La controverse autour d'un soutien de François Mitterrand au Front national est une controverse politique française au sujet d'un soutien que le président de la République François Mitterrand aurait apporté au Front national dans les années 1980 en facilitant sa médiatisation.

Soutien supposé à la médiatisation Assertions sur un soutien médiatique de François Mitterrand Première assertion de Franz-Olivier Giesbert en 1993 L'idée selon laquelle la montée en puissance du Front national serait due à une stratégie politique délibérée de François Mitterrand est mise en avant pour la première fois par l'éditorialiste du Figaro Franz-Olivier Giesbert en 1993. Dans son livre La Fin d'une époque, il soutient que le président de la République a cherché à déstabiliser la droite parlementaire (RPR, UDF) en favorisant l'extrême-droiteFranz Olivier Giesbert, La Fin d'une époque Paris, Le Seuil/Fayard 1993.. Jean-Marie Le Pen lui aurait envoyé une lettre en 1982 pour se plaindre de l'inégalité de traitement à la radio et à la télévision du Front national ; le président aurait demandé au ministre de la Communication d'appeler l'attention des responsables des chaînes de télévision sur le manquement dont Jean-Marie Le Pen aurait été la victime. Giesbert rapporte que l'Élysée aurait fait pression en sur les chaînes de télévision pour qu'elles ouvrent davantage leurs antennes au chef du FN, notamment à l'Heure de vérité, une émission politique présentée par François-Henri de Virieu, créée en .

Deuxième assertion des auteurs de La Main droite de Dieu en 1994 En 1994, les trois auteurs de La Main droite de Dieu, Emmanuel Faux, Thomas Legrand et Gilles Perez, antidatent d'une année ( au lieu de ) les débuts de cette médiatisation, afin d'en attribuer les causalités au changement de politique économique et sociale de Emmanuel Faux, Thomas Legrand, Gilles Perez, La Main droite de Dieu : enquête sur François Mitterrand et l'extrême droite, Paris, Seuil, 1994..

Déclaration de Jean-Marie Le Pen en 2011 En 2011, Le Pen déclare au Point que c'est grâce à François Mitterrand que « Le Pen raconte Mitterrand », Le Point, 2015, 28 avril 2011, 52., quoique l'idée qu'il doive sa visibilité, ces années-là, à un calcul politique de la gauche relève pour lui .. Le soutien supposé de François Mitterrand n'est pas mis en avant par Jean-Marie Le Pen dans les années 1980. Interrogé par les journalistes Pierre Favier et Michel Martin-Roland en , il explique sa percée électorale non pas par une médiatisation, mais par les thématiques de sa campagne : ..

Déclaration de Michel Charasse Selon le conseiller de François Mitterrand Michel Charasse, le Front national faisait bien l’objet de conversations. En réponse à une première missive du président du FN, ce conseiller du président de la République aurait prescrit au président que le Front national soit traité à égalité avec les autres formations politiques, d’où l’instruction en sa faveur donnée au ministre de la Communication, confirmée par le président de la République.

Contenu des lettres entre François Mitterrand et Jean-Marie Le Pen

Lettres de Jean-Marie Le Pen à François Mitterrand de septembre 1983 et janvier 1984 Plusieurs historiens ou experts de la période ont remis en question l'exactitude ou la véracité des assertions de Franz-Olivier Giesbert. Les journalistes Pierre Favier et Michel Martin-Roland, auteurs de la somme La Décennie Mitterrand, ne trouvent pas de trace de la lettre de Jean-Marie Le Pen envoyée en 1982 mentionnée par Giesbert ; elle correspond toutefois à une lettre envoyée le . Le Pen déplore les dont il considère que son parti est victime ; il se plaint que les réunions publiques du FN soient interdites par les maires de gauche ; il soutient que , il ne peut ; il demande audience au président. Il envoie une autre lettre dont la teneur est similaire le ..

Lettre de réponse de François Mitterrand de février 1984 Le , jour où il est invité à L'Heure de vérité, il reçoit la réponse du président. Celui-ci se place systématiquement sur le plan du droit. Il lui rappelle qu'il n'a pas à intervenir dans les différends entre les partis politiques ; qu'il ne peut pas plus se mêler des décisions de police administratives des maires, car . Il refuse de faire suite à la demande de Le Pen en ce qui concerne sa demande d'accès aux médias, écrivant : . Il refuse la demande d'audience en n'y répondant pas, et conclut : .

On peut aussi noter que l'émission avait été programmée pour le , soit une semaine avant l'envoi de la lettre. Mais elle fut reportée du fait qu'elle tombait le jour du cinquantième anniversaire du .

Débats et critiques Incohérence temporelle L'historienne Anne-Marie Duranton-Crabol, dans son intervention au colloque « Changer la vie », considère qu'une telle stratégie peut être contestée par l'analyse épistémologiqueAnne-Marie Duranton-Crabol, « L’extrême droite », dans François Mitterrand, les années du changement, .. Elle rappelle que la réponse positive supposée de 1982 ne s'est soldée que par un passage de quelques secondes au journal de de TF1. Par ailleurs en , Jean-Marie Le Pen commençait son ascension électorale depuis à peu après un an ; en , il fut élu conseiller municipal à Paris, et les succès locaux se sont multipliés à l'automne 1983.

L'historien Gilles Vergnon relève également que l'émergence électorale du FN a lieu concomitamment ou avant sa médiatisation. Cité dans ..

Par ailleurs, après 1984, ce fut François-Henri de Virieu et non François Mitterrand qui fut attaqué. En 1989, à l'occasion de la cinquième invitation de Jean-Marie Le Pen, des téléspectateurs lui firent remarquer en voix off qu'il n'avait encore jamais invité un représentant des Verts. Il répondit que les écologistes n'avaient pas à la différence du Front national d'élus à l'assemblée européenne. Mais le Front national n'en avait encore pas en . Aussi François-Henri de Virieu invita-t-il en 1990 un représentant des Verts mais aussi une sixième fois Jean-Marie Le Pen. Bernard-Henri Lévy dénonça alors un discours médiatique d'exclusion : . Le directeur de l'émission fut invité peu après à s'expliquer devant Lionel Jospin, ministre de l'Éducation nationale, de François Mitterrand et Michel Noir, opposant RPR résolu à toute alliance avec le Front national sur un plateau télévisé. Ni Michel Noir ni aucun des autres invités n'attaqua François Mitterrand, lorsque Lionel Jospin regretta la régularité de ces invitations : une fois par an ou presque (1984, 1985, 1987, 1988, 1989, 1990). Michel Noir regretta que ne lui aient pas été rappelées ses condamnations pour incitation à la haine raciale lorsque Jean-Marie Le Pen le mit au défi de donner la preuve d'un quelconque discours d'exclusion.

Incohérence idéologiques et pratiques François Mitterrand est à l'origine de la série télévisée L'Instit, dont il lance l'idée à la veille des élections municipales de 1995 afin de ralentir la montée du FN.. Lors du Conseil des ministres du , Pierre Mauroy regrette la percée de l'extrême-droite, et considère que est en partie due à , qui ne relève pas pour lui du gouvernement.

Déficit explicatif Gaël Brustier et Fabien Escalona démentent le selon lequel l'essor du FN aurait été permis par . S'ils considèrent crédible que le président ait pu être tenté d'instrumentaliser le FN pour gêner la droite, l'interprétation selon laquelle le président est responsable de la montée du FN , et . Les premières percées du FN, aux municipales de 1983 et aux européennes de 1984, peuvent difficilement être imputées à sa seule irruption sur la scène médiatique..

Gilles Vergnon relève que la médiatisation n'est pas une explication suffisante de la percée d'un parti politique lors d'une élection, et que cette même médiatisation n'a pas autant profité aux autres partis. Ainsi, .

Nonna Mayer indique : . Cité dans .. Cette analyse rejoint celle de Joël Gombin : . Cité dans ..

Stratégie supposée d'établissement du scrutin proportionnel Proposition d'établissement du scrutin proportionnel et mise en place en 1986 Projet de 1981 et mise en place en 1986 Le scrutin proportionnel est la quarante-septième des 110 propositions pour la France du candidat François Mitterrand lors de l’élection présidentielle de 1981. L'objectif affiché est d'avoir une Assemblée nationale la plus représentative possible du poids des différentes sensibilités politiques : .

La décision de changer le mode de scrutin, en vue des élections législatives de 1986, est annoncée dans un entretien télévisé par François Mitterrand à l'automne 1984 pour la session parlementaire ordinaire du printemps 1985René Rémond, Notre siècle, Fayard, 1988 .. Le changement est adopté en Conseil des ministres en . Michel Rocard (alors ministre dans le gouvernement de Laurent Fabius) démissionne pour protester contre cette décision, craignant notamment qu’elle ne conduise à de l’instabilité politique.. À L'Heure de Vérité en , Robert Badinter, garde des Sceaux, annonce l'instauration prochaine de la proportionnelle départementale, et se rapporte à ce titre au général de Gaulle, qui avait promulgué en 1945 l'adoption du même mode de scrutin dosant démocratisation de la vie politique et maintien d'une majorité politique.

Lors des élections législatives du 16 mars 1986, 35 députés du Front national sont élus, alors que l'alliance RPR-UDF et divers droite n'obtenait que 3 députés de plus que la majorité absolue (291 pour 288)assemblee-nationale.fr, « Histoire de l'Assemblée nationale » - « La Cinquième République (depuis 1958) ».. Jean-Marie Le Pen considère que François Mitterrand, « vrai politique », aurait été un « benêt » de ne pas instaurer la proportionnelle, car cela profitait au Front national. Cependant, du fait du caractère partiel de cette proportionnelle, comme l'avait sous-entendu Robert Badinter, le FN resta relativement sous-représenté : avec près de 10 % des voix au niveau national, il obtint 35 sièges sur 577, là où il en aurait eu entre 56 et 58 avec la proportionnelle nationale intégrale.

Accusations et débats Accusation de favorisation délibérée de l'extrême-droite Franz-Olivier Giesbert parle la stratégie de la « gonflette » : selon lui, la mesure consiste à déstabiliser la droite en favorisant indirectement le FNFranz Olivier Giesbert, La Fin d'une époque, Paris, 1990.. L'adoption de ce scrutin s'expliquait, non par du machiavélisme, mais par une acceptation du risque selon lequel le RPR et ses alliés étaient un danger plus grand pour la démocratie que l'arrivée du FN au Parlement. René Rémond faisait la même analyse quelques années plus tôtRené Rémond, ..

Réalisation d'une promesse de campagne et mesure visant à limiter les pertes socialistes Selon Gaël Brustier et Fabien Escalona, cette mesure . Le nombre de députés a également été modifié, passant de 491 à 577. Pourtant, une telle mesure votée par le groupe socialiste à l'Assemblée nationale aurait également pu profiter aux écologistes si ceux-ci avaient comme on l'attendait obtenu un score similaire à celui du FN.

Jean Chatain, journaliste à L'Humanité, membre du Parti communiste français, qui a toujours été partisan de la proportionnelle intégrale, voyait en 1987 dans l'argument du mode de scrutin : une façon pour un médecin incompétent de casser le thermomètre, faute de pouvoir guérir le maladeJean Chatain, Les affaires de Monsieur Le Pen, Paris, Messidor, 1987, .. Selon lui, des organisations antiracistes tombèrent dans le piège lorsque le gouvernement Chirac rétablit en 1987 le scrutin majoritaire, « alibi démocratique » : qu'il y ait ou non des députés du FN ne changera rien à la montée du racisme dans la société française, caractérisée, à son sens, par les nouveaux scores à deux chiffres de l'extrême droiteIdem..