Le jubé de la cathédrale de Strasbourg est un monument gothique construit vers le milieu du pour séparer le chœur et la nef. Il est démoli en 1682 lorsque la cathédrale, protestante depuis le , est rendue au culte catholique et adaptée aux idées de la Contre-Réforme, qui proscrit ce type de mobilier. Des fragments et une partie de sa statuaire sont progressivement redécouverts au , ce qui permet d’en reconstituer deux travées à la fin des années 1930 au sein du musée de l’Œuvre Notre-Dame, où il est exposé depuis.

Des descriptions écrites et des représentations graphiques du jubé ont survécu, permettant d'en saisir le programme iconographique, plutôt unique pour la France du . Possédant un style artistique semblable à la cathédrale Notre-Dame de Reims, le jubé présentait du côté de la nef les statues des apôtres et des évangélistes, ainsi que des représentations des œuvres de miséricorde et du Jugement dernier. Du côté du chœur, le mur était orné de représentations issues de l'Ancien Testament et deux escaliers permettaient d'accéder à la tribune.

Historique Rôle vignette|gauche|Plan de la cathédrale de Strasbourg par Johann Jakob Arhardt en 1643. Le jubé apparaît au centre, entre la nef et le chœur.|alt=Dessin d'un plan de cathédrale vu de haut. Durant le Moyen Âge, le jubé est une galerie fermée qui séparait la nef, accessible aux fidèles, du chœur, réservé à l'évêque et aux chanoines. L'Eucharistie était vécue par le peuple uniquement par l'ouïe et l'odorat. À la fin du Moyen Âge, cette situation d'exclusion des pratiques liturgiques est de moins en moins appréciée par les fidèles qui réclament une modification du système. Lors du concile de Trente, au milieu du , l'Église catholique ordonne la suppression des jubés..

En complément de leur rôle de séparation, les jubés offraient au prédicateur un lieu surélevé d'où il pouvait lire les Saintes Écritures et prêcher. Le jubé de Strasbourg, en raison de son iconographie, insistait sur le rôle de l'Église, en montrant les apôtres comme des modèles pour les fidèles.

Le jubé strasbourgeois remplissait un rôle esthétique, en plus de son rôle liturgique. Sa présence permettait de cacher la différence de niveau entre la nef et le chœur mais aussi d'occulter les parties basses des piles occidentales de la croisée du transept roman. De plus, le jubé assurait une coupure nette entre deux styles architecturaux différents : le style roman et le style gothique. Esthétiquement, ce jubé différait d'autres jubés français, qui présentaient une lourde balustrade et une unique porte au centre. En ce sens, le jubé de la cathédrale de Strasbourg s'apparente à une variante germanique.

Construction et datation Les détails de la construction du jubé sont inconnus. La date de la construction du jubé est au cœur des débats sur la datation de la nef. car son existence présuppose l'érection des piles, donc le début des travaux de la nef et sa chronologie. Hans Reinhardt a, par ailleurs, démontré, en examinant les dessins et des gravures représentant le jubé, que la nef est solidaire des formes architecturales du jubé.

vignette|gauche|Les marches d'escalier, situées à la jonction entre la nef et le chœur, indiquent où se trouvait le jubé.|alt=Photo de l'intérieur de la cathédrale, vu depuis la nef et montrant le chœur.

La première mention du jubé remonte à un document de 1261 : l'évêque Walter de Geroldseck dépose une plainte contre le conseil de la ville qui s'était arrogé le droit de donner sous le jubé. Ce privilège était indissociable de l'autel de la Ville, plus tard situé sous le jubé, et avait été validé en 1252 par le cardinal-légat Hugues de Saint-Cher. Selon Peter Kurmann, la construction du jubé s'inscrit dans le renouvellement du chœur et du transept, à l'instar des autres grandes églises du Saint-Empire romain germanique de la fin du et du début du . Il permettait de cacher la surélévation du chœur. Kurmann en déduit également qu'un jubé roman existait avant 1260, en raison de son important rôle liturgique.

Le style du jubé gothique utilise le style de la cathédrale Notre-Dame de Reims, plus particulièrement de sa façade occidentale, ce qui permet de fixer approximativement une date minimale pour sa construction. En utilisant un vidimus d', Peter Kurmann démontre que l'érection de la façade n'avait pas encore commencé avant 1255 ; donc, il date le jubé aux environs de 1260. Cette chronologie concorde avec celle de Willibald Sauerländer : il estime que la construction de la façade rémoise a eu lieu vers 1250 et celle du jubé vers 1261. Pour Jean Wirth, ce document ne permet pas de tirer de telles conclusions ; il estime la construction de la façade vers 1240. Il propose donc de dater le jubé au plus tôt vers 1247, et au plus tard vers 1251, afin de pouvoir accueillir l'autel de la ville en 1252. Son estimation est cohérente avec la chronologie de la construction de la nef par Hans Reinhardt en 1937. Wirth considère qu'elle a débuté vers 1235-1240 et s'est achevé en 1275, ce qui aurait permis de construire le jubé en 1250.

Yves Gallet remet en doute la chronologie établie par Reinhardt et l'ajuste pour suivre l'évolution des connaissances sur l'architecture gothique en France. Il préfère estimer le début de la construction de la nef vers 1245-1250. ; le chantier aurait été interrompu en raison d'un conflit avec l'évêque puis repris en 1263. Cette chronologie obtient l'approbation de . et est en accord avec la datation de la façade de Reims de Kurmann. Selon cette hypothèse, également soutenue par Paul Williamson, la construction du jubé date au plus tôt de 1255-1260 et au plus tard de 1265-1270. Selon Gallet, le document de 1252, octroyant des privilèges à la Ville, ne permet pas de définir l'emplacement de l'autel et n'atteste pas de l'existence du jubé gothique.

vignette|droite|Gravure d'après un dessin de Johann Arhardt vers 1660, représentant les faces latérales du jubé et les piles des travées.|alt=Dessin montrant des piliers et des murs ouverts, ornés de statues.

En 1987, Peter Kurmann propose l'hypothèse d'un jubé roman datant de 1240 et précédant le jubé gothique, malgré l'absence de vestiges. Il suppose que le jubé roman existait pendant la préparation du jubé gothique et que c'est ce jubé qui est mentionné dans les documents de 1261 et de 1264. Il présume également que le programme iconographique du jubé roman aurait pu inspirer celui du jubé gothique. Il avance notamment le fait que les bas-reliefs du sacrifice d'Isaac et de la reine de Saba, présents sur le revers du jubé, ne possèdent pas le style artistique rémois. De plus, le bas-relief représentant la Reine de Saba se rapproche du style du portail Sud, édifié vers 1225 ; celui du sacrifice d'Isaac est proche du style de 1230 ; ces styles auraient pu perdurer plusieurs années dans la cathédrale, s'il n'y a pas eu de nouveaux sculpteurs.

En ce qui concerne le maître du jubé, plusieurs hypothèses ont été avancées. Georges Delahache attribue le jubé à Werlinus de Nordelahe. dont le nom a été retrouvé sur une inscription du dans le cloître et peut être rapproché du maître Wernlinus mentionné dans un registre datant de 1257.. Dès 1777, la paternité du jubé et du pilier des Anges est attribuée à Erwin de Steinbach, bien qu'il soit né vers 1244.. Pour Hans Haug, le programme iconographique du jubé a été imaginé par Albert le Grand ; mais, en soulignant qu'il était à Strasbourg de 1244 à 1245, c'est-à-dire avant la construction du jubé, Barbara Chabrowe reporte la conception théologique du jubé sur son disciple Ulrich de Strasbourg.

Destruction De 1520 à 1529, Strasbourg se convertit au protestantisme de tendance luthérienne.. De cette manière, le jubé de la cathédrale échappe à la destruction ordonnée par le concile de Trente en 1563, dans le cadre de la Contre-Réforme. Les protestants auraient préféré intégrer le jubé à leur culte plutôt que d'engager des frais pour le détruire. En 1681, Strasbourg est intégrée au royaume de France lors des conquêtes de ; la cathédrale est rendue au culte catholique qui abat le jubé l'année suivante. La même année, les catholiques détruisent le maître-autel de Nicolas de Haguenau, la chapelle de la Vierge d'Erwin de Steinbach, et les vitraux de la chapelle Saint Laurent et du chœur. L’évêque Guillaume-Egon de Fürstenberg ordonne la démolition du jubé afin d'entreprendre l'extension du chœur et mettre à jour les ornementations de la cathédrale ; à sa demande, les statues sont soigneusement déposées par l'architecte de la démolition, Jean Georges Heckler, dans le but de les réemployer plus tard à un autre endroit de la cathédrale. L'évêque autorise également Heckler à utiliser la pierre du jubé, dont il se sert comme remblai lors de l'aménagement du nouveau chœur.

Redécouverte vignette|droite|La salle du jubé au musée de l’Œuvre Notre-Dame.|alt=Photographie d'une pièce où sont exposées des statues en pierre. Les premiers éléments du jubé sont redécouverts entre 1843 et 1853, lors des travaux de réaménagement du chœur. Gustave Klotz découvre des fragments de l'architecture et des sculptures du jubé, en abaissant le niveau du sol qui avait été surélevé au par Jean Georges Heckler. En 1893, dix statues sont découvertes par Johann Knauth dans les pinacles des escaliers de la tour octogonale de la cathédrale. Il les met à l'abri dans les collections de la Maison de l'Œuvre Notre-Dame. En 1903, Knauth dessine une reconstitution du jubé. Sa reconstitution se heurte à une incertitude au niveau des supports des statues dont aucune trace n'avait été trouvée. La découverte d'un cul-de-lampe d'un des apôtres a permis d'établir avec certitude l'inclinaison des gables, puis l'espacement des statues et l'angle des pignons. Les restes du trône épiscopal, qui se trouvait derrière le jubé, sont trouvés dans le dépôt du musée de l'Œuvre Notre-Dame.

Lorsque Hans Haug agrandit le musée de l'Œuvre Notre-Dame en 1937 en lui ajoutant l'hôtel du Cerf, il dispose de suffisamment d’espace pour envisager une reconstitution, au moins partielle, du jubé. Ainsi, deux travées sont construites entre 1937 et 1939, à l'aide des dessins et des gravures de Johann Arhardt, datant du , avec des éléments neufs pour la majeure partie de l’architecture, mais en réemployant la statuaire d’origine et certains fragments retrouvés. En 1949, la statue de la Vierge, qui trônait au centre du jubé, est retrouvée dans les collections du Metropolitan Museum of Art. Selon Haug, des fragments ont été trouvés enterrés dans un jardin aux alentours de Strasbourg.

En 2001, à l'occasion d'une exposition sur l'iconoclasme, la statue de la Vierge et la reconstitution du jubé sont réunies. Du au , le musée de l'Œuvre Notre-Dame dévoile l'exposition . Elle présente les pièces du musée à l'aide des outils numériques, en respectant les aspects scientifiques et historiques des œuvres.. Le sacrifice d'Isaac, présent au dos du jubé, retrouve sa polychromie d'origine., et le jubé est reconstitué en 3D dans un environnement en réalité virtuelle, incluant la Vierge présente à New York.. Selon Stéphane Potier, architecte et co-directeur d'Inventive Studio, les technologies utilisées pour mettre en valeur les œuvres dépendaient des contraintes physiques des œuvres. Par exemple, la taille du bas-relief du sacrifice d'Isaac permettait d'utiliser la réalité augmentée pour lui rendre sa polychromie, les dimensions des travées du jubé ont obligé le studio à utiliser la réalité virtuelle.

Description Aspect général vignette|350px|droite|Gravure du jubé, selon un dessin de Johann Arhardt au .|alt=Gravure du jubé vu de face.