Mémoires d’outre-mer est un roman de Michaël Ferrier paru le aux éditions Gallimard. Sélectionné pour le Prix Femina et le Prix Wepler-Fondation la Poste, le livre a reçu finalement le prix littéraire Athéna de l’Ile de la Réunion et le Prix Franz-Hessel de littérature contemporaine la même année.
Historique Sélectionné pour le Prix Wepler, le Prix Femina, finaliste du prix Décembre, le livre reçoit finalement le prix littéraire Athéna (La Réunion) et le Prix Franz-Hessel.. La traduction en anglais, parue sous le titre , University of Nebraska Press, 2019 a obtenu un French Voices Award aux États-Unis..
Résumé Le livre s’ouvre sur l’évocation, au cimetière de Mahajanga (Madagascar), de trois tombes blanches parfaitement identiques et d’une inscription en langue malgache : « Ho velona fa tsy ho levona ». La tombe du milieu ne porte aucune marque distinctive : ni nom ni dates. Le narrateur part sur les traces de son grand-père, enterré dans l’une de ces tombes, Maxime Ferrier (1905-1972), qui a quitté son île natale, l’Île Maurice en 1922, à l’âge de 17 ans, pour s'engager comme acrobate dans un cirque itinérant. Maxime s’installera à Madagascar, où il connaîtra l’amour (avec Pauline Nuñes, Indienne de Goa), et fera fortune. Rebelle, forte tête, Maxime est commerçant et dessinateur : c’est lui qui tracera le premier portrait connu du cœlacanthe, poisson qu’on croyait disparu mais qu’on redécouvre bien vivant (chapitre 6 : « »). Le livre détaille les étapes de l’ascension sociale de Maxime dans la société coloniale, où il demeure un malgré sa réussite, notamment à cause de sa qualité de métis et de ses amitiés avec les colonisés. La peste survient (chapitre 10 : « Présence de la Peste »), puis la Seconde Guerre mondiale, qui fait rage dans l’océan Indien.
Comme l’explique le livre, celui-ci revêt une grande importance à la fois géostratégique et symbolique puisque, Madagascar a été le lieu du plan Madagascar, projet du Troisième Reich visant y à déporter les Juifs d’Europe (chapitre 11 : « Le projet Madagascar »). Maxime s’engage dans la Résistance, notamment par des actes de sabotage et en se servant de la radio (chapitre 12 : « La Guerre des Ondes »), ce qui lui vaudra la prison et le laissera ruiné au sortir de la guerre. La fin du livre relate la mort de Maxime (chapitre 13 : « Promenoir de la Mort seule »), puis revient au cimetière de Mahajanga pour y expliquer le mystère de la troisième tombe et le sens de l’épitaphe en langue malgache qui avait été posée dès les premières pages.
Personnages principaux Michaël : le narrateur. Maxime Ferrier : le grand-père du narrateur, « un prodigieux acrobate de cirque, mais aussi marchand, peintre, entrepreneur, siffleur, résistant » (Jacques Drillon, Le Nouvel Obs, 22/10/2015). Li-An : épéiste chinoise, membre de l’équipe d’escrime de Chine aux Jeux Olympiques. Madame Bartolini : de son vrai nom Sibylle Aimée de Scarlatti, comtesse de Pichon-Janville, directrice du Cirque Bartolini, « le plus grand cirque de l’océan Indien », dans lequel s’engage, à 17 ans, Maxime Ferrier. Les acrobates du Cirque Bartolini : les écuyères Brune Bartoletty (la blonde) et Blonde Bartoletty (la brune), le nain Groseille, l’Hercule, l’homme-squelette, Miss Tamara, Anna l’équilibriste, Olga la transformiste … Arthur Daizong : cuisinier et acrobate, champion de boxe chinoise (voir le chapitre « La Boxe-du-bord-de-l’eau »), ami de Maxime qui l’accompagnera pendant la période du cirque puis durant la suite de sa vie. Il meurt après la Deuxième guerre mondiale, disparu en mer, peut-être dévoré par un requin. Sa tombe est une des trois tombes qui figurent à l’ouverture du roman. Axel Bhujoharry : funambule mauricien. Après avoir accompagné Maxime pendant la période du cirque, il rentrera à l’Île Maurice pour reprendre le Collège Bhujoharry, un des meilleurs établissements de l’île, et deviendra maire de la capitale Port-Louis. Marjorie Courtney-Latimer (Marjorie Courtenay-Latimer), conservatrice du Musée d’East London, en Afrique du Sud, qui a découvert le cœlacanthe et demandera à Maxime d’en faire le portrait. Pauline Nuñes : Indienne dont la famille est originaire de Goa. Grand amour de Maxime, elle lui donnera sept enfants, six garçons et une fille, prénommée Marilou, mais qui meurt en bas âge. Carmen : jeune femme de Mahajanga, qui donnera elle aussi sept enfants à Maxime, six filles et un garçon, prénommé Maxime, mais qui meurt en bas âge. L’oncle Pierre : musicien (trompette et clarinette). Avec Pauline et les musiciens du Nouvel Hôtel, il participe à l’introduction du jazz à Madagascar. Georges, ami de la famille, qui fournit au narrateur la voiture avec laquelle il mènera à bien son périple à Madagascar. Jean Pivoine : vieux bijoutier indien, habitant de Mahajanga. C’est lui qui révèlera au lecteur le secret de la troisième tombe.
Thèmes abordés Le roman aborde plusieurs thèmes :
L’outre-mer : comme le titre l’indique, et comme les personnages le confirment (« Maxime et Arthur ont vécu toute leur vie outre-mer »), le roman fait la part belle à l’histoire de l’outre-mer : « Cet itinéraire alternatif passerait par exemple par tous les Départements et Territoires d'Outre-Mer, mais aussi par tous les territoires où l’Histoire de la France s’est formée, déformée, transformée, recomposée : colonies, comptoirs, protectorats… » L’Histoire de France : le roman revient sur des moments-clés de l’Histoire de France, à la faveur notamment d’une réécriture du livre Le Tour de la France par deux enfants et en remettant en circulation des épisodes oubliés ou méconnus : « Madagascar, Maurice, l’Océan indien font partie intégrante de l’Histoire de France : on ne peut la comprendre si on ne passe pas par eux, et par quelques autres encore. Ce sont des générations d’hommes et de femmes jetées sur les mers et qui, quelques années plus tard, allaient donner naissance à des Français comme toi et moi… la France vient de loin. » Le cirque : toute la première partie du roman est consacrée à la vie du cirque. Ces chapitres ont attiré l’attention de nombreux critiques : « La première partie du livre, axée sur la vie du cirque Bartolini, est irrésistible. On sent l'odeur des fauves, on vibre aux prouesses des baladins de l'arène, équilibristes contorsionnistes, écuyères au décolleté généreux et à la crinière de lionne. ». La musique : un des thèmes de prédilection de Michaël Ferrier, il est surtout évoqué ici par le biais du personnage de Pauline, qui est pianiste, et d’un lieu, le Nouvel Hôtel, qui abrite les premiers concerts de jazz de l’île de Madagascar.
Accueil critique « Mémoires d’outre-mer est un des plus beaux romans de cette rentrée, avec tous les ingrédients romanesques souhaités à l’ancienne, héros spectaculaires, paysages dépaysants, voyages, intrigues, fortunes faites et défaites, amour, rebondissements, rire et larmes, effets de réel, leçons d’histoire… », selon Jean-Baptiste Harang (Le Magazine littéraire, ), qui résume bien l’impression générale de la critique. Le livre est sur la liste de nombreux prix et, trois ans après le succès de Fukushima, récit d'un désastre (2012), consacre Michaël Ferrier comme un « romancier important » : « Les grands romans sont des cyclones. (…) Mémoires d'outre-mer est un cyclone littéraire, un art du souffle, l’histoire d’un homme du vent, d’un homme volant, libre, qui survole une île et une époque, et qui se joue des trahisons de l’Histoire. Les romanciers importants sont toujours des historiens précis et renseignés, leurs oreilles sont fines et aiguisées comme leurs plumes, et ils ont pour eux le savoir et le style – cette bénédiction divine.. » Le livre a aussi reçu un French Voices Award aux États-Unis pour la traduction en langue anglaise, intitulée .
Roman polyphonique Retraçant l’histoire du grand-père du narrateur au long du XXe siècle (1905-1972), Mémoires d’outre-mer a parfois été présenté comme un « roman familial ». Cependant, de nombreuses voix soulignent, en dehors de cet aspect classique, une œuvre inclassable. Le livre joue en effet, dès sa couverture, sur un mélange des genres : Mémoires, comme l’indique le titre, mais aussi roman, comme l’indique le sous-titre. Pour Virginie Bloch-Lainé, « Mémoires d'outre-mer défend un autre projet littéraire que l'enquête familiale ». Pour Claire Devarrieux, il peut aussi être lu à la fois comme une « enquête familiale » et un récit du « grand large » (« Mémoires d'outre-mer (Gallimard) montre comment une enquête familiale peut ouvrir sur le grand large » Claire Devarrieux, Libération.) brouillant ainsi les frontières entre l’intime et l’exotisme, le réel et le romanesque.
« Ajoutez à cela la malice de construction de l'œuvre (un soupçon d'enquête policière sur l'occupation d'une tombe anonyme) » (Jean-Baptiste Harang, Le Magazine littéraire) et on se trouve face à un roman « virevoltant », vocabulaire qui revient souvent dans les comptes-rendus du livre (chez Valérie Marin la Meslée dans Le Point., ou Elisabeth Lesne dans Hommes et Migrations.).
Roman familial, roman policier, roman historique, roman documentaire, roman de cirque, roman politique, mémoires… : « Tour à tour lyrique quand il chante Madagascar, poétique quand il évoque le cirque, satirique sur les mœurs coloniales, il mêle à son récit de bouts d'essais, des citations de Montaigne ou Paulhan, en sorte que son roman déborde sur tous les genres.. »
Titre « génial » Le titre de Mémoires d’outre-mer a fait couler beaucoup d’encre : « titre majestueux » (Leclair)., « titre génial » (Quiriny), il ouvre le roman en le plaçant d’emblée dans le sillage de Chateaubriand et de ses Mémoires d'outre-tombe, mais aussi en « détournant » cette référence romantique et exotique qui « évoque le passé, le thème généalogique, l’aventure, le romantisme, l’exotisme, la moiteur des îles, les colonies, et la mer » pour y faire revenir « la mémoire florissante de l'outre-mer » (Leclair). « Ce roman foisonnant (le mot est faible) porte bien son titre, virevoltant, certes, mais animé aussi d'une conviction à y imprimer la réalité d'un monde fait de diversité » (La Meslée).
Roman d’aventures Malgré le caractère pluriel du livre, les critiques s’accordent pourtant à voir dans Mémoires d’outre-mer un roman d'aventures « foisonnant » et « rythmé ». Bertrand Leclair dans Le Monde y voit par exemple « le roman d’une vie haute en couleur et en rebondissements, qui se trouve être celle du grand-père de l’auteur » et un « panégyrique de l'aventurier » (Leclair). « Roman splendide : original et coloré, personnel et fastueux, rempli de parfums, de saveurs et de paysages », « Mémoires d’outre-mer est, d'une certaine façon, un roman d'aventure. Et il faut bien reconnaître que cet aspect est jubilatoire. Ferrier s'en donne à cœur joie, il est rapide, les événements se superposent, c'est parfaitement rythmé, remarquablement orchestré. Bref, c'est écrit. Les portraits de ses personnages sont une vraie réussite. Ferrier a écrit un roman d’aventure sur la mémoire, un roman singulièrement intelligent.. »
Réflexion sur l’Histoire de France Mémoires d’outre-mer évoque des événements historiques importants : la colonisation et les premières années de la Seconde Guerre mondiale sous l’ère Pétain. Mais il le fait en remettant en scène « une histoire oubliée » (Lesne) : : « à Madagascar, l'auteur analyse la perversité de la colonisation avec sa République pyramidale « où il est difficile à ceux qui ne sont ni français ni blancs de se faire une place ». Puis vient la guerre, avec la politique de Vichy et le « Projet Madagascar », par lequel les Nazis, « rêvant d'étoiles jaunes sur l'île Rouge », veulent expédier sur l'île les juifs d'Europe. Plus qu'une saga familiale, le rappel d'une histoire oubliée » (Lesne).