L’expression « nouveaux philosophes » ou « nouvelle philosophie » désigne un courant philosophique, médiatique et éditorial apparu au milieu des années 1970 et représenté par des auteurs issus pour la plupart de la gauche maoïste française, en rupture de ban et engagés dans la critique du totalitarisme : Alain Finkielkraut, André Glucksmann, Bernard-Henri Lévy, Pascal Bruckner, Christian Jambet, Guy Lardreau, Jean-Paul Dollé, Gilles Susong, auxquels s’associent Jean-Marie Benoist et Maurice Clavel.

Histoire En , la Gauche prolétarienne, un groupe révolutionnaire clandestin d’inspiration maoïste, prend la décision de s’auto-dissoudre. Émergent alors deux tendances dans la mouvance maoïste, dont la G.P. était la principale représentante : l’une, représentée par André Glucksmann, appelle à entreprendre une dénonciation du marxisme, à partir d’une réflexion sur le totalitarisme ; l’autre, représentée par Alain Badiou, alors dirigeant de l'Union des communistes de France marxiste-léniniste, considère que remettre en cause les principes du marxisme, c’est et que Alain Badiou cité par Éric Aeschimann, « Mao en chaire » , Libération, mercredi 10 janvier 2007..

En , André Glucksmann publie La Cuisinière et le mangeur d'hommes, réflexions sur l'État, le marxisme et les camps de concentration, où il établit un parallèle entre le nazisme et le communisme. Bernard-Henri Lévy lui consacre un article élogieux dans Le Nouvel Observateur du .

Les éditions Grasset ont confié à Bernard-Henri Lévy la direction d’une collection d’ouvrages de philosophie, appelée « Figures ». Au printemps 1976, il y publie L'Ange de Christian Jambet et Guy Lardreau. Issus de la Gauche prolétarienne, influencés par les thèses de Jacques Lacan et de Maurice Clavel, Jambet et Lardreau se proposent de réhabiliter les fondements chrétiens d’une métaphysique qui, selon eux, inaugure le combat contre le totalitarisme.

Au printemps 1976, Paul Guilbert et Jean-Marie Borzeix, à la direction des Nouvelles littéraires, demandent à Bernard-Henri Lévy de consacrer un dossier au courant de pensée dans lequel il se reconnaît. Chaque semaine, la revue présente un dossier sur un sujet particulier. Paru en , il s'ouvre sur une préface de Bernard-Henri Lévy, suivie de quatre entretiens : François Châtelet avec Christian Jambet et Guy Lardreau ; Roland Barthes avec Philippe Roger ; Claude Lévi-Strauss avec Jean-Marie Benoist ; Jean-Toussaint Desanti avec Jean-Paul Dollé. Un texte d’Annie Leclerc clôt le dossier. La formule « les nouveaux philosophes », choisie par Lévy, n'apparaît qu'en titre. Ce n'est qu'une manière de parler, chacun garde son autonomie. Désormais ce courant sera connu sous ce terme.

En , Michel Foucault et Bernard-Henri Lévy publient un entretien dans Le Nouvel Observateur, où Foucault affirme :

En , Bernard-Henri Lévy publie La Barbarie à visage humain. S’il se situe dans le même champ critique que Glucksmann, il l’élargit en remettant en cause les principes de la révolution conçue par ce qu’il appelle « l’idéologie du désir », c’est-à-dire le courant de pensée animé par Gilles Deleuze, Félix Guattari et Jean-François LyotardBernard-Henri Lévy, La Barbarie à visage humain, Grasset, sur ce sujet, voir notamment pp. 20-26 et pp. 138-144. :

Au même moment, André Glucksmann publie Les Maîtres Penseurs, où il met en jeu la responsabilité des philosophes dans l’histoire. En en rendant compte dans Le Nouvel Observateur du , dans un article intitulé « La grande colère des faits », Michel Foucault constate :

Toujours en , Gilles Deleuze publie un tract, où il affirme :

Deleuze y dénonce les ralliements qu'opèrent les nouveaux philosophes, notamment celui de Philippe Sollers :

Roland Barthes apporte son soutien à Bernard-Henri Lévy, dans une lettre publiée par Les Nouvelles littéraires le . Barthes y regrette « la critique de Deleuze » (au sens de remise en cause de Deleuze par Lévy), qui lui « paraît erronée », mais ne cache pas à Lévy sa proximité avec les idées qui sont en jeu dans La Barbarie à visage humain et, en particulier, à . Barthes conclut :

Le , Bernard Pivot convie sur le plateau de l'émission Apostrophes, Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, pour débattre de la question : « Les nouveaux philosophes sont-ils de droite ou de gauche ? » Sont également invités Maurice Clavel, qui soutient leurs thèses, et François Aubral et Xavier Delcourt, qui s’y opposent. "Goulag", "Goulag" serait leur seule réponse aux propositions politiques de changement. Toutefois ces deux auteurs excluent de leurs attaques André Glucksmann en qui ils perçoivent un penseur ouvert à la discussion. Celui-ci réagit en les mettant en garde contre toute stratégie d'invective et d'insulte puis se tourne vers son ami pour lui dire" :" toi aussi Bernard-Henri Levy tu en un peu trop fait". Le débat fait connaître au grand public les nouveaux philosophes.

Bernard-Henri Lévy développe ses thèses dans Le Testament de Dieu, paru en , où il oppose la raison grecque, nécessairement optimiste et tragique, selon lui, à la loi juive, pessimiste, mais qui laisserait entrevoir comme l'envers du tragique :

Philippe Sollers remarque, en rendant compte du Testament de Dieu, dans un article paru dans Le Nouvel Observateur du :

En juin de la même année, Pierre Vidal-Naquet fait paraître dans plusieurs journaux une lettre attaquant violemment les nombreuses erreurs qu'il relève dans Testament de Dieu. À la suite d'une réponse de Bernard-Henri Levy, la polémique enfle et conduit Cornelius Castoriadis à intervenir par un texte intitulé "L'industrie du vide"., dans lequel il soutient et prolonge la critique de Vidal-Naquet.

En 1985, la CIA note dans l'un de ses rapports que l'influence des "nouveaux philosophes", devenus « des personnalités médiatiques à sensation » grâce aux « émissions de télévision et de radio à teneur intellectuelle dont les Français raffolent », avait contribué à gagner la bataille de l'opinion en France. Ce « climat » permettrait notamment de couvrir le soutien des États-Unis à des dictatures et groupes paramilitaires anti-communistes en Amérique centrale.

Critiques Ce mouvement a suscité des critiques qui mettent notamment en cause sa et sa .

Jean-François Lyotard ironise à leur propos :

Pour l'historien Gérard Noiriel, les sont des personnes Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, Agone, coll. « Éléments », 2010, p. 116.. Il ajoute que

Christian Jambet et Guy Lardreau, ainsi que Michel Guérin, ont critiqué le courant qu'ils avaient d'abord paru cautionner. Lardreau, Jambet, Guérin avaient publié plusieurs de leurs premiers livres dans la collection de Bernard-Henri Lévy « Figures » chez Grasset en 1975-1978, peu de temps avant de polémiquer publiquement contre le mouvement lancé dans les médias par leur ancien camarade normalienVoir, entre autres, de Guy Lardreau, « Une dernière fois, contre la "nouvelle philosophie" », La Nef, janvier/avril 1978, ou Le Génie du philosophe de Guérin, et la lettre de protestation de ce dernier, publiée dans Le Monde du 3 juin 1977..

Jean-Luc Marion, qui a accédé à la notoriété médiatique en 1977 pour un livre publié dans la collection Figures dirigée par Bernard-Henry Lévy chez Grasset, a lui-même été un temps affilié au mouvement des "nouveaux philosophes" qu'il décrit aujourd'hui comme « non-mouvement pas toujours très philosophique » et dans lequel chacun avait pour mission de « détruire » quelque chose : Jean-Marie Benoist le structuralisme, Philippe Nemo la psychanalyse, Guy Lardreau et Christian Jambet le maoïsme, Glucksmann le léninisme, et lui-même Heidegger.

Le Testament de Dieu est attaqué dans Libre Algérie, journal publié par le Front des forces socialistes, en 1998 : « Le livre du sioniste français Bernard-Henri Lévy – Le Testament de Dieu – est arrivé pour jeter l’huile sur un ancien feu. Ce livre peut être considéré comme une boucherie collective pour la pensée chrétienne et grecque, et personne n’a pour l’instant réagi. Comment se fait-il qu’il n’y ait aucun intellectuel ou journaliste en France en mesure de contrer les idées de cette boucherie ? On ne peut en faire une critique que si l’on prend en compte ce qu’un de nos amis français a appelé le terrorisme juif dans la presse et les moyens de communication françaisAndré Glucksmann, Un dérapage algérien, qui cite Ahmed El Arch, Libre Algérie, 9 mars 1998, Libération, 7 avril 1998». André Glucksmann a commenté cet article dans Libération (Un dérapage algérien, ).

Bibliographie André Glucksmann : La Cuisinière et le Mangeur d'Hommes - Réflexions sur l'État, le marxisme et les camps de concentration, Seuil, 1975 Les Maîtres penseurs, Grasset, 1977 Bernard-Henri Lévy : La Barbarie à visage humain, Grasset 1977 Le Testament de Dieu, Grasset, 1979 Christian Jambet et Guy Lardreau, L'Ange, Grasset, 1976 Michel Foucault : « Non au sexe roi »Texte en ligne., entretien avec Bernard-Henri Lévy, Le Nouvel Observateur , 1977, repris dans Dits et écrits II, Gallimard, 2001 « La grande colère des faits »Texte en ligne., Le Nouvel Observateur , 1977, repris dans Dits et écrits II, Gallimard, 2001 Roland Barthes : Lettre à Bernard-Henri Lévy, Les Nouvelles littéraires, 1977, repris dans Œuvres complètes V, Seuil, 2002 Philippe Sollers : « La barbarie sans foi ni loi », Le Nouvel Observateur, , 1979

Critiques contemporaines François Aubral et Xavier Delcourt, Contre la nouvelle philosophie, Gallimard, 1977 Jean-François Lyotard, Instructions païennes, Éditions Galilée, 1977. Le groupe des nouveaux philosophes, dont Lyotard analyse les pratiques discursives, est ici appelé la Cie Clavel. Cf. aussi du même, La condition postmoderne, Minuit, 1979, et Le postmoderne expliqué aux enfants (1982-1985), Galilée, 1988 Gilles Deleuze, « Les “nouveaux philosophes” » Texte en ligne., supplément au du bimestriel Minuit, mai 1977 Guy Lardreau, « Une dernière fois, contre la "nouvelle philosophie" », La Nef, janvier/avril 1978. Michel Guérin, Le génie du philosophe. Défense et illustration de la métaphysique en réponse à quelques anti- et nanti-philosophes, dits « nouveaux », Le Seuil, coll. « L'ordre philosophique », 1979 Pierre Bourdieu, « Le hit-parade des intellectuels français, ou Qui sera juge de la légitimité des juges ? », Homo academicus, Minuit, 1984, annexe 3

Critiques rétrospectives Dominique Lecourt, Les Piètres Penseurs, Flammarion, 1999 François Cusset, French Theory, La Découverte, 2003, chapitre 14 : « Et pendant ce temps là en France… » Didier Eribon, D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française, éditions Leo Scheer, 2007 Daniel Bensaïd, Un nouveau théologien : Bernard-Henri Lévy, Lignes, 2008 Michael Christofferson, « Quand Foucault appuyait les "nouveaux philosophes" », Le Monde diplomatique, 2009

Notes et références

Liens externes Les nouveaux philosophes sont- ils de droite ou de gauche? Apostrophes du avec Bernard-Henri Lévy, André Glucksmann, François Aubral, Maurice Clavel et Xavier Delcourt

Catégorie:Courant de philosophie politique Catégorie:Philosophe français du XXe siècle