La reconstruction du Vieux-Port de Marseille est un projet d'urbanisme conduit à Marseille entre 1945 et 1960 ayant visé la reconstruction du quartier détruit par l'armée d'occupation allemande, soutenue par l'État français en février 1943, en partie basse de la rive nord du Vieux-Port, dans le arrondissement. L'expression désigne également le quartier moderne qui en a résulté.

Ce projet découle directement des destructions de 1943 mais trouve aussi d'autres racines plus anciennes, en particulier dans les plans d'aménagement de Jacques Gréber (1933) et d'Eugène Beaudouin (1942).

De nombreux architectes ont été associés au projet à partir de 1946. On peut notamment mentionner Roger-Henri Expert, André Leconte, Auguste Perret, Fernand Pouillon et André Devin qui ont successivement, officiellement ou officieusement, tenu le rôle d'architecte en chef du projet. La figure de Fernand Pouillon est le plus souvent mise en avant. On lui doit la conception des immeubles en front de quai dont celui des 42-66 quai du Port, inscrit en 1993 au titre des Monuments Historiques, ainsi que celle du sous-ensemble La Tourette qui a reçu en 2000 le label Patrimoine du . Plus largement, toujours en 2000, c'est l'ensemble du quartier qui a reçu ce même label, devenu depuis label Architecture contemporaine remarquable.

Historique

1920-1940 : des idées de transformation antérieures à la guerre

Le plan Gréber Le début du voit naitre l'urbanisme moderne : création du Musée social en 1894 et de sa Section d’hygiène urbaine et rurale (SHUR) en 1908, création de la Société française des urbanistes (SFU) en 1911... Ce mouvement aboutit à la loi Cornudet de 1919 qui impose aux villes d'établir un Plan d'Aménagement, d'Embellissement et d'Extension (PAEE).. La municipalité de Marseille confie cette tâche en 1931 à l'architecte et urbaniste parisien Jacques Gréber (1882-1962) qui livre son rapport final en 1933. Son plan est avant tout celui d'une ville en expansion, soucieuse de son développement économique. Il s'intéresse notamment au besoin de renforcer le réseau routier et préfigure les grandes percées autoroutières devant conduire jusqu'au centre-ville. Dans le quartier du Vieux-Port, Jacques Gréber prévoit un vaste agrandissement de l'Hôtel de villeVoir schéma de Jacques Gréber « Rénovation du quartier de l'Hôtel-de-Ville » reproduit p.8 dans ., sur la zone correspondant à l'actuelle place Villeneuve-Bargemon. Des modifications plus radicales sont aussi esquissées pour le futur, s'apparentant à une extension des zones haussmannisées qui, partant de la rue de la République, s'étendraient jusqu'à englober l'Hôtel de ville. Il insiste par contre sur l'intérêt de préserver le paysage général et les façades du front de quai. Comme dans beaucoup d'autres villes (désintérêt des élus locaux, contraintes du processus d'approbation administrative, difficultés de financements, résistance des propriétaires...), ce PAEE restera sans suite directe, malgré un accueil initial favorable.

La mauvaise image du quartier du Vieux-Port

Parallèlement, la mauvaise image des quartiers populaires du centre ville alimente aussi des volontés de transformations urbaines. Tout en étant célébré comme le cœur battant de la ville, le symbole de ses origines grecques et de son ouverture sur le monde, l'écrin de monuments historiques et d'un paysage grandiose, le Vieux-Port (et plus spécifiquement la partie basse de sa rive nord) souffre aussi, dès la fin du , d'une mauvaise image qui ne cessera de se dégrader durant l'entre-deux-guerres. Sont dénoncés son « cosmopolitisme », ses ruelles étroites et ses maisons délabrées, son « manque d'hygiène », ses femmes « de mauvaise vie », ses « trafics », la corruption et l'emprise du « Milieu marseillais ».... Des causes comparables conduisent entre 1911 et 1937, par vagues, à la destruction complète du quartier dit « derrière la Bourse ».. Des vues tout aussi radicales sont parfois évoquées pour la rive nord du Vieux-Port. Ce phénomène n'est pas propre à Marseille mais à un contexte culturel qui met en avant l'hygiénisme et la modernité. L'idée d'une rénovation urbaine passant par de vastes destructions est alors une possibilité relativement consensuelle qui perdurera d'ailleurs jusque dans les années 1960 .

L'inventaire des monuments remarquables

C'est à la même époque que se développe la notion de patrimoine historique qui jouera un rôle important pour la préservation de quelques bâtiments lors du dynamitage de 1943. Les premières démarches du s'incarnent dans les lois de 1887 puis de 1913. Outre l'Hôtel de ville baroque (trop récent pour être classé suivant les critères de l'époque mais par ailleurs perçu comme un bâtiment majeur de la ville), les premiers monuments du quartier à attirer l'attention sont la chapelle du baptistère de l'église Saint-Laurent (classée en 1921), la Maison Diamantée (classée en 1925) et l'Hôtel de Cabre (inscrit en 1926)On ponrrait également mentionner les Caves Saint-Sauveur situées sous la place de Lenche et référencées sur la liste fondatrice de 1840. Mais l'intérêt porté pour elles avait progressivement disparu au début du et n'a été renouvelé qu'après 1977 à la suite de nouvelles découvertes..

Les Plans d'aménagement, d'embellissement et d'extension (PAEE) devaient eux aussi recenser et prendre en compte les monuments ou paysages urbains « archéologiques », « esthétiques », « pittoresques ». Cette exigence était même renforcée du fait de la loi du 2 mai 1930 « ayant pour objet de réorganiser la protection des monuments naturels et des sites de caractère artistique, historique, scientifique, légendaire ou pittoresque ». Dans son rapport de 1933, Jacques Gréber ajoute ainsi à la liste précédente les bâtiments de la consigne sanitaire à l'entrée du port, l'Hôtel de l'Échevin Franciscou et l'Hôtel du Chevalier de MarinCes deux derniers immeubles, tous deux écroulés au début du projet de reconstruction, n'existent plus. L'hôtel de l'Échevin Franciscou était situé près de l'actuelle place Vivaux, l'hôtel du Chevalier de Marin dans la rue Coutellerie.. Il insiste surtout sur l'intérêt de préserver le paysage général du site, plaidant pour la reprise des gabarits existants et pour la protection des façades du front de quai. Il rejoint sur ce point les représentations « de la société locale qui distingue et démarque dans une claire dualité le tissu dégradé et dévalorisé de la vieille ville et les valeurs positives éternelles qu’exprime le site du Lacydon dans son entier ».

Parallèlement, Émile Isnard, archiviste en chef de la ville, crée en 1936 la revue municipale Marseille. Avec l'historien Raoul Busquet, le journaliste André Remacle et le photographe Marcel de Renzis, il y publie de nombreuses monographies sur les monuments historiques, contribuant à faire connaitre ce patrimoine auprès des Marseillais.

1940-1942 : les vues du régime de Vichy et le plan Beaudouin

L'arrivée au pouvoir du régime de Vichy en juillet 1940 ne fait que renforcer à la fois l'idée d'une nécessaire modernisation de la ville de Marseille et la stigmatisation de ses quartiers populaires. Marseille est alors l'une des deux grandes villes, avec Lyon, et le principal port de la Zone libre, ce qui conduit Pétain à déclarer : « Le redressement de la France est lié à celui de Marseille ». La mise sous tutelle de Marseille depuis mars 1939, après l'incendie des Nouvelles Galeries, offre par ailleurs au régime de Vichy un cadre favorable pour exprimer son volontarisme et les vues urbanistiques de sa Révolution nationale.

Pierre Barraud, nouvellement nommé secrétaire général de la préfecture des Bouches-du-Rhône et délégué pour l’administration de la ville de Marseille, confie en décembre 1940 à l'architecte et urbaniste Eugène Beaudouin (1898-1983), maître reconnu qui vient de rapatrier son atelier parisien à Marseille, en zone libre, l'étude d'un nouveau Plan d'Aménagement, d'Embellissement et d'Extension (PAEE) pour la ville de Marseille. Le rapport final est rendu public en 1942. Ses objectifs pour le réseau routier sont comparables à ceux du Plan Gréber mais plus radicaux, prenant explicitement modèle sur les « voies romaines qui coupaient droit à travers la campagne ». Plusieurs axes visent entre autres à relier la rue de la République au port moderne, tirant droit à travers la vielle villeVoir plan d'Eugène Beaudouin « Projet d'aménagement de la ville de Marseille » (1941) sur Cité de l'architecture & du patrimoine / Archiwebture (consulté le 9 janvier 2023).. Avec la volonté d'agir vite, le plan est bien accueilli par les autorités et un premier crédit est voté dès 1941 pour commencer les démolitions permettant la percée de l'autoroute nord.

Le souci d'ordre et la libéralisation des points de vue racistes influencent également la manière d'envisager la rénovation des quartiers populaires. Cela se retrouve explicitement dans le rapport de Beaudouin qui parle de « nettoyage », « d'indésirables physiologiques, de droit commun, politiques », « d'une caserne [...] favorable à la surveillance étroite et au redressement des Arabes, Arméniens, fripiers juifs et grecs, indésirables qui peuplent les hôtels meublés de dernière classe ». L'historien d'art et académicien Louis Gillet, commentant le plan Beaudouin dans la revue municipale Marseille du 21 octobre 1942, pousse à son paroxysme la stigmatisation du Vieux-Port. :

1943 : la destruction allemande et sa dimension urbanistique

Rafles, évacuation et dynamitage du Vieux-Port

À la suite du débarquement allié en Afrique du Nord, les Allemands franchissent la ligne de démarcation le 11 novembre 1942 et rentrent dès le lendemain dans Marseille. La résistance s'organise rapidement et conduit des actions contre les soldats allemands. Deux attentats commis le 3 janvier 1943 conduisent les Allemands à décréter l'« état de siège » et à annoncer des représaillesDossier pédagogique issu de l'activité « Ici-Même, autour du Vieux-Port, janvier-février 1943 » proposée par le Service éducatif des Archives municipales de Marseille en 2013, 23 p.. Ils exposent leur projet aux autorités françaises dès le 13 janvier, en présence de René Bousquet avec lequel ils négocient l'implication de la police de Vichy. Heinrich Himmler indique début janvier souhaiter « pour l'épuration de Marseille une solution radicale et complète ». Sa directive envoyée le 18 janvier 1943 témoigne que les enjeux allemands ne sont pas seulement sécuritaires mais aussi politiques et idéologiques :

Les évènements de fin janvier 1943 sont en fait la superposition de deux opérations distinctes. D'une part les « opérations de police », c'est-à-dire les rafles proprement dites, sont entièrement conduites par la police française, principalement les 22 et 23 janvier, dans toute la vielle ville, en particulier les quartiers de l'Opéra (où vivent de nombreux Juifs), de Belsunce et du Vieux-Port. Elles aboutiront à la déportation de au camp de Compiègne (dont environ la moitié de Juifs qui seront par la suite déportés au centre d'extermination de Sobibór). D'autre part l'« opération Sultan », c'est-à-dire l'évacuation de la rive nord du Vieux-Port en vue de sa destruction, est conduite principalement le 24 janvier, en coopération entre la police française et l'armée allemande. Environ sont évacués dont Différentes sources indiquent des nombres allant de à . seront transférés, depuis la gare d'Arenc, vers un camp d'hébergement improvisé à Fréjus. La plupart seront libérés la semaine suivante mais environ 800 seront à leur tour déportés à Compiègne (dont plusieurs Juifs finalement déportés à Sobibór et environ par la suite déportées au camp de concentration d'Oranienbourg-Sachsenhausen).

Le dynamitage de la rive nord intervient peu après, du au Différentes sources indiquent du au 17, 18 ou 19 février.. Environ Différentes sources indiquent des nombres allant de à . sont détruits par des artificiers allemands, sur une surface d'environ .