Les dirigeants de l'Église orthodoxe russe se sont rangés du côté de Moscou lors de l'invasion russe de l'Ukraine. C'est une conséquence de la dépendance à long terme de l'Église orthodoxe russe vis-à-vis de l'État, ainsi que de la politique de verticalisation du pouvoir menée par le patriarche Cyrille de Moscou au sein de cette Église. Depuis le début de l'Invasion de l'Ukraine par la Russie de 2022 le patriarche et d'autres hiérarques ont à plusieurs reprises émis des justifications de la guerre russo-ukrainienne. Cela a mené à une scission au sein de l'Église orthodoxe avec la séparation de l'Église orthodoxe ukrainienne (patriarcat de Moscou) et le transfert de plus de 600 communautés de cette dernière au sein de l'Église orthodoxe d'Ukraine (EOU) ; l'autocéphalie de l'Église orthodoxe de Lettonie; l'autonomie de la métropole de Vilnius et de toute la Lituanie ; la rupture des relations de l'Église orthodoxe russe avec l'Église catholique et le patriarcat œcuménique de Constantinople. Les décisions du chef de l'Église orthodoxe russe ont été publiquement condamnées par de nombreuses personnalités étatiques et religieuses. Le Canada, le Royaume-Uni, la Lituanie et les États-Unis ont imposé des sanctions personnelles au patriarche Cyrille de Moscou.
Le rôle de l'Église orthodoxe russe dans la militarisation de la société russe
vignette|250px|droite|Le patriarche Cyrille de Moscou lors du discours présidentiel à l'Assemblée fédérale en 2021 Pendant les années 1990, l'Église orthodoxe russe s'était opposée à la de 1993 ou à la première guerre de Tchétchénie. Elle a également soutenu le service militaire alternatif pour ceux qui ne voudraient pas prendre les armes pour des raisons religieuses.
Le journaliste Adam Michnik raconte : « Lorsque j’ai parlé avec Alexeï Navalny de l’Église orthodoxe russe, il m’a dit que c’était une branche du KGB chargée des questions religieuses! » Selon le chercheur religieux Nikolaï Mitrokhine, après la chute de l'URSS l'Église orthodoxe russe s'est enfoncée dans le détournement de fonds par les évêchés. La patriarche Cyrille est élu sur la promesse de ne pas faire de réformes et n'en a effectivement pas fait ses deux premières années. Avec l'arrivée au pouvoir de Cyrille de Moscou en 2009, l'Église orthodoxe de Russie a entamé des réformes radicales, qui ont conduit à une structure de pouvoir verticale, à un contrôle complet du clergé inférieur, à un soutien de l'autoritarisme politique, à la discrimination à l'encontre de ceux qui contestent la direction.....
Selon une enquête du Groupe RBK, l'Église orthodoxe russe est étroitement liée aux autorités russes. Ainsi, le patriarche Cyrille est protégé par des gardes d'État et le gouvernement a donné à l'Église orthodoxe russe au moins trois résidences - celle de la résidence du patriarche à la ruelle Tchisty à Moscou, celle de la résidence patriarcale et synodale du monastère Danilov et celle de Peredelkino. De plus, les revenus de l'Église dépendent de manière significative des recettes de l'État. Rien qu'entre 2012 et 2015, l'Église orthodoxe russe a reçu du budget de l'État.. L'argent est alloué dans le cadre de programmes fédéraux liés aux développement de centres spirituels et éducatifs, ou à la restauration et la préservation des bâtiments.. En 2019, le bureau du président de la fédération de Russie a investi des milliards de roubles dans le situé dans la ville de Pouchkine.. vignette|250px|droite|Vladimir Poutine inspecte une maquette de la future église des forces armées russes, 2018
L'Église travaille étroitement avec les Forces armées de la fédération de Russie. En 1995, a été créé le . En 2001, le département est dirigé par , qui a plus tard justifié ouvertement la guerre en la considérant comme une chose sacrée.. Six des dix secteurs du département sont chargés des relations avec les structures policières et militaires.. Les aumôniers militaires font depuis officiellement partie des forces armées russes. Depuis que Sergueï Choïgou est ministre de la Défense (), le nombre de religieux orthodoxes dans l'armée a considérablement augmenté, passant d'une dizaine à environ 200.. En 2011, leur nombre atteint 240 aumôniers à temps plein. Les postes sont d'abord pourvus dans les bases russes à l'étranger, puis sur le sol russe..
Les Cosaques enregistrés de la fédération de Russie ont également commencé à établir des relations avec l'Église orthodoxe russe. Nombre d'entre eux ont ensuite participé à la guerre du Donbass et à l'intervention militaire de la Russie en Syrie. Des clubs de jeunes militaro-patriotiques sont également apparus dans les écoles paroissiales du dimanche..
De 2018 à 2020, l'Église orthodoxe russe a participé à la construction de la Cathédrale principale des forces armées russes, connue pour ses symboles militaristes et dont, par exemple, les marches sont coulées à partir de chenilles de chars allemands de l'époque de la Seconde Guerre mondiale... En 2013, l'Église orthodoxe russe s'est officiellement prononcée en faveur de la politique étrangère de la Russie, notamment à propos de l'intervention militaire de la Russie en Syrie, officiellement pour protéger la minorité chrétienne de Syrie en cas de chute de Bachar el-Assad.. Selon une déclaration du patriarche Cyrille, en 2011 il a été du devoir de l'Église d'apporter un soutien moral aux forces armées russes et de protéger la souveraineté spirituelle et politique de la fédération de Russie..
Depuis 2012, Vladimir Poutine a pris des mesures en faveur du cléricalisme en Russie, faisant de l'Église orthodoxe russe l'organe officiel de la censure et du contrôle de la moralité dans l'État : les affaires très médiatisées de Pussy Riot et . Adoptée en 2013, la est utilisée pour affirmer l'idéologie russe et rien qu'en 2013, treize affaires ont été instruites en vertu de cette législation.... Selon le politologue Fiodor Kracheninnikov, la confession orthodoxe est perçue par les autorités comme faisant partie de sa propre identité, et le refus de lui témoigner de la sympathie est interprété comme une activité anti-étatique.. Cela a renforcé le pouvoir des chefs religieux d'influencer de larges franges de la population..
Vladimir Poutine défend publiquement ces valeurs et utilise activement l'image du chrétien orthodoxe. En 2000, il a affirmé porter la croix que lui a offert sa mère lors de son baptême secret lorsqu'il était nourrisson.. En 2007, il a qualifié les de la fédération de Russie et l'orthodoxie de « deux piliers de la société russe », qui garantissent la sécurité extérieure et la santé morale du pays. En 2012 il a caractérisé sa présidence comme un « miracle de Dieu ».
L'Église orthodoxe russe est qualifiée de l'un des plus importants instruments du « soft power » idéologique du Monde russe.., qui est construit sur les principes de suprématie de l'orthodoxie et de l'anti-occidentalisme. Le monde russe vise à promouvoir une identité russe pour défendre les valeurs de tous les Russes du monde. En même temps, les catégories ethniques et religieuses sont souvent entremêlées dans la construction sociale. Selon les enquêtes sociales, en 2021, plus de la moitié de la population considérait que le fait de suivre sa foi était une partie importante de lidentité russe. Dans ce système idéologique, la Russie représente l'hégémonie avec sa civilisation orthodoxe dans laquelle l'Église orthodoxe russe est en position de leader national.... Selon les représentants de l'Église orthodoxe russe, la société devrait revenir à ses traditions civilisationnelles orthodoxes en rejetant progressivement les emprunts occidentaux et séculiers... L'idéologie du Kremlin présente souvent la communauté LGBT, comme une image ennemie de l'occident, que l'Église orthodoxe russe dénonce également. Dans ses sermons la patriarche Cyrille de Moscou répète souvent que les peuples qui faisaient partie de l'URSS forment un fond religieux commun..
La réaction de l'Église orthodoxe russe à l'invasion de l'Ukraine
En 2014, le patriarche Cyrille de Moscou n'a pas protesté contre l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014, même s'il ne l'a pas non plus ouvertement approuvée..La reconnaissance du territoire annexé signifierait que les frontières de l'Église sont liées aux frontières de l'État.
Des prêtres orthodoxes russes ont participé à l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014 sur invitation du Ministère russe de la défense de la fédération de Russie. Ils interviennent comme négociateurs pour convaincre les forces ukrainiennes encerclées de déposer les armes, au nom de l'unité entre « frères » russes et pour éviter l'effusion de sang.. Au cours des cinq premières années qui ont suivi l'annexion, le patriarche ne s'est jamais rendu en Crimée et a essayé de prendre ses distances par rapport aux problèmes de cette thématique de la Crimée. Un très grand nombre de paroisses dépendant du patriarcat de Moscou se situent en effet en Ukraine (environ 40 %) : il souhaite éviter qu'elles se rattachent au patriarcat de Kiev ou à l'Église autocéphale ukrainienne..
Les diocèses de la péninsule sont restés sous la juridiction de l'Église orthodoxe ukrainienne (patriarcat de Moscou). Une politique similaire de retenue a été menée par l'Église orthodoxe russe précédemment, à l'égard de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud-Alanie deux territoires non reconnus. En même temps les diocèses de Crimée agissaient en fait comme des subdivisions de l'Église orthodoxe russe et évitaient de se nommer Église orthodoxe d'Ukraine sur les affiches dans les églises et sur les documents religieux, se désignant simplement comme patriarcat de Moscou. En 2015, l'Église orthodoxe ukrainienne (patriarcat de Moscou) a reconnu légalement la Crimée comme partie de la Russie et lui a donné deux éparchies. Le patriarche Onuphre ne formule aucune critique contre la Russie et aucun soutien à l'Ukraine dans la guerre du Donbass..
En , Vladimir Poutine a utilisé la protection des intérêts de l'Église orthodoxe russe comme l'un des prétextes à l'invasion de l'Ukraine par la Russie de 2022. .. Selon Novaïa Gazeta qui se base sur plusieurs sources au sein du patriarcat de Moscou, le chef de l'Église orthodoxe russe était au courant à l'avance de l'attaque imminente de l'Ukraine. Le , veille de l'invasion, lors du prononcé de ses vœux en l'honneur des défenseurs de la patrie, il avait affirmé : .. Cependant, il n'y a au début de l'invasion aucune déclaration ouverte des dirigeants du patriarcat de Moscou en faveur de la guerre en Ukraine. Celui-ci a un positionnement qualifié d'ambigu par la Voix de l'Amérique et n'appelle pas clairement à la fin de la guerre.. Le , le patriarche Cyrille a réagi brièvement et exhorté tout le monde à prier pour la paix en disant : . Le dans son sermon le chef de l'Église orthodoxe russe a exprimé la crainte que « les forces du mal, qui ont toujours lutté pour l'unité de la Rus' et de l'Église russe », ne l'emportent. Il a également fait référence à la Russie, l'Ukraine, la Biélorussie comme à une seule « terre russe », en se référant aux anciennes Chroniques russes. Il décrit la guerre comme un conflit interne et se montre évasif sur l'identité des à l'œuvre..