La bataille du livre, nom choisi en écho à la bataille du charbon de 1945-1946, fut organisée à plusieurs périodes en Frace par le PCF, en 1939 puis lors de la guerre froide dans les années 1950, et a consisté à mobiliser une soixantaine d'écrivains pendant quelques années à l'initiative de l'écrivain Elsa Triolet, compagne de Louis Aragon, qui leur propose d'atteindre les lecteurs en contournant les organismes de diffusion et libraires.
Conçue dès 1947 puis lancée officiellement dès 1949 comme une des du PCF, la « bataille du livre » vise aussi à préparer la réédition des Œuvres autobiographiques à la gloire de Maurice Thorez et le tome 1 de la grande fresque historique Les Communistes, de Louis Aragon"Le bolchévisme à la française" par l'historien Stéphane Courtois mais permet surtout de donner accès à de nombreux auteurs de la littérature française : Mérimée, voit ainsi La Jacquerie et Carmen publiés avec une notice de présentation de l'auteur, ainsi que Balzac, Dumas, Flaubert, avec L'éducation sentimentale, Hugo, Maupassant, Eugène Le Roy, Vallès, Zola ou Romain Rolland. La diffusion s'attache également à la littérature étrangère : Dostoïevski, Pouchkine ou Pablo Neruda.
La première « bataille du livre » menée au printemps 1939 avait permis de "Marx, une passion française" par Jean-Numa Ducange et Antony Burlaud Édition La Découverte en 2018 et l'idée est relancée après la guerre, dans les années d'euphorie qui ont suivi la libération de la France, quand la « bataille du livre » deviendra , selon l'historienne Marie-Cécile Bouju, professeur à l'université Paris 8. Le PCF veut alors mobiliser dans cette « bataille du livre » des intellectuels par les dérives de cette guerre froide"Une histoire du P.C.F.", par Danielle Tartakowsky en 1982 , afin de faire connaitre les « avancées réelles » en URSS, qui vient de faire reculer le nazisme sur le front de l'Est et les auteurs proches de la Résistance"Le socialisme gourmand. Le Bien-vivre : un nouveau projet politique", par Paul Ariès aux Éditions La Découverte en 2013 .
L'accent mis sur la lecture dans les milieux populaires au cours de cette « bataille » vise à , en lien avec la presse communiste, forte en 1946 de abonnés à l'Union française de l'information, d'un tirage cumulé de presque d’exemplaires, par la promotion d'une « contre société » avec .
Les auteurs se sont adressés au public, pour recueillir son sentiment, sans intermédiaire, directement sur les lieux où ils travaillent, voyagent ou font leurs courses, pour leur présenter des romans français parus en 1949, 1950, 1951 ou les années précédentes. Des librairies itinérantes animées par des militants prennent le relais"Histoire du livre et de l'édition" par Yann Sordet aux Édition Albin Michel en 2021
L'expression de « bataille du livre » est relancée un quart de siècle plus tard par le PCF pur accompagner un « manifeste pour le livre » de 1975, via deux de ses auteurs"La Bataille du livre" par Antoine Spire et Jean-Pierre Viala, en 1976 aux Editions Sociales., qui réclame des mesures en faveur du livre comme la suppression de la TVA, alors de 7 %"La vie du livre contemporain, étude sur l'édition littéraire, 1975-2005" par Olivier Bessard-Banquy aux Presses universitaires de Bordeaux en 2009 . Histoire Contexte Le secteur de l'édition en France est revenu en 1950 de l’embellie des années 1944-1947, car sa production baisse entre 10 et 20 % de 1947 à 1950, les maisons d’édition les plus jeunes se révélant financièrement les plus fragiles.
L'ébullition littéraire avait débuté dans la Résistance. Dès le mois de , le PCF avait créé en zone nord, incluant Paris, la collection littéraire « Hier et aujourd’hui », pour publier des textes à destination de toute la population et plus seulement les militants. Au même moment, à l'automne 1941, Jean Bruller (pseudonyme « Vercors ») fonde avec d'autres résistants, comme Pierre de Lescure, les Éditions de Minuit, maison d'édition clandestine , pour une littérature au service de la liberté de création, plutôt que d'une idéologie, et y publie clandestinement sa nouvelle Le Silence de la mer le . Le PCF doit en prendre acte et se rallie la création du Comité national des écrivains, pluraliste et affilié au Front national, dans lequel il se fond, tout en créant en , placée sous la responsabilité d'un de ses cadres expérimentés, Louis Aragon, la « Bibliothèque française », maison d’édition du CNE zone sud. Mais cette dernière échoue à concurrencer les Éditions de Minuit, le PCF renonçant finalement à développer un concurrent car ses priorités sont de former ses militants, les milieux intellectuels n'étant plus qu'un axe secondaire.
Les années 1944-1946 sont par la suite très favorables pour les maisons d'édition, sur fond d'euphorie pour la libération de la France, en particulier celles du PCF, qui abandonnent la brochure pour le livre et en publient 90 par an, dont 77 % d'auteurs français, d'un tirage moyen de . Ce parti, qui comptait en , avec des positions fortes dans la classe ouvrière, était alors relayé par des associations et organisations très nombreuses qui touchaient à de nombreux pans importants de la vie sociale, économique et culturelle des FrançaisMarie-Cécile Bouju, "Lire en communiste. Les maisons d’édition du Parti communiste français 1920-1968", Presses universitaires de Rennes, Collection Histoire, 2010 .
Dès 1944, les Éditions sociales internationales (ESI) furent transformées par le PCF en une nouvelle maison, les Éditions sociales, dirigées par le kominternien Joseph Ducroux, ex-traducteur pour les ESI avant-guerre, et qui n'entreront en crise que vers 1962 car moins polémiques que les autres. Après la guerre aussi, les éditions « Hier et aujourd’hui » sont confiées à Marcelle Hilsum, tandis que la Bibliothèque française reste dirigée par Louis Aragon. Puis en 1949, ces deux dernières fusionnent pour créer les Éditeurs français réunis, à vocation toujours littéraire, codirigés par Aragon et Raymond Hallery, en première ligne sur le front de la propagande politique malgré l'échec commercial et politique de collections comme « Le pays de Staline » (1949-1951). Entre-temps, les éditions France d'Abord avaient les premières été absorbées en 1947"Les maisons d'édition du PCF, 1920-1956" par Marie-Cécile Bouju dans la revue Nouvelles Fondations en 2007 .
Hors du PCF, l'évolution est la même : Hachette, Albin Michel ou Flammarion, forts de plusieurs décennies d’expérience et de leurs importants circuits de distribution, ont été rejoints par de « nouveaux » éditeurs, comme les Presses de la Cité (1944), René Julliard (1946) et Robert Laffont (1948), à la politique commerciale agressive, sur fond de succès de la « presse du cœur » et du roman policier, avec Fleuve noir (1949) et la « Série noire » lancée par Gallimard en 1945. En 1947, les États-Unis lancent avec succès Sélection, revue sur le modèle du Reader’s digest et sa sélection d’articles ou d’extraits de livres, tandis que le Club français du livre (CFL) est fondé sur ce modèle, offrant des livres reliés à des abonnés, mais n'en comptera qu'en 1957.
Origine L'idée de lancer une bataille du livre se déroulant successivement dans plusieurs régions de France fut attribuée à l'écrivain Elsa Triolet, compagne de Louis Aragon, figure littéraire du parti communiste, dont il était militant. Elsa Triolet, en 1947 puis en 1948, écrit des articles et prononce des discours sur cette « bataille du livre » dont la presse communiste rend largement compte puis l'anime personnellement et demande à des écrivains et des militants d'apporter leur contribution à l'organisation"L'écrivain et le livre ou La suite dans les idées écrit par Elsa Triolet chez Aden édition, en 2012 " Jeannine Verdès-Leroux, Au service du Parti. Le parti communiste, les intellectuels et la culture (1944-1956), Paris, Fayard/Éditions de Minuit, 1983 . Le PCF a par ailleurs appliqué en ce sens une directive du Kominform dans le cadre de « la lutte pour la paix ». Pour définir la fonction de la « bataille du livre », Elsa Triolet s’est souvent servie de l'expression « organisation de la compréhension » , empruntée à Vladimir MaïakovskiLES ROMANS DU RÉALISME SOCIALISTE FRANÇAIS. par Reynald Lahanque. Éditions de la Sorbonne | « Sociétés & Représentations ». 2003 [Les Romans du réalisme socialiste français]. Le PCF souhaite alors qu’une littérature militante voie le jour, d’une façon concertée et organisée via aussi ses périodiques, maisons d’édition, chroniqueurs, associations de créateurs, commissions, moyens de diffusion.
Motivations Elsa Triolet, prix Goncourt 1944 (décerné en 1945) pour Le premier accroc coûte deux cents francs, a ensuite vu ses autres livres souffrir d'une relative indifférence. Elle souligne alors le retour en force des écrivains de droite au détriment de ceux de la Résistance, en observant que « les mêmes gens qui, en 1944-1945, trouvaient à un écrivain du talent, voire du génie, ne lui trouvent, en 1948, qu'incapacité et ridicule ». Par ailleurs, au cours de cette période 1947-1948, de nombreux intellectuels proches ou membres du PCF s'inquiétaient .
Selon l'historien du communisme Marc Lazar, en , le PCF joue alors son rôle d'une .
Mais, subitement, en 1951, , François Billoux souligne que la classe ouvrière et son parti doivent assumer un rôle dirigeant dans cette bataille, en estimant que et qu'il faut vendre des romans mais aussi les œuvres de de Staline et des dirigeants communistes français, qui « font partie du patrimoine de l'humanité ».
François Billoux voit dans . Selon lui, elle leur a "Le réalisme socialiste, ce bel inconnu" par René Ballet et Christian Petr aux Editions Le Temps Des Cerises en 1999.
Lancement La soirée de lancement de 1949 Cette « bataille du livre » est lancée le lors d'une réunion au 33 rue de la Grange-aux-Belles, siège historique de la CGT, célébrée par la presse communisteL'Humanité des 16, 17 et 18 juin 1949. Il s'agit de promouvoir le premier tome du roman Les Communistes, paru le précédent, mais mal reçu par la critique.
réagit Auguste Lecœur, dans un article de l'hebdo communiste France-Nouvelle du racontant la soirée et titré « critique aux critiques » pour déplorer que « beaucoup de ces critiques laissent dans l’ombre le fait que le roman Les Communistes doit être considéré comme un véritable événement littéraire ».
Dans la salle, une dizaine de lecteurs, ouvriers ou employés, ont été invités à commenter le livre, face à l'auteur Louis Aragon venu les écouter Leurs réactions sont parfois sans complaisance. L'article d'Auguste Lecœur dans le même hebdo communiste le lendemain raconte aussi comment ces personnes invitées à donner leur opinion sur le livre le jugent parfois trop austère, heurtant Valère Staraselski, Aragon, la liaison délibérée. L’Harmattan, Paris, 1995 ; p 218, citée dans "Aragon, Lecœur : le débat sur l’art", par Lucien Wasselin . Auguste Lecœur commente en écrivant « il paraît qu’il est très difficile d’écrire un livre comme celui d’Aragon. Je ne le pense pas […] Est-il plus difficile pour un homme de plume, membre du Parti, d’écrire en fonction des tâches qui lui sont imparties, qu’au militant politique et syndical de résoudre les problèmes politiques de l’heure en fonction des tâches fixées par la même orientation politique ? ».
Cet article choque des proches de l'écrivain comme Pierre Daix, contributeur à la « bataille du livre », car tous les autres commentateurs communistes expriment alors une admiration déférente au génie de l'écrivain. En filigrane, ils perçoivent une d'accusation de méconnaître la classe ouvrière à laquelle Aragon tente de répondre personnellement dans La Nouvelle Critique dès en expliquant qu'il . La soirée de lancement d'avril 1950