vignette| Un homme avec un « nez juif » sur la couverture d'un recueil de blagues antisémites (1908).

Le nez juif. est un stéréotype ethnique antisémite qui fait référence à un nez crochu avec une arête nasale convexe et une pointe du nez tournée vers le bas. Le « nez juif » est une caricature hostile aux Juifs en Europe depuis le milieu du . Ce mythe atteint son apogée avec la propagande nazie et ses théories pseudoscientifiques.

Il est généralement admis que le « nez juif » n'existe pas au sens où ce nez, tel que constitué par le stéréotype, n'est pas spécifique à tel ou tel groupe humain, il n'est pas plus fréquent chez des juifs que chez des non-juifs« Big noses are hardly unique to Jews—or even particularly concentrated among them », , . Selon les régions, les formes de nez historiquement varient et les populations juives présentent la même diversité anatomique que les autres populations.

Le mythe du « nez juif » dans l'histoire Moyen Âge L'historienne de l'art Sarah Lipton retrace l'association d'un nez crochu avec les Juifs au . Avant cette époque, les Juifs dans l'iconographie ne présentaient aucun trait facial spécifique. Les textes chrétiens n'évoquaient pas non plus les Juifs comme dotés d'un physique particulier. Au se développent de nouvelles représentations du Christ supplicié. Dans les plus anciens exemples de cette iconographie « moderne », on retrouve un coffret émaillé de 1170, exposé au Louvre, qui montre un Juif qui détourne le regard du Christ en croix, avec un nez particulièrement volumineux.Le nez proéminent sert principalement à diriger l’attention sur l’angle de la tête du Juif, qui se détourne ostensiblement du spectacle du Christ en croix, et un lien s’établit entre le regard mal orienté et l’anomalie physique du personnage.Selon Sarah Lipton, les opposants aux nouvelles images de la Passion sont assimilés à ce Juif caricatural et insensible à la souffrance du Christ.

De plus, à la fin du , les peintres adoptent un style plus réaliste et portent une plus grande attention à la physionomie, ce qui aurait favorisé la formation de signes visuels d'appartenance ethnique. Auparavant les artistes attribuaient aux Juifs des traits variés ; au cette diversité s'est réduite, les Juifs ont pris dans l'iconographie chrétienne un seul visage « à la fois grotesque et naturaliste ; la caricature juive au nez crochu et à la barbe pointue était née ».

Associé aux Juifs au , le stéréotype du nez crochu ne s'est fermement établi dans l'imaginaire européen, toutefois, que quelques siècles plus tard.

L'une des premières utilisations littéraires du stéréotype est un poème intitulé (À un homme avec un gros nez) de Francisco de Quevedo, écrit contre son rival en poésie, Luis de Góngora. Le but de l'auteur dans ce sonnet est de se moquer de son rival en suggérant que son grand nez était la preuve qu'il n'était pas un « Espagnol de sang pur », mais le descendant de conversos, des Juifs qui s'étaient convertis au catholicisme pour éviter l'expulsion. En particulier, la référence à (espagnol pour un nez saillant et scribe) associe un tel nez aux pharisiens et aux scribes responsables de la mort du Christ selon le Nouveau Testament.

Dans son Histoire des Indes (1653), Francisco López de Gómara a soutenu la thèse selon laquelle la population indigène des Amériques devait descendre des Israélites, en se fondant sur l'affirmation antérieure d'une décennie, d'Antonio de Montezinos / Aharon Levi, selon lequel les premiers habitants des Amériques étaient des descendants des tribus perdues d'Israël, en arguant de la taille de leur nez..

Racisme scientifique : - siècles vignette|Un buste romain au nez de faucon identifié à tort au début du comme étant celui de l'historien romain juif Flavius Josèphe, identification fondée uniquement sur des stéréotypes sur le nez juif. Pourtant, les Hébreux dans l'art ancien du Proche-Orient, comme d'autres peuples, les Cananéens par exemple, qui vivaient à l'ouest de l'empire assyrien, sont représentés avec un nez droit et saillant. La recherche actuelle rejette définitivement cette identification à JosèpheDe manière symptomatique une statue romaine représentant une figure au nez de faucon dans la collection de la Ny Carlsberg Glyptotek de Copenhague, et acquise en 1891 auprès de la princesse Piombino, a été présentée par le musée en 1925 sous le nom de Flavius Josèphe, un historien romain juif de l'Antiquité, en se fondant uniquement sur la forme du nez. Aucune inscription en latin ne permettait d'identifier le sujet. L'identification à Josèphe a été défendue par Robert Eisler, qui a allégué une mention dans l'œuvre d'Eusèbe de Césarée selon laquelle Josèphe, le Juif le plus célèbre de son temps, avait fait ériger une statue en son honneur ; ce buste, selon Eisler, correspondait à un nez juif « tordu », « cassé », par opposition au nez romain aquilin classique. L'identification est encore largement utilisée en ligne malgré le fait que la recherche moderne rejette définitivement l'hypothèse, ; ; ; . Selon un des « fantasmes » du racisme scientifique européen entre la fin du et les premières décennies du , les Juifs seraient identifiables en fonction de critères physiologiques, notamment le nezPour les savants qui s'inscrivent dans ce cadre scientifique, « c'est le nez qui fait le Juif », écrit l'historien Sander Gilman .

À la fin du , l’anatomiste hollandais Petrus Camper définit les canons de beauté du visage en se fondant sur l’angle facial et sur l’index nasal (ligne qui va de la ligne du front à la lèvre supérieure). Les groupes humains qu'il juge les moins beaux selon ses critères anatomiques sont les Africains et les Juifs.. Petrus Camper insiste sur le nez supposé typique de ces deux groupes. Il identifie une forme « africaine » et une forme « juive » de nez distinctes, cependant, c'est le nez qui distingue ces deux « nations » (selon ses termes), et qui les apparente l'une à l'autre« La physionomie du Juif s’apparente davantage à celle de l’Africain qu’à celle de l’Européen. [...] C’est le nez qui fait le Juif, et c’est aussi l’élément qui l’apparente à l’Africain. C’est le nez qui relie l’image du Juif à celle du Noir. Non que les représentations stéréotypiques de ces deux types nasaux présentent des ressemblances manifestes, mais parce que ces éléments constituent des symptômes raciaux qui reflètent la vie intérieure du Juif et de l’Africain », . Petrus Camper adopte à l'égard des Juifs une approche essentialiste, qui suppose que les Juifs se ressemblent entre eux au moins par leur nez et portent des traits caractéristiques dès leur naissanceCamper considère la physionomie du Juif comme immuable : « Aucune nation ne se laisse aussi clairement identifier que les Juifs : hommes, femmes, enfants, même à la naissance, portent le signe de leur origine. J’ai souvent traité ce sujet avec ce fameux peintre de scènes historiques, Benjamin West, à qui j’ai confié mes difficultés à capter l’essence nationale des Juifs. Son opinion était que cette essence se manifeste principalement dans la courbure du nez. ».

Un essai populaire de 1848 Notes sur le nez écrit par l'avocat George Jabet sous le pseudonyme d'Eden Warwick. offre une description assez différente et précise selon laquelle ce nez, généralement identifié comme juif, doit être défini en réalité comme un « nez syrien ». Il écrit qu'il est « très convexe, et conserve sa convexité comme un arc, sur toute la longueur depuis les yeux jusqu'à la pointe. Ce nez est fin et pointu ». (Jabet se vantait de son manque de connexion avec les idées des autres et condamnait les preuves scientifiques.).

En 1850, Robert Knox, un anatomiste britannique décrit le supposé nez juif, dans un ouvrage de théorisation du racisme, Races of Man, comme « un nez large, massif, en forme de massue et crochu ».

Le physionomiste allemand Carl Huter forge le concept de « psycho-physionomie » et en 1904, définit plusieurs types de nez. Il établit des corrélations entre l'apparence physique et la psychologie ; il présente le nez juif comme « socialement dangereux ».

Des savants juifs s'efforcent de réfuter le discours scientifique dominant. Ainsi, au début du , Joseph Jacobs et Maurice Fishberg dans la Jewish Encyclopedia (1901-1905), produisent des statistiques dans l'article Nez et affirment que, contrairement au stéréotype, le nez « juif » se retrouve avec la même fréquence chez les personnes d'origine juive ou non, dans la région méditerranéenne en général. En 1914, Fishberg examine le nez de juives à New York et conclut qu'il n'y avait pas de différence avec la population non-juive ; seules 14 % des personnes juives examinées avaient un « grand nez ».

En 1906, Felix von Luschan, médecin et ethnographe autrichien, suggère que le « nez juif » est une conséquence d'un mélange avec les Hittites en Asie Mineure, notant que d'autres « races de sang hittite », comme les Arméniens, ont le même nez.

Un autre anatomiste, Jerome Webster, l'a décrit en 1914 comme ayant « une très légère bosse, un peu large près de la pointe et la pointe se penche »..

En 1928, Hans Leicher, otorhinolaryngologiste allemand et professeur d'université, publie une étude sur les enfants de couples mixtes (de parents juifs et non-juifs) où il affirme que ces enfants conservent un nez juif ; il voit ainsi dans le nez « un symptôme génétique de la judaïté ». Dans les représentations médicales des premières décennies du , le nez remplace la peau supposément basanée des juifs comme signe « distinctif »« Aux yeux du scientifique européen du et du , dit l’historien américain Sander L. Gilman, le Juif est un « noiraud ». Il s’agirait aussi, croit-on, d’une altération pathologique de la peau, conséquence d’une syphilis congénitale ayant également déformé le nez. Voilà le Juif placé parmi les « races laides » de l’humanité. La peau et le nez font le Juif », Denis Poizat, Le handicap et l'humour juif, d'Abraham au Schlemiehl, Reliance, 2006/2 (no 20), . DOI : 10.3917/reli.020.28. URL : lire en ligne.

Dans les années 1930, l'anthropologue français George Montandon, après avoir affirmé « l'infériorité de la race noire », développe concernant les Juifs une anthropologie singulière. Il déclare en 1935 dans un chapitre de L'Ethnie française intitulé La composante judaïque en France, qu'il n’existe pas de race juive, mais « un type racial juif », qui permettrait d'identifier physiquement les Juifs, notamment par leur nez« De ces caractères, le plus connu, le plus reconnu, est le nez fortement convexe », écrit Montandon, REYNAUD-PALIGOT Carole, L'émergence de l'antisémitisme scientifique chez les anthropologues français, Archives Juives, 2010/1 (Vol. 43), p. 66-76. DOI : 10.3917/aj.431.0066. URL : https://www.cairn.info/revue-archives-juives1-2010-1-page-66.htm ainsi que par leurs lèvres, leurs yeux, leurs cheveux. Dans cet ouvrage de 1935, Montandon parle d'une « ethnie juive », plutôt que d'une « race juive ». Selon Joseph Billig (1974), l'ethnie telle que l'entend George Montandon correspond à l'« entité populaire » ou « Volkstum » qui servit de fondement aux mesures raciales nazies. D'après l'historienne Carole Reynaud-Paligot (2010), spécialiste de l'histoire de la racialisation, l'antisémitisme « scientifique » de G. Montandon, n'était pas manifeste en 1935 mais s'est dévoilé tout à fait ouvertement dès 1938.

Caricature vignette|gauche|Caricature antisémite d'Alfred Naquet publiée dans La Libre Parole, journal du polémiste antidreyfusard Édouard Drumont, le 12 août 1893, représentant l'homme politique avec le nez juif crochu et les yeux perçants derrière les lunettes associées à la fourberie. vignette| L'explication de Joseph Jacobs concernant la caricature d'un nez juif Au milieu du , le folkloriste juif Joseph Jacobs écrit : .

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