération osseuse et consistent à exposer les os par chirurgie, puis briser les tibias des victimes au marteau. Un groupe est laissé tel quel, les os devant cicatriser sans plâtre, tandis qu'un autre groupe subit des greffes osseuses et qu'un troisième groupe subit des prélèvements de fragments d'os de forme carrée.

Chirurgie sur les muscles et les nerfs Les opérations ont pour objet des recherches sur la régénération musculaire et consistent à pratiquer des excisions de morceaux de muscles au niveau des cuisses et des mollets. Les opérations sont répétées, des morceaux de plus en plus gros étant retirés à chaque reprise. La doctoresse Herta Oberhäuser souligne que ces expériences lui ont permis d'apprendre à opérer.

Amputations Une femme ukrainienne subit une opération consistant à lui amputer l'épaule, qui a été implantée sur un jeune homme ayant une tumeur à sa propre épaule nécessitant qu'elle lui soit retirée.

Résistance des Lapines En , les Lapines rédigent une lettre de protestation adressée au commandant du camp pour souligner l'illégalité d'opérations médicales pratiquées sur des jeunes femmes en bonne santé sans leur consentement:

En , les femmes victimes des expériences s'opposent à de nouvelles opérations., obtenant momentanément un arrêt des expériences.

Le , Jadwiga Dzido et d'autres femmes opérées s'opposent à la réquisition de dix prisonnières, car elles savent que cinq de leurs camarades sont mortes des suites de leurs opérations et six autres ont été exécutées par les gardiennes car trop malades. En représailles, les dix femmes sont détenues dans le bunker et y subissent une intervention chirurgicale forcée dans de mauvaises conditions d'hygiène, tandis que les autres femmes sont enfermées dans leur block sans nourriture pendant trois jours.

Avec l'avancée de la guerre, les médecins impliqués se rendent compte qu'il leur faut faire disparaitre les Lapines, afin qu'il n'y ait pas traces de leurs méfaits. Quelques-unes sont fusillées, mais les détenues du camp protègent les autres et les cachent, afin qu'elles puissent survivre et témoigner..

Photos clandestines En arrive à Ravensbrück un convoi de Varsovie à la suite de la répression du soulèvement du ghetto de Varsovie. Une des femmes du convoi qui se trouvait dans la file d'attente des prisonnières devant être enregistrées avait un appareil photo, qu'elle échange contre un morceau de pain avec l'une des Lapines. Les Lapines réussissent à prendre des photos en des cicatrices et séquelles de leurs blessures...

Joanna Szydlowska photographie les jambes mutilées de Barbara Pietrzyk et Maria Kusmierczuk derrière un baraquement. Elles se débarrassent ensuite de l'appareil et confient la pellicule à Germaine Tillion, en laquelle elles avaient confiance.

Dessins, documents et poèmes vignette|Maja Berezowska, dessine les portraits des victimes. Une autre forme de résistance sous la forme de témoignages artistiques et de poèmes, ainsi qu'un testament sont réalisés par des femmes victimes des expériences.

La caricaturiste et artiste Maja Berezowska offre une carte de rétablissement à Stefania Zieckluka, datée du . Le dessin représente un lapin mangeant dans une gamelle, et arborant un bandage à sa jambe blessée. Les lettres « KLR » sur le dessin veulent dire « Konzentrationslager Ravensbrücken ».. Elle réalise également les portraits de ses compagnes incarcérées, que celles-ci envoient à leur famille..

En 1975, un récipient en verre est retrouvé enterré entre Stargard et Neubrandenburg contenant des lettres, des poèmes, des sculptures miniatures et la liste des polonaises des expériences. Le récipient se trouve au musée national Auschwitz-Birkenau dans la ville polonaise d'Oświęcim..

Le récipient contient entre autres un dessin de Maria Hiszpańska, une sculpture miniature représentant un aigle de Zofia Pociłowska, des poèmes de Zofia Górska, Grażyna Chrostowska et Halina Golczowa..

La lettre de Zofia Pociłowska du indique:

Prise de conscience à l'international des expériences menées gauche|vignette|Femmes de Ravensbrück attendant d'être évacuées par la Croix-Rouge suédoise. La croix blanche indique que ce sont des prisonnièresMargarete Buber-Neumann écrit dans son livre Under Two Dictators. Prisoner of Stalin and Hitler (Prisonnière de Staline et d'Hitler - Volume 2. Déportée à Ravensbrück) : « Les SS n'avaient aucune usine de production d'habits de prisonnières. À la place, ils amenèrent à Ravensbrück des camions plein de manteaux de robes, de sous-vêtements et de chaussures qui avaient un jour appartenu à celles gazées à l'est. Les vêtements des personnes assassinées furent triées, et au début des croix furent découpées dans leur tissu et une étoffe d'une autre couleur fut cousue en dessous. Les détenues se promenaient comme des brebis marquées pour l'abattoir. Les croix avait pour but d'entraver les tentatives d'évasion. Plus tard, ils s'épargnèrent cette lourde procédure et firent avec de la peinture à l'huile de larges croix blanches sur les manteaux. » (traduction de l'édition suédoise: Margarete Buber-Neumann Fånge hos Hitler och Stalin, Stockholm, Natur & kultur, 1948. Page 176).. Bogumila Jasuik et Krysia Czyz, deux des victimes, envoient des messages écrits avec de l'urine dans les lettres destinées à leurs familles afin de les informer sur les expériences médicales. L'oncle de Bogumila en informe le gouvernement polonais en exil à Londres et la Croix Rouge internationale. Nina Iwańska rédige un rapport en plusieurs exemplaires à l'encre sympathique qui comportaient la liste des noms des victimes des expériences. Le rapport sort clandestinement du camp grâce à l'aide de la résistance polonaise et parvient au Vatican et à la BBC.

Aka Kolodziejczyk, libérée de Ravensbrück fin 1943, avertit la BBC des expériences médicales menées sur les Kaninchen.

L'ambassade polonaise envoie un aide-mémoire le demandant l'intervention du Vatican. Le Vatican n'intervient pas, mais envoie des paquets de nourriture. La Croix-Rouge de Genève envoie également des colis avec du sucre, des fruits secs et des sardines portugaises.

En , les informations envoyées par Bogumila et Czyz sont diffusées sur une station de radio pirate de Buckinghamshire. Le chef du Comité international de la Croix-Rouge est alors Max Huber, qui est un proche de Karl Gerbhardt, responsable des vivisections à Ravensbrück. Huber fait pression pour que le CICR à Genève n'enquête pas sur ces expériences médicales. vignette|Bus blancs de la Croix Rouge transportant des victimes de camps de concentration à Odense le 17 avril 1945. vignette|Autorisation des bus blancs par Himmler en 1945.