thumb|right|L’empire romain (en mauve) en 230 et les peuples qui l’entouraient.
L’année 238 ou Année des six empereurs voit six personnages revendiquer le trône : Maximin le Thrace ( - mi-), Gordien (début - vers le 20 janv 238), (début - ?), Maxime Pupien (fin janv/début février - début mai ?), Balbin (fin janv/début fév. - début mai ?) et (juin/ - fév. 244). Cette instabilité politique sera l’une des caractéristiques de la « crise du troisième siècle », ou période d’ « anarchie militaire » (235 - 284) pendant laquelle l’empire romain sera à la veille de s’écrouler sous l’influence de pressions externes (invasions étrangères et migration de peuples barbares) et internes (guerres civiles, « dé-romanisation » de l’armée, effets dévastateurs de la peste, dévaluation de la monnaie et dépression économique). Commencée sous Maximin le Thrace qui régnait depuis 235, l’année se terminera avec l’arrivée au pouvoir de Gordien III qui régnera jusqu’en 244. La crise politique toutefois continuera jusqu’aux grandes réformes de Dioclétien (r. 284-305).
Maximin le Thrace
thumb|left|Buste de Maximin le Thrace (Musée du Capitole, MC473).
L’année 238 commence alors que Maximin le Thrace est au pouvoir. Son nom d’origine était Caius Julius Verus Maximinus Thrax, ce qui laisse supposer que sa famille avait acquis la citoyenneté romaine sous la dynastie julio-claudienne alors que les nouveaux Romains adoptaient les noms gentiliques de leurs bienfaiteursSalway, Benet (1994). "What's in a Name? A Survey of Roman Onomastic Practice from c. 700 B.C. to A.D. 700" (PDF). Journal of Roman Studies. 84: 124–145. doi:10.2307/300873. JSTOR 300873.. Il serait né vers 173, en Thrace ou en Mésie selon l’Histoire AugusteHistoria Augusta, Maximinus, I, 5.. Pour les historiens modernes, il viendrait d’Illyrie et serait le premier empereur à venir de cette partie de l’empire. D’abord modeste berger il s’était enrôlé dans l’armée dont il gravit progressivement les échelonsHérodien, Histoire des empereurs romains de Marc Aurèle à Gordien III, VI, 7-8.. Ce sera également le premier empereur à accéder à cette fonction au terme d’une carrière exclusivement militaireAurelius Victor, De Cæsaribus, XXV., ce qui choquera les classes dirigeantes romaines et lui vaudra le mépris des historiens romains.
Il servira dans la cavalerie sous les règnes de Septime Sévère (r. 193 - 211) et de Caracalla (r. 211 - 217), obtenant le grade de centurion. Sous Héliogabale (r. 218-232), il est tribun d’une cohorte auxiliaire. Au moment de l’assassinat de Sévère Alexandre (r. 222-235) le , il est tribun de la légion IV stationnée sur le Rhin où, après l’échec de l’expédition contre les Perses, il entraine de nouvelles recrues levées en préparation d’une expédition contre les Alamans.
De haute stature et d’une force herculéenneHérodien, Histoire, VI, 8, 1 ; VII; A, 3 et 12, il jouit d’une grande popularité dans l’armée qui l’acclame empereur. C’est la deuxième fois depuis Macrin (r. 217-218) qu’un chevalier est ainsi porté au pouvoir; le Sénat, qui n’a que mépris pour celui qu’il considère toujours comme un barbare en dépit de l’édit de CaracallaSouthern (2001) n’a toutefois d’autre choix que de ratifier sa nomination le . Leur rendant ce mépris, Maximin refuse de se rendre à Rome pour l’occasion, préférant lancer immédiatement une campagne en Germanie à l’été 235Hérodien, VII, 2., suivie d’une autre sur le cours inférieur du Danube en 236 pour affronter cette fois une coalition de Carpes et de SarmatesLoriot et Nony (1997), . Ses trois années de règne, pendant lesquelles il devra déjouer deux tentatives de coup d’État, le verront continuellement en campagne.
Mais ces guerres continuelles coutent cher; Maximin n’en a cure et accroit la pression fiscale sur les propriétaires terriens, les villes et les temples. Impôts, extorsions, confiscations, amendes, tout est bon pour financer ses campagnes. Et alors qu’un conseil du Sénat prônait depuis 222 une prudente négociation avec les peuples barbares, il réplique en supprimant ce conseil pour n’utiliser que le recours à la force.
La révolte débute début- en Afrique proconsulaire. De violentes manifestations éclatent et le procurateur est tué au cours de l'une d'entre elles par l'un des membres du collège des juvenes. Paysans et membres des juvenes se révoltent alors contre le pouvoir impérial et proclament empereur malgré lui le proconsul basé à Carthage, Gordien, lequel déjà âgé de quatre-vingts ans, demande à s’adjoindre son fils. Les nouveaux empereurs prennent les noms de Gordien et Gordien II et voient leur nomination avalisée à la mi-janvier par le Sénat qui déclare en même temps Maximin « ennemi public ».
Les deux Gordien seront éliminés après moins d’un mois de pouvoir avec la Légion III « Augusta » qui a pris leur parti; le Sénat nomme fin-janvier ou début-février deux nouveaux empereurs, les sénateurs Pupien et Balbin. Maximin quitte alors Sirmium (aujourd’hui Sremska Mitrovica en Serbie) pour marcher sur Rome. Mais dès son arrivée dans la Slovénie d’aujourd’hui, il découvre que le Sénat a fait vider les villes et dévaster les campagnes. Furieux, il fait exécuter plusieurs généraux qu’il rend responsables de ses échecs. En réponse les troupes y compris la garde personnelle de Maximin, se révoltent à Aquilée (entre la Slovénie et l’Italie) et l’égorgent ainsi que son fils qu’il a nommé « césar ». Le Sénat prononce alors la « damnatio memoriae » de Maximin.
Gordien
thumb|right|Gordien (copie d’après un original du British Museum).
Le nom complet de Gordien était « Marcus Antonius Gordianus Sempronianus Romanus Africanus»; ses prénoms portent à croire que ses ancêtres auraient reçu la citoyenneté romaine à l’époque de Marc Antoine à la fin de la période républicaine, alors que « Sempromnianus » suggère qu’il descendait de Tiberius et Caius Sempronius Gracchus, tribuns de la plèbe au , le cognomen « Gordianus » pour sa part indique une origine de Cappadoce ou de Galatie. Né en 158 ou 159, il appartenait à une riche famille sénatoriale et semble avoir fait de longues études avant de faire carrière dans la fonction publique impérialeMeckler (2001) « Gordian I ».
Entré au Sénat, Gordien fut d’abord envoyé comme légat de la province de Bretagne inférieure où on le trouve en 216, puis proconsul de l’Achaïe, avant de devenir consul suffectConsul nommé lorsque son collègue décédait ou abandonnait ses fonctions en cours d’exercice. sous le règne d’Héliogabale (r. 218-222) de 220 à 222. Il aurait également été soit gouverneur de la province de Syrie Coele ou y aurait commandé la légion IV Scythia lorsque celle-ci fut postée dans cette province. Le fait qu’il ait pu conserver sa richesse et son pouvoir politique sous la dynastie agitée des Sévères semble démontrer qu’il sut se tenir loin des intrigues de la cour. Chose certaine, les jeux et spectacles qu’il offrit à la population lui valurent une excellente réputationHistoria Augusta, Les trois Gordien, III, 5. Il fut finalement nommé proconsul d’Afrique en 237.
Maximin le Thrace régnait depuis 234, accroissant sans cesse le fardeau fiscal sur les grands propriétaires de la riche province d’Afrique. Excédés, un groupe de jeunes sur le point de voir confisquée la plus grande partie de leur patrimoine se réunirent au début- à Thysdrus (aujourd’hui El-Djem en Tunisie) se révoltèrent contre le procurateur chargé de la perception des taxes, Hadrumète, qu’ils assassinèrentGibbon, vol. 1, chap. 7. Ils se tournèrent alors vers le proconsul Gordien qu’ils menacèrent de tuer s’il n’acceptait pas d’être proclamé empereurHérodien, Histoire romaine, VII, 11-12. Âgé de quatre-vingts ans, celui-ci se résigna à accepter à la condition que son fils soit nommé coempereur pour l’aider dans cette tâche. Les deux hommes gagnèrent alors Carthage où ils furent acclamés par la foule et prirent le titre officiel de Gordien et Gordien II. Quelques jours plus tard cette nomination fut entérinée par le Sénat de Rome. La rapidité de l’opération et le choix de la provinceLa riche province d’Afrique est fort éloignée de la Pannonie inférieure où séjourne l’empereur occupé à combattre les Scythes. où débuta le soulèvement porte à croire que cette rébellion n’était pas spontanée, mais plutôt le fruit d’un complot ourdi par les grands propriétaires et les sénateurs de Rome qui détestaient Maximin. Quoi qu’il en soit, la rébellion gagna rapidement l’Italie et se répandit dans l’empire sans que Maximin ait le temps de réagir.
Toutefois, c’était sans compter sur le fait que certaines légions resteraient fidèles à cet empereur qui était un des leurs. Dans la Numidie voisine de la province d’Afrique, le légat Capellianus qui détestait Gordien avec qui il avait déjà été en procès, marcha sur Carthage dès qu’il apprit la nouvelle à la tête de la légion III Augusta Potter (2004) Hérodien, Histoire Romaine, VII, 9.3.. Gordien II, à la tête d’une armée formée de civils recrutés parmi les volontaires de la ville et mal armés, se porta à sa rencontre, mais fut vaincu lors de la bataille de Carthage au cours de laquelle il perdit la vie. Apprenant la nouvelle, Gordien se suicida en se pendant avec sa propre ceintureD’Épiro (2010). Les deux Gordien avaient régné vingt-deux jours, le règne le plus court de l’histoire des empereurs romainsZonaras (c. 1120) Epitome XVII. 17. Filocalus, Chronographie de 354, chap. 16. C’était également la première fois qu’un empereur se suicidait depuis Otton en 69 lors de « l’année des quatre empereurs ».
Maximin prononça la damnatio memoriae des deux empereurs; par contre le Sénat leur accordera par la suite les honneurs divins avec le titre de « divus Gordianus ».
Gordien II
thumb|left|Sesterce de Gordien II.
Né vers 192, le futur Gordien II est le seul fils connu de Gordien . Selon l’Histoire Auguste (dont la crédibilité est souvent mise en doute), sa mère aurait été une Romaine du nom de Fabia OrestillaHistoria Augusta, Les trois Gordiens, XVII, 4 et aurait été une descendante des empereurs Antonin le Pieux et Marc Aurèle par son père appelé Fulvus Antoninus. Les historiens modernes rejettent cette théorieSyme (1971), . Il semblerait plus probable qu’elle aurait été la petite-fille d’un sophiste grec consul et tuteur de Hérode Atticus. Il avait une sœur, Antonia Gordiana qui sera la mère du futur Gordien III.
On sait très peu de choses sur son parcours avant de devenir coempereur avec son père sauf ce qu’en dit l’Histoire Auguste, ici aussi sujette à caution. Il aurait servi comme questeur sous HéliogabaleHistoria Augusta, Les trois Gordiens, XVIII, 4, puis comme préteur et consul suffect sous Sévère AlexandreHistoria Augusta, Les trois Gordiens, XVIII, 5. En 237, alors que son père est nommé proconsul d’Afrique, il va l’aider comme légat consulaire pour le diocèse de Carthage.
La biographie de Maximin le Thrace telle que présentée dans l’Histoire Auguste implique qu’il était à Thysdrus lorsque le procurateur de Maximin fut assassiné et Gordien proclamé empereur; il aurait été acclamé coempereur aux côtés de son père avant que les deux ne partent pour CarthageHistoria Augusta, Maximinius, XIV, 3.Mekler (2001) « Gordian II ». Mais dans la biographie des trois Gordiens, l’auteur de la même Histoire Auguste affirme que Gordien II fut nommé coempereur quelques jours plus tard alors que les deux hommes étaient déjà à CarthageHistoria Augusta, Les trois Gordiens, IX, 6.. Un fragment de papyrus trouvé en Égypte semble corroborer cette thèse. Hérodien, contemporain des évènements, ne mentionne pas Gordien II dans sa description de la révolte de Thysdrus, mais affirme que lorsque la chose fut connue à Rome plusieurs jours plus tard, les deux hommes furent conjointement déclarés empereurs par le Sénat et reçurent le cognomen « Africanus »Hérodien, Histoire romaine, VII, 7, 2..