vignette|Pancarte « Un esprit critique ne nuit pas ! » brandie lors de la Marche pour la science de Bruxelles en 2017. La pensée critique (traduction littérale de l'anglais critical thinking, rendu plus souvent par esprit critique) est un concept dont les définitions sont nombreuses et parfois contradictoires, qui désigne, dans les grandes lignes, les capacités et attitudes permettant des raisonnements rigoureux afin d'atteindre un objectif, ou d'analyser des faits pour formuler un jugement.

Son utilisation est particulièrement mise en avant en pédagogie. Certains auteurs considèrent que l'école enseigne plus aux élèves des contenus de cours qu'à raisonner correctement, alors qu'elle devrait faire le contraire (ce qui expliquerait par exemple la prolifération actuelle des pseudo-sciences).

Les démarches du scepticisme scientifique et la zététique s'appuient sur la pensée critique.

En philosophie, le criticisme a pour objet le questionnement des limites de la raison et, par là, de la connaissance et du jugement.

Il est indispensable de distinguer la pensée critique (qui est une utilisation de la raison avec, pour finalité, d'affiner et de préciser les affirmations sans chercher, par principe, à les discréditer) de la méthode hypercritique (qui vise, pour sa part, à rejeter à tout prix une affirmation).

Histoire D'après le sociologue Gérald Bronner : .

Définitions Distinction entre pensée critique et esprit critique Bien que les deux expressions soient souvent synonymes, plusieurs auteurs francophones les distinguent.

Ainsi, d'après Jacques Boisvert : BOISVERT Jacques (1999). La formation de la pensée critique. Théorie et pratique, Éditions De Boeck Université.

Pour Georges Kpazaï : .

Le journaliste scientifique et essayiste Florian Gouthière estime que c'est « en diversifiant les domaines d’application de son esprit critique [que l']on peut prétendre développer une "pensée critique" ». Cette vision est également défendue par le Collectif de recherche transdisciplinaire esprit critique et sciences, selon qui « l’esprit critique serait […] en quelque sorte la posture intellectuelle, l’état d’esprit que le penseur critique doit toujours adopter lorsqu’il est confronté à une nouvelle source d’information ».

Pensée critique Parmi les auteurs qui font autorité dans le domaine, Robert H. Ennis définit la pensée critique comme (Critical thinking is reflective and reasonable thinking that is focused ondeciding what to believe or doEnnis, R.H. (1985). A logical basis for measuring critical thinking skills. Educational Leadership, ).

R.H. Johnson dans The problem of defining critical thinkingJohnson, R.H. (1992). The problem of defining critical thinking. In S.P. Norris (dir.), The general-izability of critical thinking : Multiple perspectives on an educational ideal(). New York(NY) : Teachers College Press. met en avant, en plus de celle d'Ennis, quatre autres conceptions importantes de la pensée critique : celle de Lipman, McPeck, Paul et Siegel. Leurs définitions sont : « Une pensée qui facilite le jugement parce qu’elle s’appuie sur des critères, est auto-corrective, et est perméable au contexte » (Lipman, 1991Lipman, M. (1991). Thinking in education. Cambridge University Press.) ; « L’habileté et la propension à s’engager dans une activité avec un scepticisme réflexif » (McPeck, 1981McPeck, J.E. (1981). Critical thinking in education. New York (NY) : St. Martin’s Press) ; « Une pensée disciplinée qui se guide elle-même et qui représente la perfection de la pensée appropriée à un certain mode ou domaine de la pensée » (Paul, 1992Paul, R.W. (1992). Critical thinking : What, why, and how. New Directions for Community Colleges, 77, 3-24) ; « Le penseur critique est un individu qui pense et qui agit de manière appropriée en s’appuyant sur des raisons » (Siegel, 1988Siegel, H. (1988). Educating reason : Rationality, critical thinking, and education. New York (NY), Routledge.).

Esprit critique L'esprit critique est une démarche de remise en question des opinions, des valeurs, et de leurs arguments, du vocabulaire utilisé, de la représentation du réel (théorie, etc.), en questionnant la qualité intrinsèque (forme logique, rhétorique, richesse documentaire, résistance aux « faits », etc.), la source (« fiabilité » ou autorité de la personne émettrice, média, institution, expert, organisme, etc.), ou encore l'extension (degré d'universalité), etc. Il désigne une capacité à s'interroger avec exigence et rationalité sur la réalité ou la probabilité de faits et de relations prétendus, puis sur leurs interprétations. En particulier, le fait a-t-il l'importance décisive qu'on lui accorde ? Ou, encore, garder à l'esprit que la rencontre de deux faits ne permet pas de conclure à l'existence d'une relation de causalité.

Le journaliste scientifique et essayiste Florian Gouthière définit l'esprit critique comme « une capacité acquise permettant d’évaluer différents aspects d’une information, avant de formuler une opinion à son sujet – essentiellement, quant au niveau de confiance que l’on peut lui accorder ».

D'après la numéricienne Aurélie Jean, .

Principes de la pensée critique La pensée critique comprend aussi bien des éléments très concrets (vérifier ses sources, croiser les opinions des spécialistes, etc.) que des éléments abstraits (comme pouvoir éviter les raisonnements fallacieux).

Ennis distingue comme éléments constitutifs de la pensée critique, à la fois douze capacités (abilities) et quatorze attitudes (dispositions)Ennis, R.H. (1987). A Taxonomy of critical thinking dispositions and abilities. In J.B. Baron et R.J. Sternberg (dir.), Teaching thinking skills : Theory and practice (). New York (NY) :W.H. Freeman.. Jacques Boisvert en donne la traduction qui suit :

Capacités propres à la pensée critique La concentration sur une question. L’analyse des arguments. La formulation et la résolution de questions de clarification ou de contestation. L’évaluation de la crédibilité d’une source. L’observation et l’appréciation de rapports d’observation. L’élaboration et l’appréciation de déductions. L’élaboration et l’appréciation d’inductions. La formulation et l’appréciation de jugements de valeur. La définition de termes et l’évaluation de définitions. La reconnaissance de présupposés. Le respect des étapes du processus de décision d’une action. L’interaction avec les autres personnes (par exemple, la présentation d’une position à l’aide d’une argumentation orale ou écrite).

Attitudes caractéristiques de la pensée critique (esprit critique) L'ensemble des attitudes caractéristiques de la pensée critique est désigné par certains auteurs, comme Boisvert, sous le nom d'"esprit critique". Parmi ces attitudes, on peut citer : Le souci d’énoncer clairement le problème ou la position. La tendance à rechercher les raisons des phénomènes. La propension à fournir un effort constant pour être bien informé. L’utilisation de sources crédibles et la mention de celles-ci. La prise en compte de la situation globale. Le maintien de l’attention sur le sujet principal. Le souci de garder à l’esprit la préoccupation initiale. L’examen des différentes perspectives offertes. L’expression d’une ouverture d’esprit. La tendance à adopter une position (et à la modifier) quand les faits le justifient ou qu’on a des raisons suffisantes de le faire. La recherche de précisions dans la mesure où le sujet le permet. L’adoption d’une démarche ordonnée lorsqu’on traite des parties d’un ensemble complexe. La tendance à mettre en application des capacités de la pensée critique. La prise en considération des sentiments des autres, de leur niveau de connaissance et de leur degré de maturité intellectuelle.

Méthode Qui, quoi, où, quand, comment, pourquoi Méthode de questionnement : lorsqu'une information ne satisfait pas aux questions « qui, quoi, où, quand, comment, pourquoi », elle est considérée comme peu sûre et absconse.

Qui : l'auteur de l'information, les protagonistes mis en scène dans l'information, par qui, pour qui, contre qui. Quoi : nature de l'information, caractéristiques. Où : nationalité, provenance, source de l'information. Quand : chronologie de l'information, liens de causalité, les anachronismes peuvent être décelés. Comment : façon dont l'information est diffusée, moyen mis en œuvre, par assertions, arguments ou forme polémique, ensemble des méthodes qui visent à toucher le public, les contradictions peuvent être découvertes. Pourquoi : motivations de l'auteur de l'information (altruisme, humanisme, manipulation, propagande idéologique, prosélytisme, marketing ou publicité lucrative, besoin de reconnaissance sociale…).

Utilisation pédagogique D'un point de vue pédagogique, il est possible de retracer dans l'histoire une nette évolution de la pensée critique, en corrélation avec celle de l'usage rationnel des documentsCf. Un outil pédagogique pour l’enseignement de la pensée critique et de l’usage rationnel des documents, Portail du réseau collégial, 22 mai 2013, Corporation « Le réseau collégial », Montréal, Québec, Canada: http://www.lescegeps.com/pedagogie/outils_pedagogiques/un_outil_pedagogique_pour_lenseignement_de_la_pensee_critique_et_de_lusage_rationnel_des_documents.

Aux États-Unis le courant du Critical thinking aborde le sujet de la pensée critique dans l'éducation. Il est prépondérant à travers de nombreuses publications, et la promotion de la discipline est assurée par une fondation.

Des débats existent sur les conditions et possibilités de l'enseignement de l'esprit et de la pensée critiques à l'école : certains considérant que ce doit être un cours à part, d'autres qu'il faut intégrer cette disposition à l'intérieur des divers champs disciplinaires enseignés.

Le philosophe et pédagogue Matthew Lipman, qui a développé la pratique de la philosophie pour les enfants, préconise d'intégrer la pensée critique dès le début de la scolarité.

En France L'esprit critique est récemment devenu une dimension à part entière de l'enseignement en collège et lycée, que l'on retrouve mise en œuvre dans plusieurs matières tant dans les études de documents que dans les débats. Le site eduscol propose à cet effet une mise au point de ce qui est entendu par esprit critique par l'Éducation nationale. La mise en œuvre de l'esprit critique passe notamment par l'étude de documents et par le débat.

En 2019, le journal Le Monde interroge le sociologue Gérald Bronner : . Bronner répond : Gérald Bronner : « L’esprit critique peut s’enseigner et s’apprendre en tant que tel », Le Monde, 11 juin 2019.

En , le ministère de la culture lance un appel à projets .

Utilisation universitaire et sceptique Le mouvement sceptique contemporain fait souvent référence à cette notion de pensée critique, disant qu'il est important de développer le sens critique chez tout un chacun. Ce point de vue est notamment promu par les promoteurs de la zététique.

En 2010, un collectif de recherche, le CORTECS (Collectif de recherche transdisciplinaire esprit critique et sciences) a vu le jour en France, et développe enseignements et ressources en libre accès sur leur siteRessources disponibles sur cortecs.org. Il regroupe des chercheurs de Grenoble, de Marseille et de Montpellier, et prend la suite du laboratoire de zététique, de l'Université de Nice Sophia-Antipolis, dirigé par Henri Broch. Depuis 2011, l'Université Joseph Fourier a créé une mission spécifique "Sciences, critique, sociétés", dont le didacticien Richard Monvoisin a la charge.

La revue académique Esprit Critique, revue internationale de sociologie et de sciences sociales fondée en 1999, développe une approche internationale et interdisciplinaire sur les questions sociales contemporaines. Des auteurs tels que Raymond Boudon, Yves Couturier, Julien Gargani, Mikael Palme, Brahim Labari, Nizia Villaça ont publié leurs travaux dans la revue.

Notes et références

Voir aussi

Bibliographie