La forêt usagère de La Teste-de-Buch ou Grande Montagne de La Teste recouvre depuis le début de l'ère chrétienne une partie du territoire de l'actuelle commune de La Teste-de-Buch en Gironde. C'est au la dernière forêt usagère de France : les propriétaires (privés) du foncier, dits ayant-pins, détiennent le monopole de l'exploitation de la résine de pin sur leur parcelle mais ne sont pas propriétaires des arbres ; les habitants du territoire de l'ancien captalat de Buch, dits usagers, peuvent disposer du bois pour leurs besoins personnels de chauffage et de construction.
Vieille de deux mille ans, poussée sur d'anciennes dunes fixées, cette pineraie-chênaie jouit d'une diversité écologique unique dans les Landes de Gascogne. Cet écosystème précieux est la conséquence des modalités d'exploitation originales maintenues pendant plusieurs siècles par son statut juridique spécifique. Depuis que la chimie de synthèse a rendu caduc le gemmage dans les années 1970 et que le besoin en bois de construction s'est tari, l'intérêt des propriétaires et des usagers pour leur patrimoine commun a faibli. Les parties prenantes (propriétaires, groupements de défense des usagers, communes, association de protection de la nature, chasseurs, pouvoirs publics, etc.) ne parviennent plus à trouver d'accord, et la forêt est à l'abandon et mal entretenue.
En juillet 2022, un gigantesque incendie la ravage presque entièrement.
Localisation et géographie vignette|gauche|Situation de la forêt de La-Teste-de-Buch, entre le bassin d'Arcachon et l'étang de Cazaux (Clavaux, 1774).|alt=carte dessinée de 1774, figurant le bassin d'Arcachon au nord, l'étang de Cazaux au sud, l'océan à l'ouest et au centre la forêt. La forêt de La Teste, attestée depuis l'époque romaine, pousse sur une bande côtière située entre le bassin d'Arcachon au nord et l'étang de Cazaux au sud. Elle recouvre un chapelet de dunes paraboliques qui se sont accumulées dans la région entre 2000 et . Ces reliefs modestes (sept dunes dépassent les d'altitude, la plus haute culmine à ) mais tourmentés, juxtaposent dans un désordre déroutant les monts (trucs) et les pseudo-vallées (bats) et lui valent le surnom de « Grande Montagne ».
Au cours de notre ère, de nouvelles poussées dunaires l'ont isolée de l'océan et en ont progressivement rogné la frange occidentale et la moitié septentrionale. Sous l'effet de l'avancée de ces dunes modernes et de l'urbanisation de la ville d'Arcachon, la superficie de la Grande Montagne a progressivement décru de environ au moment de la Révolution à quelque au début du .
La forêt est bordée au sud-est par l'étang de Cazaux, au nord par les agglomérations de La Teste-de-Buch et d'Arcachon, au nord-ouest par la dune du Pilat, et pour le reste par des forêts privées ou domaniales. Sa présence sous le vent contribue vraisemblablement au maintien de l'altitude de la dune du Pilat.
Aujourd'hui, la Grande Montagne n'est traversée que par la route départementale D218, qui écorne son coin nord ouest en joignant Arcachon et Biscarrosse, et la piste 214, une route goudronnée propriété de l’État, qui coupe la forêt d'est en ouest dans son tiers nord. Cette piste relie la route départementale D218 non loin de la dune du Pilat. à la route départementale D112 qui dessert le hameau de Cazaux depuis l'agglomération principale de La Teste. Dans la moitié sud du massif, un réseau de routes en impasse dessert des puits de pétrole installés à partir de 1959. Enfin, des chemins forestiers sillonnent l'ensemble, significativement moins entretenus depuis la fin de l'exploitation de la gemme des pins.
Aspects économiques historiques
thumb|Pin gemmé.|alt=Photographie d'un secteur de tronc d'arbre à l'écorce localement incisée. De l'entaille s'écoule une sève blanchâtre, recueillie dans un pot en terre cuite. Les plus anciens témoignages sur la façon dont les pins étaient exploités dans la Grande Montagne remontent au .
La matière première recherchée est l'oléorésine de l'arbre : tout au long de la vie adulte du pin, elle est recueillie par gemmage, c'est-à-dire par la pratique d'incisions successives de son écorce. L'exsudat, mêlé d'eau de pluie et d'impuretés solides et récupéré dans un trou creusé au pied de l'arbre ou dans un pot de terre cuite, prend alors le nom de « gemme ». Toutes les deux à trois semaines du printemps à la mi-automne, le résinier passe raviver l'entaille et ramasser la gemme écoulée. Regroupée en barrique, elle est transportée dans une distillerie où la fraction volatile, l'essence de térébenthine, est séparée d'un résidu solide, la colophane (ou arcanson ou rousine). De la première on fabrique solvants, peintures, vernis, encaustiques, cirages et médicaments ; de la colophane on tire des colles à papier, des savons, de l'encre d'imprimerie.
Une fois l'arbre mort, la pyrolyse de son tronc et de sa souche permet d'obtenir du goudron de pin (ou poix ou brai), du noir de fumée et du charbon de bois. L'exploitant forestier construit sur place des fours (hourns), monticules de pierres couvertes d'argile : le bois qui s'y consume libère un liquide visqueux récupéré par un exutoire. Il est utilisé pour calfater les bateaux, étanchéifier les récipients, cirer les cordages, mais aussi soigner les rhumatismes et certaines maladies de peau. Ces pratiques ont perduré jusque dans les années 1970, supplantées par l'essor de la chimie industrielle de synthèse.
Le statut usager thumb|gauche|Gemmage d'un pin bouteille à Arcachon en 1890.|alt=Photographie en noir et blanc montrant deux hommes, montés sur des échelles à un seul montant, occupés à pratiquer une saignée dans le tronc d'un pin. Les grands principes qui régissent la propriété et l'usage de la Grande Montagne sont fondés sur des textes dont le plus ancien conservé remonte à 1468, mis à jour à plusieurs reprises depuis : les baillettes (décisions unilatérales du seigneur) et les transactions (accords formalisés entre les parties) : les parcelles appartiennent à des propriétaires privés (la Grande Montagne n'est donc pas une copropriété et ne relève pas non plus du domaine public) ; ces propriétaires sont dits ayant-pins : ils ne possèdent pas les arbres qui poussent sur leur parcelle, mais détiennent l'exclusivité de l'exploitation commerciale de leur résine ; les personnes dont la résidence principale se situe depuis au moins dix ans sur les communes qu'elle recouvre partiellement sont les usagersUn propriétaire peut donc être à la fois ayant-pins sur sa parcelle, et usager de l'ensemble de la forêt.. Elles peuvent collecter le bois mort pour leur besoin de chauffage et abattre des pins vifs pour construire ou réparer leur habitation ou embarcation (à l'exclusion de toute utilisation commerciale) ; le bois récupéré par les usagers ne peut sortir du territoire de ces communes, ni pour sa transformation ni pour son utilisation ; des syndics d'ayant-pins et d'usagers valident les demandes d'abattage, veillent à effectuer les prélèvements par rotation et à gérer la forêt « en bons pères de familles ».
Histoire Au Moyen Âge, la Grande Montagne appartient aux seigneurs locaux, les captaux de Buch. Ceux-ci ont depuis une époque indéterminée concédé (« baillé ») à leurs vassaux divers droits, contre rémunération. Chaque seigneur qui hérite du captalat révise à sa guise ces droits et leur prix.
Le premier texte (perdu) dont il est gardé trace date de la première moitié du : Gaston de Foix-Grailly y accorde aux habitants de la seigneurie les droits payants de récolter la résine gemmée (gema, galipot), de la transformer en brai (rouzina), et le droit gratuit de ramasser du bois de chauffe (busca) et de construction (fusta). Le , la baillette de son fils Jean de Foix-Grailly-Candale confirme et réévalue ces droits, accordés à la quarantaine de familles locales. En 1500, Gaston II de Foix-Grailly-Candale vend pour un forfait annuel les droits d'herbatge (de pâturage) et de glandage (de ramassage des glands, pour nourrir les cochons).
En 1535, la baillette de Gaston III de Foix-Grailly-Candale introduit la nomination de syndics représentants des habitants, l'interdiction de vendre ou de transporter le bois en dehors du captalat et souligne l'importance de gérer la forêt avec soin.
En 1601 survient une crise avec le nouveau captal, Jean-Louis d'Epernon : un nouvel acte n'est signé qu'après trois ans de « fermeture » de la forêt. Il clarifie que les ayant-pins acquièrent la propriété de concessions d'extraction de résine (mais ni du foncier, ni des arbres). Son fils Bernard d'Épernon confirme en 1645 ces principes.
En 1746, François-Alain Amanieu de Ruat signe une transaction qui accorde cette fois aux ayant-pins la propriété du foncier et limite les droits des usagers. Devant les protestations de ceux-ci, un nouveau texte est conclu le : les ayant-pins conservent l'acquis d'être désormais propriétaire du foncier (et de leurs cabanes, et de la gemme, mais toujours pas des arbres) et les usagers récupèrent leurs droits gratuits sur le bois. Le captal ne conserve plus comme revenus que les droits de glandage et de pâturage, et le privilège de pouvoir utiliser, à titre d'usager, du bois pour son château pourtant situé hors du territoire, au Teich.
C'est dans cet état contractuel que survient la Révolution française. Certains usagers tentent d'obtenir alors que la forêt, ancien bien seigneurial, devienne communale : le tribunal arbitral réuni le () les déboute, arguant que la forêt n'appartient plus à un membre de la noblesse depuis 1746. Il confirme à la fois la propriété des ayant-pins mais aussi les servitudes à leur charge au profit des usagers, indissociables de leur titre de propriété. On dénombre alors , détenues par .
En 1917 une nouvelle transaction est signée pour régir les modalités d'exploitation des arbres tués par des catastrophes naturelles : plusieurs querelles entre ayant-pins et usagers sont en effet survenues après un ouragan en 1897 et un incendie en 1898. L'accord prévoit que les revenus de la vente du bois soient désormais partagés entre les propriétaires (50 %), les communes de La Teste-de-Buch et de GujanGujan-Mestras depuis 1936, le territoire de la commune de Gujan relevait aussi du captalat de Buch sous l'Ancien Régime. Ses habitants en avaient donc les droits d'usagers. (33 %) et une caisse syndicale chargée d'administrer les affaires communes entre usagers et ayant-pins (17 %).
Enfin, différentes révisions sont promulguées en 1952, 1955 et 1977 (cette dernière limitée à une durée de cinq ans).
Conflits et problématiques contemporains Des conflits récurrents entre les parties impliquées animent aux les délibérations du conseil municipal de La Teste, les colonnes de la presse régionale et les tribunaux de Bordeaux.
La possibilité ou non pour les usagers de couper des chênes pour du bois de chauffage est controversée : les transactions limitent en effet aux seules fins de travaux de construction la possibilité de prélever un chêne vif ; mais ce bois constitue un combustible de meilleure qualité que le pin, et était peu prisé par les propriétaires du temps du gemmage. Des coupes abusives ont donc souvent lieu.
Le droit d'usage s'étend-il aux habitants du Cap-Ferret ? Jusqu'en 1976 l'extrémité de la presqu'île du Cap Ferret relève de la commune de La Teste, avant qu'elle ne rallie par référendum celle de Lège pour des raisons pratiques. En tant qu'habitants de l'ancien territoire du captalat, les quelque qui y résident à l'année sont de droit usagers de la forêt. Mais ce privilège doit-il se limiter à ceux qui y vivaient déjà dix ans avant le changement de rattachement ? Le débat n'est pas tranché, et en 2008 un Ferretcapien organise un abattage d'arbres et son transport en grande pompe jusqu'au cap Ferret par pinasse .