L’histoire des luttes antiracistes en France retrace au cours du temps les résistances politiques contre le racisme mises en place et entretenues par les structures sociales et les institutions sur les territoires occupés et colonisés par la France.
Une histoire de plus de cinq siècles
Les notions de racisme et d'antiracisme sont apparues dans le vocabulaire français au , et les premiers mouvements antiracistes militants remontent aux années 1920-1930, avec l'apparition de la LICA.
Cependant, l'idéologie raciste remonte au moins à la colonisation européenne à partir du .
Les luttes antiracistes liées à cette histoire coloniale sont de deux types. D’une part, les luttes des peuples autochtones revendiquant leur dignité, leur droit à maintenir leurs communautés et à préserver leur mode de vie et territoires. Un exemple actuel est la demande de justice des habitants de la Polynésie française à la suite des essais nucléaires de l’État français sur le territoire entre 1966 et 1974. D’autre part, les luttes des peuples esclavagisés afrodescendants qui aspirent à retrouver leur liberté, à acquérir la citoyenneté et la souveraineté sur leurs territoires, à défaut de pouvoir retrouver leur terre ancestrale. Un exemple actuel est la demande de justice des habitants des Antilles françaises à la suite de la non-légifération de l’État sur l’utilisation du chlordécone dans les bananeraies entre 1972 et 1993.
Les luttes antiracistes actuelles sont très diverses et ne se revendiquent pas toutes de cet héritage de luttes décoloniales. Par exemple, les luttes contre l'antisémitisme en France prennent leurs origines dans une histoire antérieure au ap. J.-C.
La frise chronologique ci-dessous reprend les dates clés de +Tableau 1 : Frise des dates clés de l’histoire de France des luttes antiracistes Pertinence ? Aucun des actes ou événements cités ne sont des luttes antiracistes s. s. - s. s.1685178917941802 s.184818811914 -
19181939 -
1945Moitié
s.Début de la colonisation Génocide des Amérindiens Traite négrièreIntensifi-cation de la traite négrière Promul-gation du Code NoirRévolution française abolition de l’esclavageRétablis-sement de l’esclavageRévolution industrielle Abolition de l’esclavageAdoption du Code de l’indigénat Guerre Mondiale Guerre MondialeIndépendances au Moyen-Orient, en Asie et en Afrique
– : les résistances autochtones et noires dans les Amériques et en Afrique
Après l’arrivée des colons espagnols en 1492 sur l’île de Ayiti (Haïti) et l’accueil cordial des peuples autochtones comme les Taïnos, les échanges se limitent d’abord à des échanges de marchandises puis deviennent plus violents : maladies, kidnappings, assassinats, viols puis réduction en esclavage. Les Taïnos mènent alors plusieurs actes de résistance contre les colons : destruction du premier fortin (campement) de colons, révoltes contre le travail forcé et pillages. Ce territoire, d’abord colonisé par les Espagnols, sera récupéré par la France à la fin du qui renforcera considérablement la production négrière sur l’île (la population passera de 40 % à 90 % de non-blancs en 100 ans et l’île produira environ 75 % du sucre mondial). Plus au Nord, au , les colons français entrent en contact avec les peuples algonquiens du Nord-Est des Amériques, avec au départ un projet de soumission et d’assimilation des autochtones. Cependant, la connaissance des autochtones de la faune et de la flore locale et la concurrence anglaise obligent les colons français à la coopération (avec de grandes disparités entre les différentes communautés) et à négocier des traités de paix, en particulier pour la traite des fourrures. Le statut spécifique de certaines communautés autochtones subsiste jusqu’à aujourd’hui au Canada, mais ces traités ont tout de même fragilisé les communautés autochtones. De plus, ils ont permis, entre le et le , le renforcement de la colonisation, l’assimilation des terres, l’assimilation des femmes mariées avec des non-autochtones et l’assimilation de certains hommes, sous couvert d’émancipation des « sauvages ». Sur tous les territoires colonisés par la France aux Amériques, des résistances ont été menées par les peuples autochtones colonisés.
De l’autre côté de l’Atlantique, les Africains résistent au commerce d’esclaves par tous les moyens à leur disposition. Le premier navire négrier français, l’Espérance, part de la Rochelle en 1594, se dirige vers le Gabon et poursuit au Brésil. La traite négrière commence non sans résistances des Africains. Fuites, rébellions, refus de s’alimenter, sortilèges, suicides, révoltes à bord des navires et dans les plantations, marronnages, syncrétismes, insurrections sont autant de stratégies de luttes contre l’oppression coloniale et esclavagiste qui s’abat sur les peuples africains. Lors de l’installation des premiers comptoirs français en Afrique au Sénégal, les commerçants d’esclaves ont dû faire face à de nombreux refus de coopérer, en particulier de la part de certains peuples guerriers comme les Diola en actuelle Gambie, qui n’ont pas ou peu participé à ce commerce malgré les échanges commerciaux installés avec les Européens sur le riz, par exemple. À l’arrivée sur le sol américain, certains esclavagisés fuient et pillent les plantations, c’est le marronnage. D’autres, malgré leur condition, la mise en esclavage et la négation de leur humanité, trouvent des moyens de faire vivre et de transmettre leur culture africaine, ce sont les syncrétismes qui donnent lieu à diverses expressions culturelles et spirituelles comme le vaudou en Haïti ou le gwoka en Guadeloupe.
Plus tard, à l’apogée de la traite négrière et aux prémices des révolutions françaises à la fin du , les révoltes et insurrections des Noirs aux Antilles veulent revendiquer le droit à la citoyenneté. Ces révoltes aboutissent à la première abolition de l’esclavage en 1794 (rétablissement en 1802 puis seconde abolition en 1848). En Haïti, la révolution de 1791 à 1804, rassemblant des esclaves, des Marrons (ceux qui ont fui la plantation pour se réfugier dans les mangroves) et des « libres de couleur » (ceux qui ont été affranchis) aboutissent à la première déclaration d’indépendance d’une colonie en France et dans le monde en 1804.
Moitié du – début du : Les résistances à la colonisation sur tous les continents À partir de la moitié du , les résistances se propagent dans le monde entier, à mesure que la colonisation progresse dans tous les continents, en Afrique, en Indochine, au Moyen-Orient, dans le Pacifique et dans l’Océan Indien.
Lors de la campagne de conquête de l’Algérie entre 1830 et 1847, le bey (chef) de Constantine Ahmed, à l’Est, et l’émir Abd el-Kader, à l’Ouest mènent des combats de résistance contre les massacres, razzias et enfumades mais aussi contre les destructions coloniales des lieux de culte et les conversions forcées au christianisme. Y compris certains soldats de l’armée française sont récalcitrants à mener les batailles.
En Océanie, dans la colonie pénitencière de Nouvelle-Calédonie créée en 1853, les Kanaks sont maltraités et relégués dans des réserves. En 1878 a lieu l’insurrection des Kanaks menée par le chef Ataï, à la suite des pénuries alimentaires provoquées par les activités françaises sur l’île depuis la colonisation.
En 1885, les États européens signent le traité de la conférence de Berlin qui partage l’Afrique entre les pays colonisateurs. C’est aussi la période où apparaît le « travail forcé » qui confisque leurs terres aux Africains et instaure un régime de violence et de terreur au nom de la civilisation, du christianisme et du commerce. En Afrique-Équatoriale française (AEF correspondant au Congo Brazza) comme en Afrique de l’Est (AOF correspondant au Sénégal, Côte d’Ivoire), les Africains sont contraints de travailler dans les plantations et dans les mines. Ce système est renforcé juridiquement par le code de l’indigénat en 1887 en AOF et en 1901 en AEF. Les Africains luttent par la fuite des villages et les rébellions individuelles ou collectives. Ces résistances se renforcent pendant la Première Guerre Mondiale où des jeunes Africains sont enrôlés dans les villages pour la guerre. Des villages entiers ont résisté à ce recrutement forcé, pour la préservation de leurs cultures (animistes, organisées en démocraties villageoises, réfractaires à une organisation politique centralisée, entre autres caractéristiques).
En Indochine, le régime de l’indigénat est mis en place dès 1881, selon les colonies, ce qui entraîne de forts mouvements de résistance. Par exemple, au Tonkin (Vietnam), les résistances armées sont d’abord venues des élites lettrées dès 1885 avec le mouvement Can Vuong, en fidélité au régime monarchique. Ce mouvement, au départ éloigné des classes paysannes, a su développer petit à petit une conscience nationale du peuple contre l’administration.
Dans les Antilles, après la seconde abolition de l’esclavage en 1848, les Noirs continuent de lutter contre l’exploitation de leur force de travail dans les plantations où ils ne sont désormais plus esclaves mais ouvriers avec des droits et une citoyenneté très limitée (répression du vagabondage, impôts fonciers sur les productions vivrières et agricoles autres que les cultures d’exportation – canne et café –, taxe sur les changements de domicile, mesures de déscolarisation pour libérer la main-d’œuvre juvénile). Jusqu’en 1862, cette force de travail est renforcée par des ouvriers agricoles africains « engagés » jusqu’à 10 ans. En 1870, à l’instauration de la République, l’insurrection explose en Martinique sur fond de guerre civile entre royalistes (colons blancs) et républicains (ouvriers noirs, bourgeoisie mulâtre et quelques Blancs), la victoire républicaine n’est cependant que politique, les grandes propriétés et les usines restent dirigées par les colons blancs. Du côté d’Haïti, les Haïtiens obtiennent la reconnaissance du pays par la France en 1825 au prix de la dette haïtienne (soldée avec les intérêts dans les années 1960), les obligeant à conserver le système colonial des cultures d’exportation.
Début du : Les deux guerres mondiales et les luttes nationalistes
Pendant la Première Guerre mondiale, les peuples colonisés qui ont largement contribué aux combats en Europe (comme les « bataillons d’Afrique », regroupant des ressortissants africains), mais aussi dans les colonies (comme dans l’armée coloniale qui regroupe des Français, des Africains, des Indochinois). Au retour de la guerre, les espoirs déçus d’accéder à une citoyenneté française complète ont attisé les premiers mouvements nationalistes et supranationalistes. Des partis politiques se constituent avec des revendications sociales et nationalistes, comme la Confédération générale des travailleurs tunisiens en 1925, le Parti communiste vietnamien en 1930, l’Étoile nord-africaine en 1926 ou le mouvement panafricain dont le premier congrès a lieu en 1919. C’est aussi une époque de la montée des nationalismes en Europe et de la xénophobie défavorable aux personnes racisées établies en métropole et dans les colonies.